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 DE L'IMMIGRATION POLONAISE EN FRANCE-

Gabriel Garçon

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 INTRODUCTION 

La migration des personnes a toujours constitué un problème pour l’Eglise catholique romaine. De nombreuses causes provoquent souvent chez les migrants une crise psychologique et morale au moment de leur installation dans un nouvel environnement et, simultanément, du point de vue de l’encadrement religieux, ceux-ci se trouvent dans une situation beaucoup plus précaire que les fidèles autochtones. Ce problème découle du fait que l’Eglise, comme toute collectivité humaine structurée, est régie par des lois, et que le travail des prêtres s’effectue donc dans un cadre législatif bien défini. Tout prêtre, même s’il ne s’occupe que d’émigrés, reçoit les pouvoirs canoniques de l’évêque du diocèse où il exerce. Si le prêtre est lui-même originaire du pays d’où proviennent les personnes dont il a la charge, et s’il désire développer des formes spécifiques de pastorale, se pose alors la question de sa relation avec l’évêque local. Schématiquement, deux solutions peuvent être envisagées : les aumôniers des émigrés demeurent totalement sous la juridiction de l’évêque du lieu d’implantation, ou bien ils forment une administration autonome dépendante directement du Saint-Siège. L’Eglise s’est penchée sur la question depuis le VIII-ème siècle ; et sa législation, depuis le quatrième Concile de Latran en 1215 jusqu’au Code de Droit canonique de 1918 (canon 216 – paragraphe 4), a toujours reconnu aux migrants le droit de disposer d’un aumônier propre, mais a toujours privilégié la première solution en ce qui concerne les rapports hiérarchiques 1 .

L’arrivée d’une immigration polonaise massive en France, à la suite de la convention signée par la France et la Pologne le 3 septembre 1919, pose le problème avec acuité. Quelle assistance religieuse pourra-t-on assurer dans leur langue maternelle à ces flots d’immigrés disséminés sur le territoire français ? Comment l’organiser ? Comment lui donner la possibilité de développer une pastorale particulière, tout en respectant les stipulations du droit canon ? Les gouvernements français et polonais se désintéressent de la question ; en tout cas, la convention de septembre 1919 est muette sur ce point, comme sur d’autres touchant au maintien du patrimoine culturel des immigrés, l’encadrement scolaire des enfants par exemple. Il reste donc aux hiérarchies ecclésiastiques des deux pays à trouver un accord de collaboration. Or, l’encadrement catholique des immigrés polonais en France plonge ses racines dans la ’Grande Emigration’ issue de l’échec de l’Insurrection de Novembre 1830 : une Mission polonaise, qualifiée de catholique à partir de 1917, existe en effet à Paris depuis le milieu du XIX-ème siècle, et c’est sur elle que l’Eglise polonaise va s’appuyer pour organiser la pastorale auprès de ses compatriotes émigrés en France. L’histoire de cette institution constitue l’un des thèmes de notre étude.

L’installation des ouvriers polonais en France s’est accompagnée d’un foisonnement de la vie associative : sociétés de toutes natures, cercles de chant, de musique ou de théâtre, clubs sportifs, groupes d’éducation physique, ont rapidement vu le jour dans les cités habitées par les immigrés. Toutes les associations inscrivent dans leurs buts la sauvegarde des valeurs culturelles polonaises, le maintien de la langue et des traditions nationales ; il s’agit de construire un coin de la patrie quittée sur la terre française. Cette attitude correspond parfaitement au désir, majoritaire au sein de cette communauté d’immigrés, de retourner au pays dès que les conditions économiques le permettront ; pour beaucoup d’entre eux, l’installation en France n’est qu’une étape transitoire. Parmi ces associations, naissent et prospèrent des sociétés catholiques regroupant femmes, hommes, jeunes et enfants au sein d’une fédération organisée, à partir du milieu des années 1930, selon les directives de l’Action catholique nouvellement établie par le Pape Pie XI. Que des associations polonaises puissent à la fois veiller à la défense du sentiment religieux et du sentiment national, ne surprend pas. Tout au long du XIX-ème siècle, alors que la Pologne n’existait plus en tant qu’état (1795 – 1918), une identification entre religion et nationalisme s’est opérée : c’est souvent dans les églises que l’âme polonaise s’est réfugiée pour éviter de sombrer sous les coups de la germanisation ou de la russification ; et le clergé polonais, porte-drapeau de la résistance à l’oppression des puissances copartageantes, sort de cette lutte, après la Première Guerre mondiale, entouré d’une aura particulière. Ce qui paraît évident aux yeux d’un Polonais – mélange, voire confusion, des sentiments religieux et nationaux, et volonté de défense des valeurs liées à la foi et au patriotisme – l’est beaucoup moins aux yeux du compagnon de travail français et même du clergé français. La construction, l’évolution, le fonctionnement et le rôle des associations catholiques polonaises en France forment le second thème de notre étude.

La vie des catholiques polonais en France s’inscrit donc dans l’histoire de deux institutions : la Mission catholique polonaise et la fédération des associations catholiques polonaises en France, auxquelles notre travail est consacré. Un certain nombre de questions communes aux deux institutions se pose également. Représentent-elles l’ensemble des catholiques polonais en France ? Ont-elles été fidèles à leur vocation de service auprès des hommes ? Les prêtres ont-ils été présents aux côtés des fidèles pour les guider dans leur vie religieuse, et les laïcs ont-ils rempli leur rôle dans la fondation et l’animation de l’action catholique ? En dehors de l’action spirituelle proprement dite, quelles ont été les lignes directrices de leurs programmes ? Quels ont été leurs principaux mots d’ordre ? Comment ont-elles concilié le maintien du service religieux et la défense du sentiment national ? L’étude de l’évolution des structures administratives des deux organismes, la présentation de leurs activités, l’analyse de leurs idées et de leurs prises de position, en dégageant les facteurs favorables à leur épanouissement et aussi les obstacles qui se sont dressés devant eux, permettent d’aborder ces questions.

Le point de départ a été placé en 1919, date à partir de laquelle s’effectue l’arrivée massive des ouvriers polonais en France ; un chapitre rappelle toutefois la genèse de la Mission catholique et les premières démarches pour assurer l’encadrement religieux des Polonais en France entre 1836 et 1918. L’année 1949 constitue la date finale de l’étude, 1949 plutôt que 1939. Certes, la Seconde Guerre mondiale marque une interruption dans l’évolution des institutions ; mais il n’y a pas de rupture fondamentale dans leur mode de fonctionnement entre les années d’avant-guerre et celles d’après-guerre. De plus, un problème majeur domine toute la période étudiée, celui de la position des organismes catholiques par rapport aux autorités polonaises : droite nationaliste au pouvoir avant 1939, gouvernement en exil à Londres ensuite, enfin gouvernement en exil et gouvernement communiste installé à Varsovie après 1945. La question est très complexe et pousse le bloc catholique à lancer, dès 1927, l’initiative d’une fédération de toutes les sociétés polonaises de France, au sein de laquelle son influence serait déterminante. Empêchée par l’action des consulats polonais, notamment celui de Lille, en 1930 – 1933, l’idée est finalement concrétisée en 1949 avec la fondation du Congrès des Polonais en France, qui n’est plus une association répondant aux critères de l’Action catholique. Nous nous efforcerons de montrer que 1949 est, à cet égard, une date charnière, bien plus que 1939.

Le sujet de notre étude est relativement peu connu de l’historiographie polonaise et française 2 . La thèse de droit de l’abbé Czeslaw Kaczmarek, soutenue à l’Université catholique de Lille et publiée en 1927, L’émigration polonaise en France après la guerre, est une œuvre pionnière consacrée à la vie religieuse des immigrés et aux conditions de la pastorale polonaise en France au cours des sept premières années de l’immigration. La thèse en sciences sociales de l’abbé Louis Poszwa, L’émigration polonaise agricole en France, soutenue en 1930 à l’Institut catholique de Paris, est en quelque sorte un complément au travail de l’abbé Kaczmarek. Dans le domaine religieux, elle s’intéresse surtout aux pratiques religieuses de la catégorie spécifique des travailleurs agricoles et aux problèmes particuliers de la pastorale en milieu rural. D’un point de vue strictement historique, elle n’apporte cependant rien de neuf par rapport à la thèse de l’abbé Kaczmarek. Aucune autre étude sur la vie religieuse des Polonais en France n’a été publiée pendant l’entre-deux-guerres. Seuls les travaux de Georges Mauco en 1932, Les étrangers en France. Leur rôle dans l’activité économique, tiennent compte, bien que de manière très générale, du côté institutionnel de la vie religieuse des ouvriers polonais, du rôle des aumôniers et des organisations catholiques.

La littérature d’après-guerre est à peine plus abondante. Deux autres thèses en sociologie traitent directement de notre sujet au cours de la période de l’entre-deux-guerres. La première, La crise religieuse des ouvriers polonais en France, soutenue à l’Institut catholique de Paris en 1947 par l’abbé Wladyslaw Barton, donne une analyse détaillée du phénomène considéré. La seconde, de l’abbé Roman Dzwonkowski, publiée en 1988 sous le titre Polska opieka religijna we Francji (L’assistance religieuse polonaise en France) 1909 – 1939, concerne essentiellement l’organisation de la pastorale et le rôle des aumôniers. D’autres travaux, Halina Janowska – Polska emigracja zarobkowa we Francji (L’émigration ouvrière polonaise en France) 1919 – 1939, Kazimiera Maj – Polscy komunisci we Francji (Les communistes polonais en France) 1919 – 1946, Janine Ponty – Polonais méconnus – Histoire des travailleurs immigrés en France dans l’entre-deux-guerres, apportent également des informations sur l’encadrement religieux des Polonais en France, mais ne dépassent pas l’année 1939, l’année 1946 au mieux. Le livre de Leon Turajczyk, Spoleczno-polityczne organizacje polskie we Francji (Les organisations sociales et politiques polonaises en France) 1944 – 1948, comporte une partie consacrée à la fédération des sociétés catholiques polonaises en France. Des articles, essentiellement de chercheurs polonais, publiés surtout dans les revues Przeglad Polonijny (La revue de la communauté polonaise) de l’Université jagellonne de Cracovie et Studia Polonijne (Etudes sur la communauté polonaise) de l’Université catholique de Lublin, permettent de compléter l’image des institutions religieuses polonaises en France sur des points particuliers tels que le statut juridique des aumôniers ou l’encadrement scolaire qu’elles ont mis en place et géré. L’article de Jean Charles Bonnet sur ’La vie religieuse des catholiques polonais du bassin stéphanois dans l’entre-deux-guerres’, dans le Bulletin du Centre d’Histoire régionale de l’Université de Saint-Etienne, constitue une heureuse exception d’étude réalisée par un historien français. Mais, de nouveau, presque tous ces articles ne traitent que de la période de l’entre-deux-guerres ; ils englobent parfois les années de la seconde guerre mondiale et ne vont guère au-delà.

Cette présentation des travaux historiques menés sur le sujet appelle quelques remarques importantes. Il y a d’abord le désintérêt manifeste des chercheurs français pour la question. Cela signifie-t-il que l’idée stéréotypée, selon laquelle les Polonais seraient venus en France avec leurs curés et aussi leurs instituteurs, que l’on peut couramment entendre dans la région du Nord, même parfois dans la bouche de descendants d’immigrés des années 1920, soit également ancrée dans l’esprit des historiens français ? Pourtant, la thèse de doctorat d’Etat de Madame Janine Ponty, publiée en 1988 sous le titre cité ci-dessus, apporte un démenti formel à ces assertions.

Les recherches polonaises, certes plus nombreuses, ne sont pas exemptes de critiques. Jusqu’à une date récente, les études en histoire contemporaine menées par des universitaires dépendant de l’état polonais étaient tenues de dépeindre sous un jour favorable l’action des organisations de gauche, surtout les communistes, et de manière négative celle de leurs opposants. Les ouvrages de H. Janowska, K. Maj et L. Turajczyk ne dérogent pas à cette règle. En particulier, le livre de Leon Turajczyk cité ci-dessus donne souvent l’impression d’un tableau peint en noir et blanc : d’un côté, les organisations qui se situent dans l’orbite du Conseil national des Polonais en France d’obédience communiste et qui sont parées de toutes les vertus de progrès et de démocratie, de l’autre, celles adhérentes à l’Union centrale des Polonais en France proche du gouvernement polonais en exil à Londres – la fédération des sociétés catholiques est quelque peu épargnée – qui sont le siège des forces conservatrices et rétrogrades. Au contraire et sans doute par opposition, les écrits émanant de l’Université catholique de Lublin ou de l’Académie de Théologie catholique de Varsovie ont une tendance apologétique : certes il s’agit de mettre en avant l’immense effort réalisé par les aumôniers et les laïcs dans l’organisation de la pastorale et de la vie religieuse des émigrés polonais, les difficultés de la tâche sont mentionnées mais, souvent, les insuffisances dans les actions entreprises sont atténuées ou minimisées. Il y a donc lieu d’établir un équilibre entre les deux tendances, et de mesurer à la même aune les aspects positifs et négatifs dans l’activité des institutions étudiées.

Enfin, et c’est certainement le point le plus important, aucun des auteurs mentionnés n’a utilisé de manière systématique les archives de la Mission catholique polonaise ou de l’Union des Associations catholiques polonaises en France. Seul l’abbé Barton utilise dans sa thèse de 1947 une partie des archives de la Mission catholique, principalement la correspondance échangée avec les prêtres en poste. Pendant de très longues années, celles-ci ont été hermétiquement fermées sur l’ordre du Recteur de la Mission. Nous avons eu la chance d’y accéder pendant un temps suffisant pour étudier les dossiers qui nous paraissaient les plus instructifs, par exemple les rapports du Conseil de la Mission ou les rapports des réunions de doyennés. Mais les portes de la Mission se sont assez vite refermées devant nous, de sorte que nous n’avons pas l’assurance d’avoir exploité l’intégralité des documents. Par contre, personne n’a exploité les archives de l’Union des Associations catholiques polonaises. Le travail de Monsieur Turajczyk sur les relations entre les trois grandes composantes de la vie associative polonaise en France entre 1944 et 1948 ne repose que sur les archives du Comité central du Parti Ouvrier Unifié. Et même si l’abbé Dzwonkowski mentionne l’existence des archives de la fédération catholique déposées au siège de la Société du Christ à Hesdigneul-les-Béthune, il n’en fait pratiquement aucun usage dans son livre. La raison en est qu’elles étaient absolument inexploitables : toutes les pièces se trouvaient mélangées, il n’y avait aucun classement même simplement chronologique. Aussi, lorsque, grâce à l’amabilité du secrétariat général de la fédération, nous avons pu accéder aux archives, un énorme travail de mise en ordre nous a occupé pendant plusieurs années : d’abord le tri chronologique des documents selon les périodes de l’entre-deux-guerres, de la Seconde Guerre mondiale et des années 1945 – 1949 ; puis, pour chaque période, leur classement selon des thèmes que nous avons définis nous-même. Un autre document original qui constitue également une source nouvelle, nous a été fourni avant même le début de notre recherche ; il s’agit du Registre des délibérations de l’Union catholique dans lequel sont consignés les comptes rendus des réunions des instances dirigeantes de la fédération depuis la fondation en novembre 1924 jusqu’à l’assemblée générale de juin 1939.

Le plan adopté pour présenter les résultats de nos recherches est chronologique. La coupure dans l’évolution des institutions catholiques polonaises en France occasionnée par la Seconde Guerre mondiale est une première raison de ce choix. Même si, comme nous l’avons indiqué, aucune rupture fondamentale n’apparaît dans le mode de fonctionnement entre l’entre-deux-guerres et la période de l’après-guerre, les circonstances particulières dues à l’état de guerre imposent de traiter séparément les années 1939 – 1944, en mettant l’accent sur les efforts déployés pour préserver la vie religieuse des Polonais en France et sur les actions dictées par les conditions exceptionnelles de l’époque.

De plus, le plan chronologique permet de montrer l’évolution dans le court terme. Des années 1920 à septembre 1939, les conditions de la vie catholique polonaise en France se modifient rapidement : il a d’abord fallu trouver, de manière urgente, des réponses pour pallier le vide des conventions bipartites franco-polonaises dans le domaine de l’assistance religieuse aux ouvriers immigrés ; puis est venu le temps de consolider les structures créées avec, somme toute, bien peu de moyens ; enfin, au cours des années 1930, face à la politique de plus en plus agressive des autorités polonaises pour s’assurer le contrôle des sociétés polonaises de France, le clergé et les associations catholiques ont dû défendre leur originalité et marquer leur position. A partir de 1945, les catholiques polonais en France sont placés devant de nouveaux défis : les changements dans la situation politique internationale soulèvent en effet de nombreux problèmes. Après une phase de réorganisation des structures antérieures, se pose de nouveau la question du positionnement des institutions catholiques dans la vie associative. Face aux tentatives hégémoniques des uns liés au gouvernement en exil à Londres ou des autres favorables au nouvel ordre politique qui se dessine en Pologne, le bloc catholique préfère suivre sa propre voie. Pour cela, l’établissement d’une administration rigoureuse et une présence accrue sur le terrain manifestée par une multiplication des activités s’avèrent indispensables.

Notre étude est donc divisée en trois parties : la période de l’entre-deux-guerres, la Seconde Guerre mondiale, les années 1945 – 1949. Chacune comporte des chapitres ou des sous-chapitres consacrés à l’administration des institutions catholiques (les démarches de l’épiscopat polonais pour assurer une pastorale polonaise en France, la genèse et la structure des organisations, leur évolution, le statut des prêtres polonais, leurs relations avec le clergé français, la répartition géographique, les statistiques, l’apport des congrégations religieuses) ou à leurs activités (les différentes formes de pastorale, les activités propres aux sociétés catholiques, les actions particulières en faveur des enfants et des jeunes, la presse religieuse, l’engagement dans l’enseignement du polonais, la question de l’adhésion des militants catholiques aux syndicats, les relations avec les autres associations polonaises existant en France, les relations avec les autorités polonaises). Les paragraphes relatifs à l’organisation administrative des institutions catholiques donnent parfois l’impression de longs catalogues, mais ils sont indispensables pour bien comprendre la hiérarchie des structures et surtout la superposition des activités ; sans une connaissance approfondie des schémas administratifs, il est en effet impossible de consulter avec profit les archives.

A ce défaut que constitue le retour des mêmes thèmes à l’intérieur des tranches temporelles, s’ajoutent une certaine systématisation de l’information et une organisation méthodique assez poussée des chapitres. Ceci est dû certainement à notre formation première de mathématicien ; à partir d’hypothèses et d’acquis définis ou précisés au début, les ouvrages de mathématiques développent un discours qui ne peut aboutir à la conclusion qu’à partir d’une organisation systématique et minutieuse des arguments. Il y a en général peu de place pour des interprétations diverses. Nous sommes conscient que ces défauts alourdissent notre présentation ; nous nous sommes efforcé de les atténuer, il nous était difficile de les gommer entièrement.

 

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Chapitre 1

UNE TRADITION D’ASSISTANCE AUX IMMIGRES POLONAIS EN FRANCE

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LA MISSION CATHOLIQUE POLONAISE EN FRANCE

 

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La ’maisonnette de Janski’ et l’ordre des Résurrectionnistes (1836 - 1844)

 

Après l’échec de l’Insurrection de Novembre 1830, les émigrés polonais arrivés à Paris traversent une profonde crise morale: on cherche les raisons de la chute de l’insurrection, on recherche des moyens nouveaux pour recouvrer la patrie, on s’interroge sur le mode de vie pratiqué jusqu’alors. Le débat politique parmi les Polonais est très vif et les divise en plusieurs camps rivaux. Deux tendances principales s’affrontent, héritières des courants déjà opposés en Pologne sur la manière de mener l’insurrection. La droite nobiliaire conservatrice voit dans son chef de file, le prince Adam Jerzy Czartoryski, le ’roi de facto’ de la Pologne : il est vrai que celui-ci, de sa résidence de l’hôtel Lambert dans l’île Saint-Louis à Paris, dirige tout un réseau d’agents et d’agitateurs chargés de marquer la présence polonaise partout où les intérêts des puissances copartageantes sont attaqués, entretient de bonnes relations avec les gouvernements français et anglais, et ne manque pas une occasion pour leur rappeler l’importance de la question polonaise en Europe. A l’opposé, le programme de la Société démocratique polonaise, exposé complètement un peu plus tard dans le Manifeste de Poitiers du 4 décembre 1836, prône une Pologne réunifiée, sans domination nobiliaire, et l’égalité entre toutes les classes sociales, y compris les paysans auxquels la propriété des lopins de terre cultivée est promise.  

C’est dans ce contexte de dissensions parmi les Polonais installés en France que, vers le milieu de l’année 1832, arrive à Paris le ’poète – mage’ Adam Mickiewicz, porte-parole du nouveau courant littéraire romantique. Réfugié d’abord à Dresde avec le flot des émigrés polonais, sous le choc de la tragédie nationale, il écrit des poèmes patriotiques consacrés à l’insurrection : La redoute d’Ordon (Reduta Ordona), La mort d’un colonel (Smierc Pulkownika), et surtout la troisième partie des Aïeux (Dziady) dite de Dresde. Mickiewicz y décrit les malheurs de la Pologne en des vers d’une intensité dramatique et expose ses idées messianiques : les souffrances endurées conduisent la Pologne sur le chemin de la Passion du Christ mais, comme le Christ, la Pologne ressuscitera et apportera la liberté, non seulement à elle-même mais aussi aux autres peuples opprimés. Ces œuvres accroissent le prestige et l’influence du poète sur ses compatriotes. A Paris, il se plonge dans la vie sociale des immigrés polonais, désireux de servir la cause nationale, sans tenir compte des clans opposés les uns aux autres. Mais dès la fin du mois de septembre 1832, les conflits de nature politique qui surgissent sans cesse, provoquent son désintérêt pour l’action politique. Il s’éloigne des affaires publiques et revient à la création littéraire.

 

La publication, en décembre 1832, des Livres de la nation et du pèlerinage polonais (Ksiegi Narodu i Pielgrzymstwa Polskiego), marque le début d’une nouvelle phase dans l’activité de Mickiewicz. Il y présente en effet à ses compagnons d’exil une nouvelle façon de reconquérir la patrie, en se purifiant moralement et religieusement. La première partie, Le livre de la nation, est à la fois une violente protestation contre la conception d’une politique sans morale, et une vigoureuse affirmation des droits de la politique chrétienne, c’est-à-dire inspirée des lois de l’amour et de la fraternité évangéliques. Le livre du pèlerinage indique la route sur laquelle la Pologne doit s’engager ; pour ressusciter et vivre comme nation libre, les Polonais, ’pèlerins’ d’une authentique politique chrétienne, doivent d’abord se perfectionner individuellement.

 

Les idées de Mickiewicz se répandent et deviennent de plus en plus influentes 3 . Mais cela ne lui suffit plus ; le poète a besoin de les concrétiser et, avec un groupe d’amis, fonde en décembre 1834 l’association des Frères unis, sorte de congrégation laïque tournée vers la résurrection nationale et la renaissance spirituelle. L’acte de fondation des Frères unis 4 commence par de très nombreuses citations des Evangiles, et désigne les moyens qui devraient permettre d’atteindre le but cherché :

 

« - prier quotidiennement pour nous-mêmes, pour la Patrie et le prochain, pour nos amis et nos ennemis ;

 

- accomplir en paroles et en actes les préceptes du Seigneur ;

 

- entraîner par notre exemple nos compatriotes dans cette voie ;

 

- nous y maintenir nous-mêmes, en nous aidant les uns les autres. »

 

L’un des disciples de Mickiewicz, Bogdan Janski, rivalise de zèle et, dès le mois de février 1835, tente de créer un embryon de vie communautaire en accueillant à son domicile, rue de Suresnes, deux autres adeptes, Piotr Semenenko et Adam Celinski. Puis, sous son influence, les Frères unis évoluent vers une Fraternité pour le Service de la Nation, mais le jour même de la constitution officielle de la Fraternité, c’est-à-dire le 13 juin 1835, des divergences d’opinions apparaissent entre Janski et Celinski ; Janski, Semenenko et Celinski se séparent.

 

Janski persévère dans son entreprise. En février 1836, il fonde avec Piotr Semenenko et Hieronim Kajsiewicz la maisonnette de Janski, située au numéro 11 de la rue Notre Dame des Champs, ce qui fut considéré ensuite, sans réelle justification, comme le début de la Mission catholique polonaise 5 . De petites divergences existent à propos de la date de la fondation. Kajsiewicz écrit le 18 mai 1836 à Pavie 6 :

 

«(...) Je ne sais pas si tu as eu connaissance que le 15 février 1836, six d’entre nous, amis catholiques, avons loué un logement afin d’avoir la possibilité de pratiquer la vie chrétienne. » ;

 

par contre, Janski, dans ses notes, donne la date du Mercredi des Cendres 17 février 1836 7 , date qui a été par la suite officiellement retenue par la Mission catholique polonaise.

 

Au cours des premiers mois de l’année 1836, le nombre de personnes liées avec la maisonnette augmente rapidement. Dans ses notes, à la date du 25 septembre 1836, Janski en précise la liste, en les répartissant en deux groupes: le premier, constitué de ceux qui habitent rue Notre Dame des Champs (Janski, Jozef Hube, Edward Dunski appelé aussi Karski, Wiktor Sidorowicz et Jozef Ziemecki), le second, formé de ceux qui poursuivent leurs études de séminaire au Collège Stanislas, mais conservent un étroit contact avec la maisonnette (Piotr Semenenko, Hieronim Kajsiewicz, Leonard Rettel).

 

En 1837, le nombre des habitants de la maisonnette fluctue entre cinq et sept. En septembre 1837, Semenenko et Kajsiewicz partent pour Rome, afin d’y terminer leurs études de théologie. A leur place, entrent au séminaire du Collège Stanislas, Edward Dunski et Jozef Hube. En 1838, de nombreuses demandes pour mener la vie religieuse commune de la maisonnette sont présentées à Janski. Cette situation l’oblige à trouver un autre logement, au numéro 13 de la rue Vavin. A la fin de l’année 1838, environ vingt personnes résident dans les deux maisons parisiennes.

 

En 1839, certains membres de la confrérie traversent une crise idéologique : en mars, l’une des maisons doit être abandonnée, il ne reste plus que sept membres. Si la volonté de Janski ne connaît aucun fléchissement, ses forces physiques le trahissent. En octobre 1839, un refroidissement l’oblige à s’aliter ; ses compagnons de Rome l’incitent à les rejoindre, il arrive à Rome en janvier 1840 et y meurt le 2 juillet. Après le départ pour Rome de Janski, puis de son adjoint Hipolit Terlecki, il ne reste à Paris que deux frères. Dans la pratique, toute activité de la maison parisienne est suspendue, et la continuation du mouvement religieux dépend alors uniquement de la communauté romaine.

 

Semenenko et Kajsiewicz sont ordonnés prêtres en décembre 1841, puis Dunski et Hube en janvier 1842. Au cours du Carême de l’année 1842, ils élaborent une règle en trente trois points, et le jour de Pâques de la même année, est officiellement formée une nouvelle congrégation sous le nom de la Résurrection du Seigneur. Ils se lancent aussitôt dans l’action pastorale auprès des immigrés polonais en France. Dès le 7 juin 1842 déjà, Dunski est à Paris ; le 12 juillet, arrive Kajsiewicz, et à la fin de l’année ou au début de l’année 1843, Semenenko. Ils se mettent à l’œuvre avec d’autant plus de ferveur qu’à partir de 1841 s’est répandu au sein de l’immigration un nouveau courant religieux, le ’towianisme’, du nom de son fondateur, Andrzej Towianski.

 

La doctrine présentée par Towianski peut se ramener à l’idée suivante 8 : une nouvelle époque chrétienne s’ouvre dans l’histoire de l’humanité, et pour réaliser l’œuvre de Dieu, la Pologne doit répondre aux exigences de sa vocation chrétienne ; l’émigration a une mission privilégiée au sein de la nation, et c’est Towianski, prophète des temps nouveaux, qui a été choisi pour la lui révéler. Proches des idées messianiques de Mickiewicz, ces conceptions séduisent le poète qui, à partir de septembre 1841, s’en fait le principal disciple et propagateur. La forte personnalité de Mickiewicz, son autorité morale, son influence sur les immigrés à Paris, font que les Résurrectionnistes, en particulier Piotr Semenenko et surtout Hieronim Kajsiewicz, verront dans la doctrine de Towianski une hérésie dont il faut absolument sauver la communauté polonaise, et livreront une lutte acharnée contre le poète 9 .

 

La première tâche des Résurrectionnistes à Paris est d’établir des messes dominicales régulières pour les Polonais. Quelques tentatives ont déjà échoué auparavant. Ainsi, lorsque les émigrés se sont massivement fixés à Paris après l’échec de l’Insurrection de Novembre 1830, des messes dominicales à leur intention ont été célébrées en l’église Saint Louis en l’Ile, près de l’Hôtel Lambert, résidence du prince Adam Jerzy Czartoryski, ou en l’église Saint Germain des Prés, où se trouve le tombeau du roi de Pologne Jean Casimir, ou encore en l’église Saint Séverin ; mais aucune aumônerie n’a été constituée de manière durable pour les Polonais, même pour ceux demeurant à Paris. Immédiatement après la mort de Janski, respectant les termes de son testament, Dunski interrompt ses études de théologie pour une brève période, part à Rome en octobre 1840, puis regagne Paris pour réorganiser et ranimer la maisonnette. L’une de ses missions est justement de créer une chapelle polonaise fixe. Ses démarches sont couronnées de succès : le dimanche 27 septembre 1840, a lieu la première messe en l’église Notre Dame des Victoires. Mais cette tentative aussi ne connaît pas de suite durable : bien avant l’arrivée des Pères Résurrectionnistes de Rome, plus aucune messe pour les Polonais n’est célébrée dans cette église, probablement à cause de la personnalité de l’abbé Korycki qui, en charge de ces offices, n’a pas su attirer ses compatriotes divisés.

 

Par contre, les efforts des Résurrectionnistes aboutissent assez rapidement : le 11 septembre 1842, dans la Chapelle du Calvaire de l’église Saint Roch, se déroule l’inauguration d’un office particulier pour les immigrés. Très vite, le talent oratoire de Hieronim Kajsiewicz attire la foule ; Dunski écrit à ce sujet à Semenenko 10 :

 

« Au cours de son dernier sermon, Frère Hieronim a développé une chose difficile et malgré les mots durs qu’il leur a adressés, il les a cependant émus jusqu’aux larmes. Le cher Frère Hieronim s’est révélé un grand prédicateur, tout de suite, dans ses premiers sermons... Nous aurons en Frère Hieronim un prédicateur exceptionnel. Tout le monde est impressionné par ses sermons et les loue ».

 

Les Pères Résurrectionnistes se rendent également en province pour visiter les ’dépôts polonais’ disséminés sur le territoire français. Au milieu du mois de février 1843, Kajsiewicz se met en route pour Toulouse ; en chemin, il prêche dans tous les dépôts qu’il rencontre : 18 février à Angers, 25 à Tours, 27 à Poitiers, 1er mars à Bordeaux, 4 à Langon, 5 à Agen, et 7 à Toulouse. En août et septembre 1843, Kajsiewicz accomplit déjà son deuxième périple : au début du mois d’août, Angers – du 11 au 17 août, Tours, puis Nantes, de nouveau Tours – à partir du 20 septembre, Poitiers. Au même moment, Dunski visite les centres de Beauvais, Tours, Château Razay. Hipolit Terlecki, arrivé de Rome à Paris en juin 1843, mène une activité missionnaire à Aix en Provence, Nîmes, Montpellier, Toulouse, Bordeaux, Poitiers, Tours, Orléans. La visite des dépôts et l’action pastorale auprès des immigrés y résidant deviennent la principale activité missionnaire de la jeune congrégation, activité qu’elle s’efforcera constamment de maintenir.

 

 

 

 

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Développement et déclin de la Mission (1844 - 1919)

 

 

Au lieu de veiller à la consolidation interne de la congrégation, ses premiers membres se dépensent donc sans compter dans le travail pastoral au sein de l’immigration. C’est pourquoi ils se trouvent sans défense lorsque les problèmes surgissent ; Kajsiewicz explique dans une lettre à Jan Kozmian les causes des premières difficultés rencontrées par la congrégation 11 : « Tu sais que tout droit des bancs de l’école, nous avons couru pour sauver l’émigration du towianisme. Je reconnais aussi que péchant par l’excès de zèle propre aux novices dans l’apostolat, nous avons trop consacré nos âmes et notre maison à des travaux extérieurs (...) ».

 

A peine fondée, la congrégation subit, au début de l’année 1844, une première attaque de la part de certains prêtres émigrés qui, voyant la masse des fidèles participant aux offices célébrés dans la Chapelle du Calvaire de l’église Saint Roch, puis dans l’église de l’Assomption située rue Saint Honoré, désirent accaparer ces centres. A la fin de l’année 1845, à la suite de désaccords avec certains membres de la congrégation au sujet de la constitution d’une branche féminine et à la suite d’événements personnels, Semenenko est démissionné de son poste de supérieur général et, pendant trois ans, ne prend part à aucune activité de la congrégation. En 1848, Edward Dunski passe au ’towianisme’ ; un an plus tard, il quitte la congrégation. Une autre tragédie pour le jeune ordre religieux est l’abandon par Hipolit Terlecki non seulement de la congrégation mais même du catholicisme, abandon consécutif à son revers dans la défense, contre les intrigues de la diplomatie tsariste, du Séminaire catholique slave des pères Résurrectionnistes qu’il avait fondé à Rome en vue du travail pastoral parmi les catholiques uniates de l’Est européen.

 

Le 27 septembre 1849 12 , l’archevêque de Paris, Denis Affre, met à la disposition des pères Résurrectionnistes l’église de l’Assomption, rue Saint Honoré, sur le terrain de la paroisse Sainte Madeleine ; à côté de l’église, au numéro 263-bis de la rue Saint Honoré, la congrégation installe son siège. Depuis cette date, l’église de l’Assomption est communément appelée ’église polonaise de Paris’. Cependant, dès 1844, les pères Résurrectionnistes y célébraient des offices ; c’est pourquoi, certains documents indiquent l’année 1844 comme date officielle de l’installation de la Mission en ce lieu 13 .

 

A cette époque également, s’opère l’organisation définitive de la mission parisienne des Résurrectionnistes sous la direction énergique du père Jelowicki 14 . Ayant pris part à l’Insurrection de Novembre 1830, Aleksander Jelowicki quitte la Pologne après l’échec de celle-ci, et se retrouve à Paris où il fonde avec Eustachy Januszkiewicz et Stefan Dembowski la Librairie polonaise ; en 1838, il entre au séminaire et reçoit l’ordination sacerdotale à Versailles, en tant que prêtre diocésain ; ce n’est qu’en 1842 qu’il se rend à Rome, où il entre dans la congrégation de la Résurrection du Seigneur.

 

Sous son impulsion, le travail pastoral est davantage planifié, structuré, organisé. En relation avec l’aristocratie polonaise réfugiée en Europe de l’Ouest, la Mission établit un service saisonnier dans les stations estivales de Hyères et d’Ostende. Une imprimerie et une maison d’édition de livres religieux remplissent un rôle considérable. Un pèlerinage à Notre Dame des Victoires est organisé deux fois par an ; et le 8 décembre 1854, jour de la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception, une plaque de marbre est apposée sur l’un des murs du sanctuaire marial en souvenir des pèlerinages polonais. Au cours de l’Insurrection de Janvier 1863, le père Jelowicki déploie une intense activité pour intéresser au sort de la Pologne ses amis appartenant à l’élite de la société française. Au cours de la Commune de Paris, il mène une action en faveur des plus démunis ; l’église polonaise est cependant entièrement pillée, et le curé de la paroisse Sainte Madeleine, l’abbé Deguery, y est assassiné ; le pape Pie IX prend part à la restauration de l’église, en offrant des vêtements liturgiques, des calices, un ostensoir. En 1874, la Mission organise pour la première fois un pèlerinage des Polonais de France à Lourdes.

 

Les années de direction de la Mission par le père Jelowicki sont donc des années d’intense et profonde activité pastorale ; cette époque est certainement aussi celle du XIX-ème siècle, où son autorité et son influence ont été les plus grandes. Une plaque commémorative dans l’église polonaise, dévoilée en novembre 1930 par l’ambassadeur A. Chlapowski et bénie par l’archevêque de Paris, de Guébriant, rappelle les mérites du premier recteur de la Mission polonaise. La seule ombre dans l’activité du père Jelowicki est la réaction négative d’une partie de la société polonaise, contre la façon dont les fonds collectés pour la construction d’une église propre aux Polonais ont été utilisés. En 1865, avec la permission des principaux donateurs et du pape Pie IX lui-même, cet argent a été utilisé pour la fondation du Collège papal polonais des pères Résurrectionnistes à Rome. De vives critiques se sont alors soulevées à l’encontre du père Jelowicki.

 

Le premier successeur du père Jelowicki à la direction de la Mission est le père Wladyslaw Witkowski ; il prend ses fonctions en 1876, un an avant la mort d’Aleksander Jelowicki. Auparavant, le père Witkowski s’était acquis la reconnaissance des autorités françaises en tant qu’aumônier militaire au cours de la guerre franco-prussienne de 1870 et du siège de Paris : il avait alors organisé et personnellement dirigé une infirmerie de campagne, il s’était également occupé du sort des prisonniers de guerre. En récompense de ses mérites, le président de la République française, Adolphe Thiers, l’avait décoré de la Légion d’Honneur. Au cours de son rectorat, la Mission connaît un grand prestige social ; les rapports amicaux qui lient le père Witkowski au nonce apostolique à Paris, l’archevêque Wlodzimierz Czacki, y contribuent beaucoup.

 

A la mort du père Witkowski, en 1893, la fonction de recteur est assumée pendant quelques semaines par le père Wladyslaw Bakanowski. Celui-ci transmet ensuite la charge au père Karol Grabowski (1893 - 1896).

 

Le successeur du père Grabowski est le père Wladyslaw Orpiszewski (1896 - 1903), le dernier des Résurrectionnistes au poste de recteur de la Mission. A cause d’une initiative mal comprise du père Orpiszewski, éclate sous le rectorat de son successeur, l’abbé Leon Postawka, un nouveau conflit à propos de la construction d’une église polonaise à Paris. Le père Orpiszewski lance l’idée d’une collecte pour la construction en France d’un noviciat de la congrégation ; la société polonaise de Paris l’interprète cependant comme devant servir à bâtir une église propre. Comme cet argent a également été transféré à Rome, le nouveau recteur de la Mission, en 1903, l’abbé Postawka, réclame sa restitution ; la congrégation romaine chargée des ordres religieux décide de rendre la moitié des fonds ; la somme est déposée à l’archevêché de Paris en 1904, et la Mission bénéficie alors des intérêts.

 

A la mort du père Orpiszewski en 1903, la congrégation des Résurrectionnistes quitte la Mission ; la décision a été prise en 1901 déjà par le chapitre général de la congrégation, pour de multiples raisons, entre autres à cause des mesures anticléricales du gouvernement français. Le rectorat de la Mission est alors remis entre les mains du clergé diocésain : l’archevêque de Paris, F. B. Richard, nomme le 18 décembre 1903, au poste de recteur, l’abbé Leon Postawka, du diocèse de Kielce, qui, depuis son arrivée en France après l’Insurrection de Janvier 1863, exerce son sacerdoce dans les paroisses françaises à Paris. Le fait que la nomination du nouveau recteur dépende de l’archevêque de Paris, s’explique par l’absence de lien formel entre l’Eglise de Pologne et la Mission de Paris, malgré le prestige dont jouit celle-ci, tant en Pologne qu’en émigration.

 

Au cours de la Première Guerre mondiale, alors que l’activité politique polonaise est en pleine effervescence à Paris, la Mission reste à l’écart ; elle n’est plus représentée que par le vieil abbé Postawka, inapte à exercer ses fonctions. Seule l’ ’église polonaise’ sert aux différentes manifestations patriotiques et religieuses organisées par des prêtres polonais de passage à Paris. Lorsqu’en juin 1917 est créée à Paris la Mission militaire polonaise, afin de distinguer cette nouvelle institution de la Mission religieuse et éviter tout malentendu, cette dernière prend la dénomination de Mission catholique polonaise, titre qui est conservé jusqu’à nos jours.

 

Sous le rectorat de l’abbé Postawka (1903 - 1922), commence, à partir de 1909, l’arrivée en France d’une immigration ouvrière polonaise, avec laquelle la Mission catholique n’établit d’abord aucun contact structuré. Ce contact ne s’établira durablement qu’après 1920.

 

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UNE ASSISTANCE PONCTUELLE

 

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Les premiers ouvriers mineurs polonais dans le Nord de la France

 

A partir de 1909 arrivent, en provenance des régions industrielles allemandes de Westphalie et de Rhénanie, des ouvriers mineurs polonais appelés par les compagnies minières des départements du Pas-de-Calais et du Nord 15 . Leur arrivée répond à un manque de main-d’œuvre estimé, en janvier 1908, à 15 000 mineurs pour l’ensemble de la France, c’est-à-dire 8 à 10 % du personnel utile. Or, à cette époque, 130 000 mineurs polonais, installés avec leurs familles, travaillent dans le bassin rhéno-westphalien. Cette importante colonie polonaise s’y est implantée peu à peu à partir de 1871, et surtout après 1880, attirée par la possibilité de trouver un emploi stable et bien rémunéré. Depuis 1899, elle se trouve confrontée à une politique de germanisation qui se fait de plus en plus vive 16 . Jozef Skrochowski, secrétaire du prince Witold Czartoryski, petit-fils du prince Adam Jerzy, émet alors l’idée de faire appel à cette main-d’œuvre polonaise pour pallier le manque de personnel en France. Certes, le prince Witold est actionnaire des Compagnies des Mines d’Anzin et d’Aniche ; mais la volonté de soustraire les ouvriers polonais aux influences germanisatrices semble avoir été prépondérante.

 

Les premiers mineurs polonais arrivent donc en 1909 à Barlin dans le Pas-de-Calais, recrutés par la Compagnie de Vicoigne – Noeux – Drocourt. En mai 1910, la Compagnie d’Aniche en installe d’autres à Lallaing et Guesnain, et celle d’Anzin, à Wallers, dans le Nord. En 1912, les deux départements du Nord et du Pas-de-Calais comptent environ 2 000 Polonais, dont 620 actifs employés dans les mines.

 

Très rapidement, ce groupe numériquement modeste développe une activité sociale assez dense, avec l’aide de Jozef Skrochowski et l’appui financier du prince Czartoryski. Des classes polonaises sont ouvertes à Lallaing et à Guesnain ; des organisations sociales voient le jour sous l’impulsion de Stefan Rejer, premier président de l’Union professionnelle polonaise (Zjednoczenie Zawodowe Polskie – Z.Z.P.) fondée en 1902 à Bochum, installé en France depuis 1911 ; des sections gymnastiques Sokol sont créées.

 

L’assistance religieuse apportée à ces immigrés dépend aussi du soutien de J. Skrochowski et du prince Witold 17 . Le prince couvre les frais de transport et de séjour des Pères Missionnaires de Cracovie qui rendent visite, pendant les mois d’été, aux plus importants centres polonais ; J. Skrochowski s’occupe de l’organisation de ces déplacements, en informant de l’arrivée des Pères, en leur facilitant le contact avec les colonies polonaises, et en obtenant pour eux les pouvoirs canoniques auprès des évêchés français. C’est ainsi que, par exemple, les pères Wiktor Bieniasz, Konstanty Witaszek et Truszkowski visitent, dès 1910, les Polonais installés à Arenberg, Lallaing, Escaupont, Liévin et Barlin. En avril 1912, le père Jan Wilhelm Kulawy, de la congrégation des Oblats de Marie Immaculée, prêche une mission à Barlin, Guesnain et Lallaing 18 .

 

La vie religieuse se développe également au sein d’organisations fondées sur le modèle de celles existant en Westphalie. En 1910, est créée à Barlin une Association de Ste Barbe pour les Mineurs (Stowarzyszenie Sw. Barbary dla Gornikow), et une Association de St. Adalbert (Stowarzyszenie Sw. Wojciecha) à Lallaing 19 .

 

Très vite, les catholiques polonais employés par les compagnies minières ressentent durement l’absence d’un prêtre parlant leur langue, comprenant leur mentalité et leur expression propre de la foi. Une motion de l’Association de Ste Barbe de Barlin, prise en 1910 déjà, réclame à la direction de la compagnie et au curé français, la venue d’un prêtre polonais. Les négociations se poursuivent entre le prince Czartoryski, l’évêché d’Arras, la Compagnie des Mines de Noeux et le curé de la paroisse. Les détails des tractations ne sont pas connus ; elles aboutissent toutefois à l’établissement d’un prêtre polonais à Barlin, attesté par la présence de l’abbé Jan Swiader de l’archevêché de Lwow en 1914 20 .

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Les ouvriers agricoles

Des accords, passés entre des organismes galiciens d’émigration et des sociétés d’exploitants agricoles français (la Société d’Agriculture de Meurthe-et-Moselle et la Fédération des Sociétés agricoles du Nord-Est de la France d’abord, puis, à partir de 1910, la Société des Agriculteurs de France), permettent l’arrivée, entre 1908 et 1914, d’ouvriers agricoles polonais, saisonniers d’abord puis, dès 1909, embauchés à l’année. Leur nombre diverge selon les sources ; la plus récente étude de la question, réalisée par Madame Janine Ponty 21 , indique le chiffre de 10 000, dont 8 000 provenant de Galicie, c’est-à-dire des territoires polonais occupés par l’empire austro-hongrois, et 2 000 de la partie polonaise prise par la Russie. Ces ouvriers sont disséminés dans les départements agricoles français. Eparpillés, peu, en tout cas très mal, protégés par un contrat de travail hâtivement négocié entre les organismes polonais et français, souvent exploités par les fermiers, mal logés et sous-payés, ils vivent, pour la plupart, dans le dénuement, aggravé encore par une misère morale profonde : la différence de comportement religieux de la société française, dans laquelle ils sont amenés à évoluer, surprend bon nombre de ces ouvriers immigrés.

 

La Mission de Paris, dirigée par le vieil abbé Postawka, ne peut leur être d’aucun secours. La Société d’Emigration polonaise (Polskie Towarzystwo Emigracyjne – P.T.E.) de Cracovie envoie bien, en septembre 1909, un prêtre du diocèse de Tarnow, l’abbé Jakub Gorka, puis au printemps 1910, l’abbé Reczajski, étudiant à Louvain, pour visiter les Polonais travaillant dans les fermes ; mais, face à l’immensité de la tâche, l’envoi d’un seul prêtre paraît dérisoire 22 . Leurs rapports mentionnent les plaintes unanimes des ouvriers relatives à l’impossibilité, dans laquelle ils se trouvent, d’accomplir les pratiques religieuses les dimanches et jours de fête. Le contrat, imposé en 1909 aux partenaires français par l’Office central de Placement de Lwow et la P.T.E., prévoit bien, à l’article 3, que « les ouvriers seront complètement libres les dimanches et les jours fériés suivants : » – suit une énumération de seize cérémonies religieuses, dont certaines sont plus ou moins abandonnées en France, en tout cas non chômées. Mais ce contrat reste le plus souvent lettre morte, beaucoup d’exploitants ne se sentant pas tenus de le respecter.

 

Les organismes officiels faisant défaut, c’est une initiative privée qui apportera aux ouvriers agricoles polonais une certaine aide et un réconfort. Alertée par la fille du comte de Montalembert, qui s’indigne de la situation déplorable des ouvriers polonais dans le département de la Côte-d’Or, la comtesse Maria Zamoyska fonde, vers le milieu de l’année 1910, une œuvre dans le but d’assurer aux immigrés polonais employés dans l’agriculture, à la fois une assistance religieuse et une défense juridique contre les exactions des fermiers français et toutes sortes d’agents recruteurs malhonnêtes 23 . L’institution s’installe à Paris, dans un vieux local situé dans l’île Saint Louis, au 6 quai d’Orléans, siège de la Bibliothèque polonaise, et bénéficie rapidement de dons généreux pour mener son action. Dès la première année de fonctionnement, grâce aux relations de la comtesse Zamoyska, notamment avec la Société des Agriculteurs de France, elle réussit à placer un millier de Polonais introduits illégalement en France. Ce type d’activité nécessite cependant une déclaration juridique. La fondation de la comtesse Zamoyska est donc déclarée à la Préfecture de Police de Paris le 28 octobre 1912, sous le numéro 155 488 et sous le nom de Protection de l’Ouvrier polonais en France (Opieka nad Robotnikiem polskim we Francji).

 

La fondation recrute aussi un prêtre français parlant le polonais, l’abbé Auguste Lurat, aumônier d’un institut pédagogique financé à Zakopane par la comtesse Zamoyska, pour visiter, au printemps et en été, les différents centres agricoles habités par des Polonais. L’abbé Lurat sert également d’intermédiaire entre les ouvriers et les fermiers, pour régler les conflits nés de l’incompréhension mutuelle. La tâche est gigantesque. Aussi, à la demande des curés des paroisses ou des patrons, ce sont parfois des représentantes de la Protection qui partent dans les villages, pour diriger les chants au cours de la messe dominicale et rendre divers services aux immigrés. L’œuvre publie aussi, en 1911, une brochure bilingue intitulée ’Questionnaire franco-polonais, méthode permettant à tout prêtre de confesser les Polonais sans savoir leur langue’, d’une efficacité sans doute toute théorique, mais qui témoigne de l’extrême difficulté d’assurer une assistance religieuse aux immigrés.

 

Toutes ces activités de la Protection de l’Ouvrier polonais sont menées avec l’appui des évêchés français, en particulier ceux de Nancy, Troyes et Versailles 24 , qui ouvrent les colonnes de leurs bulletins diocésains, pour annoncer la venue de l’aumônier ou de ses envoyés, ou encore publier ses appels et informations. La Protection entretient du reste une correspondance étroite avec les évêques français, les employeurs, les institutions chargées du sort des ouvriers polonais ; elle commence peu à peu à se faire reconnaître et apprécier. Son grand mérite est d’avoir maintenu les visites aux ouvriers agricoles polonais, malgré les dépenses importantes occasionnées, jusqu’au déclenchement de la Première Guerre mondiale.

 

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Le bouleversement de la Première Guerre mondiale

 

 

La Première Guerre mondiale va complètement modifier la situation des immigrés polonais en France. Si les ouvriers agricoles, dispersés à travers un vaste territoire, ne causent pas de souci à l’administration française, il n’en est pas de même dans les centres miniers du Nord, où les réactions de xénophobie à l’égard des mineurs polonais, sujets autrichiens ou allemands, s’intensifient après la mobilisation et l’entrée en guerre. Dès le début des opérations militaires, les Polonais du Nord sont dirigés vers les mines de charbon du Centre : Aubin et Cransac (Aveyron), Roche-la-Molière et Saint-Etienne (Loire), Alès (Gard) 25 . Un prêtre polonais, l’abbé Michal Piaszczynski, se voit confier, pour toute la durée de la guerre, la charge pastorale des Polonais employés par la Compagnie des Mines de Roche-la-Molière, et de la paroisse française privée alors de curé.

 

Grâce à l’initiative de la colonie polonaise de Paris, une assistance religieuse est également assurée pour les prisonniers de guerre polonais ayant servi dans les armées ennemies. Ce sont les pères de la congrégation du Sacré Cœur de Jésus qui en ont d’abord la charge, notamment au Puy où se trouve le principal centre de regroupement des prisonniers polonais. Puis, en 1915, le gouvernement français nomme l’abbé Augustyn Jakubisiak, qui mène ses études en France depuis quelques années, aumônier des prisonniers allemands ou autrichiens d’origine polonaise 26 .

 

Le décret du 4 juin 1917, signé par le président Raymond Poincaré, permet la création sur le territoire français d’une armée polonaise. A la fin de la guerre, cette armée commandée par le général Jozef Haller comptera plus de 30 000 hommes. Mais la part de l’élément polonais résidant en France avant 1914 y est minime ; le gros des forces est constitué d’émigrés polonais venus d’Amérique, de prisonniers de guerre, de déserteurs des armées ennemies. Sous le commandement de l’abbé Jan Wieckowski, 22 prêtres, dont 19 arrivés des Etats-Unis, y assurent les fonctions d’aumônier. Après le retour de l’armée du général Haller en Pologne, l’abbé A. Sinka restera à Paris pour s’occuper des Polonais soignés dans les hôpitaux militaires de Paris et de la région parisienne.

 

La société de secours aux ouvriers polonais en France de la comtesse Maria Zamoyska poursuit également son activité pendant toute la durée de la guerre 27 . Un comité d’honneur mixte franco-polonais lui permet de trouver des subsides provenant généralement de fonds privés ; un conseil de douze membres, parmi lesquels est choisi un bureau composé de quatre personnes, dirige adroitement l’association ; la comtesse Zamoyska en demeure bien entendu la présidente. Comme, avant la constitution en août 1917 du Comité national polonais, il n’y avait pas à Paris d’organisme officiel polonais, les ministères français des Affaires Intérieures et des Affaires Etrangères, ainsi que la Préfecture de Police de Paris, demandent à la Protection de l’Ouvrier polonais en France de vérifier les documents d’identité d’émigrés polonais, de certifier leur nationalité polonaise, d’aider à classer les prisonniers de guerre internés dans les camps en tant que sujets de pays ennemis. Dès la première année de guerre, l’action efficace de la fondation de la comtesse Zamoyska permet de faire libérer plus de mille prisonniers polonais ; elle mènera cette activité jusqu’à la fin des hostilités.

 

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QUEL AVENIR ?

 

La fondation de la congrégation des Résurrectionnistes constitue certainement une réponse au désarroi moral dans lequel se trouve plongée la ’Grande Emigration’ installée à Paris après l’échec de l’Insurrection de Novembre 1830. A travers les premières tentatives, les Frères unis du poète Adam Mickiewicz dès décembre 1834, transformés en Fraternité pour le Service de la Nation sous l’impulsion de Bogdan Janski, puis la maisonnette de Janski à partir de février 1836, il s’agit d’apporter aux Polonais vaincus des raisons d’espérer en la victoire finale, en proposant une réflexion sur la conduite tenue jusqu’alors et de nouvelles pistes d’action : la résurrection nationale passe d’abord par la renaissance spirituelle. L’ordre des Résurrectionnistes, fondé à Rome à Pâques 1842, est l’aboutissement de la démarche religieuse entreprise par quelques membres de la maisonnette.

 

Cette création permet cependant l’installation durable à Paris d’une institution catholique polonaise et l’existence d’une pastorale propre. Arrivés dans la capitale française au cours de la seconde moitié de 1842, les Résurrectionnistes redoublent d’efforts pour organiser des offices pour les Polonais, s’opposer aux idées propagées par Andrzej Towianski avec l’aide d’Adam Mickiewicz, et étendre aussi leur action vers les ’dépôts polonais’ disséminés à travers la France, où sont cantonnés les soldats de l’insurrection. La mise à la disposition de la congrégation en septembre 1849, par l’archevêque de Paris Denis Affre, de l’église de l’Assomption et du bâtiment attenant, situés rue Saint Honoré, constitue le point de départ véritable de l’institution catholique appelée Mission polonaise. Dorénavant, la congrégation dispose d’un siège fixe à partir duquel elle peut développer son activité.

 

Mais, malgré l’arrivée de deux autres courants migratoires de Pologne, après le Printemps des Peuples en 1848 et l’échec de l’Insurrection de Janvier 1863, courants nettement moins nombreux et moins prestigieux que celui d’après 1830, le champ d’action de la Mission polonaise se rétrécit peu à peu et se cantonne presque exclusivement à la communauté polonaise installée dans la capitale. Aussi, lorsque l’ordre des Résurrectionnistes la quitte en 1903, c’est un prêtre déjà assez âgé, l’abbé Leon Postawka, que l’archevêché de Paris place à sa tête.

 

Dans ces conditions, le fait que la Mission n’établisse aucun contact avec les premiers ouvriers polonais arrivés en France à partir de 1909, ne suscite guère d’étonnement. Seules des initiatives privées, de la comtesse Zamoyska ou du prince Czartoryski en faveur des ouvriers agricoles et des ouvriers mineurs respectivement, sont capables de leur apporter une assistance religieuse. Même le bouleversement de la Première Guerre mondiale n’entraîne aucun regain de la Mission : l’ ’église polonaise’ de Paris ne sert que pour des manifestations patriotiques, et la pastorale auprès des prisonniers de guerre sujets polonais des empires centraux est assurée par des prêtres nommés par le gouvernement français. L’apposition de l’adjectif ’catholique’ dans son titre, à partir de le seconde moitié de 1917, n’a d’autre but que de la distinguer de son homologue militaire.

 

Quelles perspectives d’avenir s’ouvrent donc devant elle à la fin des hostilités ? Certainement aucunes, si un événement particulier n’intervient pas pour modifier profondément la finalité de l’institution et lui redonner vitalité. Le faste des cérémonies patriotiques célébrées à l’église de l’Assomption étant dissipé, après soixante-dix ans de mise à disposition des Polonais, celle-ci aurait été sans doute reprise par l’archevêché de Paris ; et la Mission aurait peu à peu sombré dans l’oubli. Quelques initiatives privées auraient probablement continué à maintenir une assistance religieuse ponctuelle.

 

Mais l’état de la France et de la Pologne restaurée, à la fin de la Première Guerre mondiale, va provoquer un phénomène d’une importance et d’une ampleur exceptionnelles : l’arrivée massive en France, à partir de 1920, de l’immigration ouvrière polonaise. Les besoins en matière religieuse sont décuplés ; il faut apporter des solutions à une situation que ni l’épiscopat français ni l’épiscopat polonais ne sont préparés à affronter. Plutôt que de créer une nouvelle structure, la Mission catholique polonaise, puisqu’elle existe déjà, pourrait servir de centre de direction de la pastorale auprès des immigrés. C’est la grande chance qui s’offre à elle. Encore faut-il pouvoir la réorganiser et la restructurer !

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PREMIERE PARTIE :

L’ENTRE-DEUX-GUERRES

 

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Chapitre 2

UN NOUVEAU CHAMP D’ACTION : L’ARRIVEE MASSIVE DES TRAVAILLEURS POLONAIS EN FRANCE

 

Le recours massif à la main d’œuvre polonaise, qu’effectue la France à partir de 1920, constitue l’événement exceptionnel nécessaire à la Mission catholique polonaise pour retrouver un dynamisme depuis longtemps oublié. En effet, le problème du service religieux pour les Polonais résidant en France se pose dès lors en des termes complètement nouveaux par rapport à la situation d’avant la Première Guerre mondiale ; et la cause essentielle en est incontestablement le caractère massif de l’arrivée des ouvriers polonais : les besoins sont devenus trop grands pour se contenter encore de solutions précaires dues au zèle de quelques évêques polonais ou au dévouement d’organismes privés.

 

Le but de ce chapitre est de montrer l’immensité de la tâche à accomplir pour assurer la pastorale des immigrés. Leur nombre d’une part, leur répartition à travers presque tout le territoire français d’autre part, soulèvent des difficultés auxquelles les institutions catholiques polonaises en France seront constamment confrontées. Les réponses aux questions : combien sont-ils arrivés ?, que font-ils ?, et en conséquence où s’installent-ils ?, ont été magistralement données par Madame Ponty dans l’étude déjà signalée. Son livre, Polonais méconnus – Histoire des travailleurs immigrés en France dans l’entre-deux-guerres, est fondamental sur le sujet et nous dispense de longs développements. Le rappel de l’origine du mouvement migratoire des Polonais vers la France et de quelques tableaux statistiques suffit pour avoir une vue d’ensemble de la question.

 

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UNE CONVENTION D’ EMIGRATION NECESSAIRE AUX DEUX PARTIES

 

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, l’émigration de ses citoyens pour la Pologne et le recours à la main-d’œuvre étrangère pour la France constituent des impératifs économiques.

 

Après cent vingt-trois années de domination étrangère totale, mise à part la brève parenthèse du Duché de Varsovie, la Pologne retrouve son indépendance en novembre 1918 dans des circonstances difficiles : le général Pilsudski est certes proclamé chef de l’Etat, mais aussi bien à l’est qu’à l’ouest, le sort de territoires entiers n’est pas réglé, et ne le sera souvent qu’après d’âpres combats.

 

A ces problèmes politiques viennent s’ajouter des difficultés économiques et sociales, qui forment sans doute le handicap le plus important pour la Pologne renaissante. Au cours du XIX-ème siècle, les trois puissances copartageantes, la Russie, l’Autriche et la Prusse, n’ont guère favorisé l’essor de l’industrie sur les territoires polonais ; l’économie y est restée essentiellement agraire. Certes, des différences existent entre les trois tronçons ; mais partout, la proportion d’ouvriers agricoles totalement démunis et de propriétaires d’exploitations trop petites pour subvenir aux besoins de leurs familles, est prépondérante. Ces paysans, misérables, en grande majorité analphabètes, ont pris très tôt l’habitude d’émigrer vers l’Amérique, l’Allemagne, puis la France à partir de 1909, en quête d’un avenir meilleur. Les territoires polonais ont également servi, pendant la guerre, de théâtre d’opérations militaires et, de ce fait, subi de profondes dévastations. En 1919, le caractère agricole du pays, la surpopulation des campagnes, le retard dans l’industrialisation et les techniques agricoles, les destructions dues à la guerre, ne paraissent pas devoir être résorbés rapidement. La fin de la guerre et la défaite des empires centraux provoquent aussi le retour au pays de prisonniers de guerre, de soldats démobilisés, de travailleurs déportés. Le traité de Versailles donne enfin la possibilité aux Polonais ressortissants allemands d’opter pour la nationalité polonaise et de rentrer au pays ; mais la Pologne ne peut garantir d’emploi à tous ceux qui souhaitent quitter la Rhénanie – Westphalie. Les candidats à l’émigration ne manquent donc pas.

 

Pour sa part, la France sort de la guerre, meurtrie et ébranlée. Le bassin houiller du Nord de la France a particulièrement souffert des hostilités : aux effets dévastateurs de la guerre se sont ajoutés les destructions et les sabotages systématiques opérés par les troupes allemandes en retraite. En 1918, le Comité Central des Houillères de France (C.C.H.F.) fait état de 200 fosses inutilisables, et compte sur une production de 20 millions de tonnes pour 1919, la moitié de celle de 1913 ; au 1-er juillet 1919, il ne reste en France que 163 000 mineurs 28 . Dans l’agriculture, la dénatalité, observée en France depuis un demi-siècle, l’abandon progressif des campagnes, joints aux pertes humaines consécutives à la guerre, imposent la nécessité de recruter des ouvriers étrangers. La Confédération des Associations agricoles des Régions dévastées (C.A.R.D.) va s’employer, en liaison avec le C.C.H.F., à fournir à l’agriculture les bras dont elle a besoin.

 

Une convention franco-polonaise ’relative à l’émigration et à l’immigration’ est signée le 3 septembre 1919. Le texte, imposé par la France à la Pologne après des négociations dérisoires, est très incomplet 29 . Alors que la France, dans sa recherche de main d’œuvre étrangère, dispose de solutions de rechange : Belges, Portugais, Espagnols, Italiens, Tchécoslovaques, la Pologne voit se fermer les routes traditionnelles d’émigration vers l’Allemagne, le Brésil ou les Etats-Unis. Varsovie n’a pas le choix, signe la convention ; et la Diète de Pologne la ratifie le 30 octobre 1919 malgré ses imperfections. Le grand mouvement de migration des Polonais vers la France peut commencer.

 

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UN RECRUTEMENT IMPORTANT

 

Une Mission française pour le Recrutement de la Main d’œuvre en Pologne est créée tout de suite après la signature de la convention. Elle dépend du Ministère des Régions libérées, puis du Ministère du Travail, service de la Main d’œuvre étrangère. Sa tâche consiste à procéder au recrutement des travailleurs polonais pour la France, à l’examen médical des candidats, à la vérification de leur aptitude professionnelle et à l’organisation de leur transport vers la France. Totalement dépassée, elle laisse rapidement aux représentants du C.A.R.D., en ce qui concerne les ouvriers agricoles, et à ceux du C.C.H.F., pour la main d’œuvre destinée aux mines de charbon et aussi aux mines de fer, le soin de veiller au recrutement et au transport. A partir de 1924, l’ensemble des opérations passe sous le contrôle de la Société générale d’Immigration (S.G.I.), qui n’est qu’une émanation du C.C.H.F.

Du côté polonais, un seul organisme, l’Office d’Emigration (Urzad Emigracyjny), relevant de deux ministères, celui des Affaires étrangères (Ministerstwo Spraw Zagranicznych – M.S.Z.) et celui du Travail et de la Protection sociale (Ministerstwo Pracy i Opieki Spolecznej – M.P.O.S.) est chargé de la surveillance de l’émigration. Face à la toute puissance du C.C.H.F. puis de la S.G.I., il ne peut que déterminer les régions de Pologne où le recrutement sera autorisé, ainsi que le nombre et les catégories de travailleurs qui pourront faire l’objet d’une embauche collective.

 

Le recrutement s’effectue donc en Pologne avec une certaine ampleur. Ce sont surtout les paysans sans terres, les ouvriers agricoles les plus démunis, qui sont attirés par l’offre d’émigration, et les voïévodies de Lwow, Cracovie, Poznan, Kielce et Lodz, qui fournissent, comme avant 1914, les plus gros contingents.

 

Le bassin minier de la Ruhr constitue une autre source de recrutement, d’autant plus intéressante qu’il s’agit là de mineurs qualifiés et expérimentés. La Pologne ne peut fournir de travail à tous ceux qui désirent opter pour la nationalité polonaise et rentrer au pays ; la Haute Silésie, qui connaît, de 1919 à 1921, trois insurrections successives et se trouve partagée entre la Pologne et l’Allemagne après plébiscite, n’a pas besoin de main d’œuvre supplémentaire. On estime à 30 000, peut-être 50 000, le nombre de Westphaliens qui rentrent en Pologne après la guerre 30 . Un accord, conclu le 5 juin 1920 à Paris entre les gouvernements français et polonais, permet au C.C.H.F. de s’occuper directement du recrutement des mineurs polonais de Westphalie.

 

Peu important au cours de la première année (automne 1920 – automne 1921), le flux migratoire des Westphaliens vers la France s’intensifie après l’installation à Duisbourg, le 1-er janvier 1922, d’un bureau du Comité des Houillères. Mais il est impossible d’en établir la valeur numérique : toutes les données publiées sur la question ne sont que des estimations ; et une nouvelle fois, retenons celle de Madame Ponty indiquant que le nombre de Westphaliens arrivés en France entre 1920 et 1925 oscille entre 100 000 et 130 000 31 . Par contre, il est établi que cette source de recrutement s’est tarie après janvier 1925, l’Allemagne réussissant alors à mettre un terme au départ des mineurs polonais.

 

Les statistiques concernant la main d’œuvre recrutée en Pologne sont également très imprécises et varient beaucoup d’une source à l’autre. Le tableau suivant indique le mouvement global de la main d’œuvre polonaise (ouvriers et membres de leurs familles), recrutée indifféremment en Pologne ou en Westphalie, selon des sources officielles françaises

 

(Bulletin du ministère du Travail) et polonaises (Annuaire statistique de la République de Pologne) 32 :

 

 

Mouvement de la main d’œuvre polonaise

 

 

année entrées en France rapatriements

(1) (2) (1) (2)

1919 – 1920 14 651 14 183 2 031 ?

1921 9 345 8 851 4 113 4 100

1922 31 687 29 840 1 850 1 900

1923 54 673 70 895 61 1 100

1924 38 048 48 912 89 8 000

1925 30 634 36 373 11 5 126

1926 53 311 68 704 2 6 392

1927 9 981 16 211 12 509 4 143

1928 24 617 32 145 11 872 10 058

1929 55 269 81 508 10 578 8 448

1930 54 907 86 500 9 817 9 800

1931 19 947 28 000 24 570 26 174

1932 6 090 8 100 37 139 25 126

1933 7 359 11 400 16 178 10 171

1934 4 871 8 000 16 334 20 204

1935 1 036 1 400 20 731 35 451

1936 5 653 8 400 14 867 23 229

1937 24 188 33 000 2 893 7 600

1938 14 459 20 500 4 663 12 100

1939 5 162 ? 4 585 ?

totaux 465 888 612 922 194 893 219 122

(1) chiffres officiels français (2) chiffres officiels polonais

 

 

 

 

Même s’ils diffèrent entre eux – du reste, il n’y a aucune concordance entre les statistiques données par les différents auteurs ayant étudié la question – , ces chiffres permettent de se faire une idée de l’importance du phénomène migratoire des Polonais vers la France, tout en y décelant des phases de flux et de reflux en fonction de la conjoncture économique.

 

 

 

 

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UNE REPARTITION GEOGRAPHIQUE LIEE A L’EMPLOI

 

 

Les Polonais sont donc massivement recrutés pour fournir la main d’œuvre nécessaire à l’industrie du charbon ou du fer, et à l’agriculture. Même si, au cours des années 1929 – 1931, l’introduction des Polonais s’est faite dans des secteurs industriels plus diversifiés (la métallurgie, la sidérurgie, l’électrochimie, l’électrométallurgie), l’industrie minière (mines de charbon, de fer, ou de potasse) et l’agriculture restent, pendant toute la période de l’entre-deux-guerres, les domaines où les travailleurs polonais sont les plus nombreux : elles totalisent 58,5 % de la population active polonaise en France en 1926, 55,8 % en 1931, et 57,2 % en 1936.

 

 

 

La population active polonaise en France 33

 

 

 

Répartition par branche d’activité en 1926

nombre total pourcentage

Mines 70 797 41,8

Métallurgie, forges 19 873 11,7

Bâtiment 5 444 3,2

Textiles 14 806 8,7

Industrie chimique 6 796 4,0

Agriculture 28 263 16,7

Service domestique 4 932 2,9

Divers 18 668 11,0

total 169 579 100

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Répartition par branche d’activité en 1931

nombre total pourcentage

Mines 94 389 37,5

Métallurgie, forges 42 395 16,8

Bâtiment 11 297 4,5

Textiles 18 629 7,4

Industrie chimique 8 169 3,2

Agriculture 46 083 18,3

Service domestique 7 651 3,0

Divers 23 422 9,3

total 252 035 100

 

 

 

 

Répartition par branche d’activité en 1936

nombre total pourcentage

Mines 59 150 26,9

Métallurgie, forges 17 164 7,8

Bâtiment 5 047 2,3

Textiles 22 499 10,2

Industrie chimique 3 614 1,7

Agriculture 66 563 30,3

Service domestique 10 897 5,0

Divers 34 693 15,8

total 219 627 100

 

 

 

 

La structure socio-professionnelle des immigrés polonais en France détermine leur répartition à travers le territoire français. Le tableau statistique suivant 34 montre comment la distribution géographique des Polonais en France se superpose à celle des grandes zones agricoles et industrielles, en particulier les régions minières.

 

 

 

 

 

 

 

Nombre de Polonais par départements (1921 – 1934)

(chiffres exprimés en milliers, entre parenthèses : pourcentages relatifs à la population polonaise en France)

 

 

 

 

département 1921 1926 1931 1934

Seine 14,8 (30,8) 31,8 (10,3) 50,6 (10,0) 56,0 (13,2)

Pas-de-Calais 3,4 (7,1) 91,0 (29,4) 115,3 (22,7) 125,3 (29,6)

Nord 1,3 (2,7) 49,6 (16,0) 76,4 (15,0) 81,9 (19,4)

Moselle 5,6 (11,7) 20,8 (6,7) 38,0 (7,5) 29,7 (7,0)

Meurthe-et-Moselle 2,9 (6,0) 12,1 (3,9) 27,1 (5,3) 21,6 (5,1)

Haut Rhin 0,6 (1,2) 3,5 (1,1) 11,1 (2,2) 8,3 (2,0)

Bas Rhin 1,3 (2,7) 3,2 (1,0) 3,4 (0,7) 4,2 (1,0)

Aisne 1,1 (2,3) 9,9 (3,2) 16,9 (3,3) 18,9 (4,5)

Seine-et-Oise 0,6 (1,2) 7,5 (2,4) 19,6 (3,9) 20,8 (4,9)

Oise 0,9 (1,9) 6,6 (2,1) 10,9 (2,2) 12,4 (2,9)

Seine-et-Marne 0,4 (0,8) 5,5 (1,8) 13,3 (2,6) 14,6 (3,4)

Somme 0,5 (1,0) 4,2 (1,4) 5,9 (1,2) 7,0 (1,6)

Saône-et-Loire 1,6 (3,3) 9,6 (3,1) 12,6 (2,5) 10,6 (2,5)

Loire 2,6 (5,4) 5,9 (1,9) 9,3 (1,8) 7,5 (1,8)

total 37,6 (78,3) 261,2 (84,5) 410,4 (80,8) 418,8 (99,0)

total en France 48 309 508 423

 

 

 

 

Ainsi, les Polonais forment d’importantes colonies dans le Pas-de-Calais (compagnies des mines de Marles, Bruay, Noeux, Béthune, Carvin, Courrières), le Nord (compagnies des mines d’Ostricourt, de l’Escarpelle, Aniche, Anzin), en Lorraine (bassin de fer de Briey – Longwy, bassin de charbon de Creutzwald, Freyming, Merlebach), dans le centre de la France (compagnies des mines de Roche-la-Molière et Firminy, de Montrambert et La Béraudière, dans le département de la Loire ; compagnies d’Alès, La Grand’Combe, dans le Gard ; mines d’Albi – Cagnac, Carmaux, dans le Tarn ; mines d’Aubin, Cransac, Decazeville, dans l’Aveyron). Le regroupement de ces immigrés autour des puits de mines, le plus souvent dans des logements mis à leur disposition dans les corons par les compagnies minières, en tout cas dans des localités où ils forment une proportion importante de la population, favorise la constitution d’un milieu national qui leur permet de supporter plus facilement les conditions de l’émigration.

 

A l’opposé, les travailleurs agricoles, même s’ils sont relativement nombreux dans les zones de grande culture (départements de l’Aisne, de l’Oise, de la Somme, de Seine-et-Oise, de Seine-et-Marne, indiqués dans le tableau précédent), sont beaucoup plus dispersés, et ne forment presque jamais de groupes compacts. Pendant toute la période de l’entre-deux-guerres, la dispersion et l’isolement restent les caractéristiques principales de l’implantation des ouvriers polonais dans l’agriculture.

 

 

 

 

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Chapitre 3

DES REPONSES DIVERSES A L’URGENCE DES PREMIERES ANNEES (1919 - 1926)

 

 

 

 

La convention du 3 septembre 1919 régit les règles de l’embauche des ouvriers polonais mais, entre autres, reste totalement muette sur les questions de leur encadrement scolaire et religieux. Or la vie en Pologne reste rythmée par les fêtes religieuses ; les marques de respect envers la religion et ceux qui s’y sont consacrés, font partie des habitudes et témoignent d’un savoir-vivre. En France, les immigrés polonais se trouvent plongés dans une société beaucoup plus indifférente du point de vue religieux. La méconnaissance de la langue les empêche aussi de se rapprocher de la paroisse et du curé français. Les immigrés en provenance de Westphalie, habitués aux dures luttes contre l’administration allemande pour obtenir l’assistance d’un prêtre polonais, sont surpris de ce que la France, pays de la liberté, ne leur en procure pas. Mais vers qui se tourner? La Mission catholique polonaise de Paris n’est plus qu’un vestige et, en dehors de Paris, il n’y a plus qu’un seul prêtre polonais en exercice : l’abbé Wincenty Helenowski à Barlin, dernier témoin de la situation créée par l’arrivée des premiers ouvriers polonais avant la Première Guerre mondiale.

 

Tout concourt donc à conférer à la situation religieuse des ouvriers polonais, au cours des premières années de leur installation en France, un caractère d’urgence : ils traversent souvent une profonde crise morale, caractérisée par un abandon progressif des pratiques religieuses 35 . Le diagnostic est assez précoce : les travaux universitaires des abbés Kaczmarek et Poszwa, en 1927 et 1930 respectivement, montrent déjà l’indigence de la situation religieuse des immigrés polonais ; et le constat est sévère : « On peut dire que pendant plus de deux ans la plus grande partie des populations polonaises furent abandonnées au point de vue religieux », écrit l’abbé Czeslaw Kaczmarek 36 .

 

Et il faut du temps pour que des institutions officielles se mettent en place. C’est encore l’initiative privée qui, la première, s’efforcera d’apporter aux immigrés, aide et réconfort.

 

 

 

 

 

 

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LES OEUVRES DE PROTECTION POLONAISES (OPIEKI POLSKIE)

 

 

La plus ancienne est la société de Protection de l’Ouvrier polonais en France, fondée en 1910 par la comtesse Zamoyska, et qui n’a jamais cessé de fonctionner. La fin de l’année 1919 voit s’opérer des modifications en son sein 37 . L’Assemblée générale du 24 septembre 1919 modifie la dénomination de l’association, qui devient l’Oeuvre de Protection polonaise (Opieka Polska), et confie la présidence d’honneur à l’épouse d’Ignacy Paderewski, pianiste de réputation mondiale et homme d’état polonais. Celle-ci s’efforce de consolider la base matérielle de l’Oeuvre, en offrant la somme de 10 000 francs en juillet et de 9 000 francs en novembre 1919, et en obtenant une subvention trimestrielle de 10 000 francs accordée par l’organisation de la Croix Blanche polonaise en Amérique. Peu de temps après, la comtesse Maria Zamoyska rentre en Pologne, et elle est remplacée à la tête de l’association par une autre comtesse Zamoyska, l’épouse du comte Maurycy Zamoyski, ministre plénipotentiaire de Pologne à Paris 38 . Les relations de celle-ci permettent d’assurer à l’Oeuvre de Protection une aide financière du gouvernement polonais : le Ministère polonais des Affaires étrangères octroie à partir du 3 septembre 1921 une subvention mensuelle de 1 500 francs, portée au 1-er février 1922 à 5 000 francs. Un nouveau changement à la présidence de l’organisation s’effectue en 1924 : c’est l’épouse du ministre plénipotentiaire puis ambassadeur de Pologne à Paris, Alfred Chlapowski, qui en assure désormais la direction.

 

La Protection polonaise renoue d’abord avec l’activité menée avant la guerre mondiale : en 1920, 1921 et 1922, elle envoie des prêtres polonais aux ouvriers agricoles disséminés 39 . Puis, une structure ecclésiastique polonaise ayant été de nouveau mise en place en France, il semble que l’Oeuvre ait abandonné ce type d’activité. Elle mène aussi des actions caritatives nombreuses : aide aux indigents, recherche de travail, rapatriement, aide médicale gratuite ; les plus démunis sont dirigés vers le foyer situé boulevard Jourdan, où leur sont donnés des soins médicaux, des repas, des aides multiples. Une préoccupation constante de l’Oeuvre de Protection est le sort des enfants. Avec l’aide d’un organisme caritatif américain, l’American Catholic War Council, elle ouvre en novembre 1919, à Saint Germain en Laye, un foyer pour enfants polonais, qu’elle doit fermer, en 1920 déjà, par manque de budget approprié et de personnel qualifié. En 1921, elle a de nouveau à sa charge 21 enfants placés dans différentes institutions, en particulier celle de Saint Casimir à Paris, et 25 enfants en 1922. En 1924, elle transfère 15 orphelins de l’Institut Saint Casimir dans une école créée à Puiseux, dans l’Oise, par une demoiselle Walacha et l’abbé Lurat, et subvient à leur entretien. Les exemples de l’activité débordante de l’Oeuvre foisonnent. Mais le nombre de demandeurs augmente régulièrement: 3 513 personnes se sont adressées à elle en 1920, 22 686 en 1924 ; et les besoins deviennent très disparates. Une restructuration de l’organisation parisienne s’avère indispensable.

 

Les premières mesures sont de nature administrative et financière. Les statuts de l’association sont modifiés par l’Assemblée générale du 28 mars 1925, afin de lui permettre d’acquérir la reconnaissance d’utilité publique ; le Bureau de l’Oeuvre est chargé de préparer les documents correspondants, mais rien n’indique que la demande ait abouti. Par souci d’économie, le siège du Quai d’Orléans pouvant être sous-loué, un nouveau local, situé au 11 rue de l’Interne Loeb dans le 13-ème arrondissement et obtenu à des conditions avantageuses, sert de siège à partir du 15 décembre 1926. Mais le fait le plus remarquable consiste en la décentralisation qu’elle effectue en créant des filiales en province. Ainsi, une section de l’Oeuvre de Protection est créée à Lille en septembre 1925, à Metz dans le courant de l’année 1926, et au Havre à partir du 5 juin 1926. Peu à peu, un réseau assez dense de sociétés de secours aux Polonais va couvrir la France. Toutes ne sont sans doute pas des filiales de l’organisation parisienne ; ainsi, sur les sept sociétés existant à la fin de l’année 1926 40 , il semble que trois, situées à Amiens, Lyon et Strasbourg, ne soient pas rattachées à Paris. Le nom et les buts de l’Oeuvre de Protection polonaise de Paris sont sans doute suffisamment connus et appréciés des personnes préoccupées du sort des ouvriers polonais, pour qu’ils placent leur propre action sous la même dénomination. Mais les archives ont conservé peu de témoignages du dévouement de leurs animateurs, sans doute primordial à une époque où la multiplicité et la complexité des besoins rendaient la situation des immigrés polonais particulièrement précaire. Nous ne pourrons que mentionner brièvement, par la suite, l’évolution de ces sociétés. Il faut cependant noter que certaines d’entre elles développent très rapidement des activités propres. Ainsi par exemple, l’Oeuvre de Protection de Lille ouvre, dès 1926, deux dispensaires de soins destinés aux immigrés polonais : à Douai et à Bruay-en-Artois 41 .

 

L’action de l’Oeuvre parisienne va connaître aussi une profonde mutation avec la spécialisation de ses secteurs d’activités. L’année 1925 voit apparaître des sections spécialisées avec, souvent, leurs propres budgets et leurs propres dirigeants : contact avec le Dispensaire interallié de la Croix Rouge française pour les soins médicaux, Mission hospitalière (Misja szpitalna), Section féminine et maternelle (Sekcja kobieca i macierzynska) 42 . A cela s’ajoutent toutes les actions caritatives précédemment décrites, qui sont toujours menées avec la même vigueur.

 

Une autre société de bienfaisance, très active en milieu rural, mérite d’être citée : il s’agit de celle d’Amiens. A sa fondation, ce n’est pas à proprement parler une association polonaise. Elle est créée en novembre 1923 par un jésuite français, le père Joseph Baumgartner, et l’abbé Ferdynand Machay, alors aumônier polonais à Amiens, dans le but d’ « apporter une aide morale aux émigrés polonais dans le département de la Somme, veiller au développement intellectuel et social des ouvriers polonais, apaiser les conflits pouvant résulter des contrats de travail » 43 . Elle bénéficie de la protection d’un Comité franco-polonais ayant à sa tête le député de la Somme, Antoine ; son Bureau, dirigé par le père Baumgartner, ne compte que quatre Polonais sur un total de dix membres. Mais les difficultés financières croissantes entraînent le renoncement du père Baumgartner à la fin de 1925. L’abbé Poszwa, arrivé en novembre 1925 en remplacement de l’abbé Machay, prend alors la direction de l’association. Il règle, au moins en partie, le problème financier, en obtenant du gouvernement polonais une subvention mensuelle, et entreprend la polonisation de l’institution : si le Comité d’honneur français reste en place, il n’y aura bientôt, parmi les administrateurs, qu’un seul Français. Même si l’on connaît moins de détails sur les activités de l’Oeuvre d’Amiens au cours de cette période, l’aide apportée aux immigrés polonais dispersés à travers tout le département ne peut certainement pas être considérée comme négligeable.

 

 

 

 

 

 

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LA REORGANISATION DE LA MISSION CATHOLIQUE POLONAISE (POLSKA MISJA KATOLICKA - P.M.K.)

 

 

Un seul prêtre en poste à Barlin dans le Nord de la France, quelques prêtres envoyés dans les campagnes au moment des fêtes religieuses grâce à la persévérance de l’Oeuvre de Protection de Paris, c’est peu pour apporter le secours de la religion au flot des immigrés qui ne cesse de grossir. Or les demandes pour l’envoi d’aumôniers polonais permanents, émanant d’évêques ou de patrons français, affluent auprès du Primat de Pologne. Une réaction de l’épiscopat polonais est indispensable, mais celui-ci doit d’abord régler ses problèmes internes d’organisation au sein de l’Etat restauré. Aussi, les premières tentatives pour répondre aux besoins des immigrés paraissent assez désordonnées 44 .

 

Deux missions de reconnaissance viennent d’abord en France, pour évaluer l’état de la pastorale polonaise et les conditions de sa réorganisation. Dès le mois de décembre 1919, un premier mémoire est remis au cardinal Dalbor, primat de Pologne, par l’abbé Stanislaw Adamski ; au cours de l’été 1920, c’est l’abbé Leon Kalinowski qui est envoyé en France par Mgr Sapieha, évêque de Cracovie, chargé par l’épiscopat polonais de l’assistance religieuse aux émigrés. Les contacts établis par l’abbé Kalinowski aboutissent à des propositions concrètes, provenant des directions de quelques compagnies minières, pour l’installation d’aumôniers polonais. Une réponse, et seulement partielle, ne pourra être donnée à ces propositions que l’année suivante. A la suite de la visite en France, en janvier 1921, de deux évêques polonais : Mgr Sapieha, et Mgr Teodorowicz – archevêque arménien de Lwow 45 , trois prêtres polonais sont envoyés en France. D’autres évêques polonais, sans aucune concertation avec Mgr Sapieha, en envoient également. L’improvisation est complète : l’arrivée des aumôniers polonais dans tel ou tel centre de résidence des immigrés dépend plus des demandes alarmantes adressées par la partie française, ou des conditions plus ou moins intéressantes proposées par celle-ci, qu’elle ne correspond à une stratégie bien définie. A partir du mois de mars 1921, seules cinq colonies sont desservies de manière permanente par un prêtre polonais : Barlin, Bruay-en-Artois et Marles-les-Mines dans le Pas-de-Calais, Roche-la-Molière dans la Loire, et Cagnac dans le Tarn ; à la fin de l’année, un prêtre supplémentaire est nommé à Metz. Le nombre de prêtres polonais en France est donc dérisoire au moment où l’émigration des Polonais vers la France va entrer dans sa phase de plus grand flux.

 

L’année 1921 voit cependant l’épiscopat polonais accomplir des pas décisifs en vue de l’organisation administrative de la pastorale pour les migrants. Le 2 mai, l’Assemblée plénière des évêques polonais confie au Primat la direction de la pastorale des émigrés polonais. Mgr Dalbor envoie aussitôt un délégué en France, l’abbé Arkadiusz Lisiecki. Le compte-rendu de celui-ci, intitulé ’Rapport sur la pastorale et l’enseignement polonais en France (Memorial w sprawie duszpasterstwa i szkolnictwa polskiego we Francji)’, remis au Primat au mois de juillet, influe profondément sur les évêques polonais qui, au cours de leur Assemblée du 28 août, prennent la résolution d’organiser de manière adéquate la pastorale en France. Aussi bien le rapport de l’abbé Lisiecki que ceux des envoyés précédents, les abbés Adamski et Kalinowski, insistent sur la nécessité de disposer en France d’un centre de direction du clergé polonais et, dans ce but, de réorganiser la Mission catholique polonaise en lui conférant une existence juridique officielle ; ce sera la première tâche du Primat de Pologne.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Le statut juridique de la P.M.K.

 

 

Depuis sa création, la Mission catholique polonaise n’a aucun lien formel avec l’Eglise polonaise, et ne dépend, du point de vue du droit canonique, que de l’archevêché de Paris. C’est donc à la suite d’un accord entre l’archevêque de Paris, le cardinal Dubois, et le Primat de Pologne, le cardinal Dalbor, qu’est rédigé le ’Statut de la Mission polonaise’. Ce statut, ne comprenant que six articles, est formulé en termes assez vagues, mais il officialise l’existence d’une institution dont le titre est certes inchangé, mais dont les buts sont complètement nouveaux. L’article 1 confie à la province polonaise de la Congrégation des Pères missionnaires de Saint Vincent de Paul, la charge de la P.M.K. avec pour siège, l’église de l’Assomption à Paris. Les autres articles en précisent les moyens d’action, en particulier que sa compétence s’étend à la France entière (article 3) et qu’elle est le seul interlocuteur des entreprises françaises soucieuses d’assurer une assistance religieuse à leurs ouvriers polonais (article 4). A la fin du mois de juin 1922 46 , la P.M.K. envoie à tous les évêques de France, au Ministère français des Affaires Etrangères et à l’Ambassade de Pologne à Paris, la lettre de nomination du père Wilhelm Szymbor au poste de recteur, accompagnée de son pouvoir de contrôle sur l’enseignement de la religion en langue polonaise et du statut.

 

S’est ainsi opéré un étonnant transfert de compétences. Depuis sa fondation, la mission parisienne des Résurrectionnistes a certes vocation à s’occuper des Polonais établis en France, principalement à Paris. Les pouvoirs canoniques lui sont attribués par l’archevêque de Paris, ce qui est conforme au droit de l’Eglise et n’en fait pas pour autant une institution française. Mais jusqu’en 1919, elle n’établit aucun lien avec la hiérarchie ecclésiastique polonaise. De plus, la mise à la disposition de la congrégation de la Résurrection du Seigneur des édifices de la rue Saint Honoré en septembre 1849 et, surtout, la nomination du recteur en 1903 par l’archevêque de Paris, tendent à prouver que la Mission catholique polonaise est considérée par l’archevêché parisien comme l’une de ses œuvres, qu’il lui appartient d’administrer. Le fait essentiel que la nomination du recteur de la P.M.K. relève de l’archevêque de Paris, en fait bien une institution française. Or l’article 1 du ’Statut de la Mission’ transmet cette compétence à l’Eglise de Pologne ; c’est en effet le Primat de Pologne qui négocie la prise en charge de la Mission par la province polonaise de la congrégation de Saint Vincent de Paul. La P.M.K. est ainsi devenue une institution entièrement polonaise. Et l’article 4 lui confère un rang exceptionnel ; la Mission est appelée à devenir une véritable courroie de transmission entre les différents partenaires : le patronat français, l’Eglise de France et celle de Pologne. Cette transformation d’une institution française en organisme polonais s’effectue sans que l’Etat français intervienne de quelque manière que ce soit. Il semble bien en effet que le Ministère des Affaires étrangères se soit contenté d’enregistrer les documents reçus en juin 1922 de la P.M.K. sans approfondir davantage la question, ni en référer à d’autres services gouvernementaux.

 

Cependant, la formulation générale du statut et sa faible teneur le rendent nécessairement incomplet : font surtout défaut des directives pratiques et juridiques pour les aumôniers sur le terrain. La nécessité d’un texte complémentaire plus étoffé apparaît rapidement. Une première ébauche est élaborée à Paris, à la fin de l’année 1923, au cours d’une rencontre entre le cardinal Dubois assisté de Mgr Chollet, archevêque de Cambrai, et l’ensemble des prêtres polonais travaillant en France. Il est convenu que le projet sera soumis au Primat et aux évêques polonais. L’occasion en est fournie par une visite officielle de prélats français en Pologne du 11 au 28 juin 1924 47 .

 

La délégation se compose du cardinal Dubois, de Mgr Chollet, de Mgr Julien – évêque d’Arras, de Mgr Chaptal – président de la commission chargée de la pastorale des immigrés, récemment créée au cours de la réunion de la Congrégation des Cardinaux et Archevêques de France des 2 et 3 mars 1924, de Mgr. Baudrillart - recteur de l’Institut catholique de Paris, du chanoine Delabar – secrétaire du cardinal, et enfin du père Szymbor. L’objet de la visite est de cerner la spécificité du catholicisme polonais, afin d’améliorer la situation des ouvriers travaillant en France 48 ; et la partie polonaise y attache beaucoup d’importance 49 .

 

Ce n’est toutefois qu’après le retour de la délégation en France, et après un échange de correspondance entre le Primat de Pologne et l’évêque Chaptal, puis des discussions supplémentaires entre ce dernier et le père Szymbor, qu’est rendu public, en janvier 1925, mais avec la date 1924, le ’Règlement des aumôniers polonais, établi entre l’Episcopat Français, représenté par le Cardinal Dubois, Archevêque de Paris, assisté de Mgr Chollet, et entre l’Episcopat Polonais, représenté par le Recteur de la Mission Polonaise Catholique, le Révérend Père Szymbor Guillaume (1924)’ 50 . Les quatorze articles du Règlement traitent essentiellement deux questions : les activités purement pastorales des aumôniers (juridiction, offices, baptêmes, catéchisme, communions, mariages, salut du Saint Sacrement, registres, confessionnaux), et les conditions matérielles de leur activité (logement, droits, quêtes, denier du culte, rapports annuels).

 

Il faut cependant souligner le fait que le Règlement ne résulte que d’une entente privée entre l’Archevêque de Paris et l’épiscopat polonais ; en aucun cas, le cardinal Dubois n’est mandaté par l’épiscopat français et, par la suite, ce fait aura parfois des conséquences néfastes pour la bonne entente entre les deux épiscopats. Certes, le texte est envoyé à tous les évêques de France, mais il n’a pas force de loi ; ceux-ci peuvent l’accepter par bonne volonté, zèle apostolique personnel, mais ils peuvent tout aussi bien l’ignorer, ou le modifier à leur convenance. Ainsi, dans le diocèse de Cambrai, l’activité des aumôniers polonais est régie par d’autres prescriptions rassemblées sous le titre ’Service religieux des Polonais dans le diocèse de Cambrai’ ; elles sont antérieures au Règlement 51 , mais rien n’indique qu’elles aient cessé d’être en vigueur après la diffusion de celui-ci au début de 1925. Les deux textes présentent de nombreuses similitudes ; rien d’étonnant à cela, puisque Mgr Chollet, archevêque de Cambrai, ayant participé à la rencontre avec les prêtres polonais en 1923 et au voyage en Pologne en juin 1924, est parfaitement au courant des différents projets existants. Ses dispositions sont toutefois beaucoup plus restrictives que celles du Règlement. Alors que ce dernier accorde aux aumôniers polonais la faculté de célébrer, dans une large mesure, des offices et des cérémonies religieuses propres, Mgr Chollet impose aux enfants polonais, l’assistance aux catéchismes paroissiaux français, sauf en cas d’impossibilité où « des catéchismes spéciaux devront être faits », ainsi que la célébration commune, « à moins d’obstacles sérieux », des communions avec les enfants français, et, par une simple note ajoutée aux dix articles du Service, laisse aux curés le « soin de confier à l’aumônier polonais » les baptêmes, mariages et funérailles, « toutes les fois que la chose sera possible, désirée par les Polonais, (…), bien qu’il (leur) appartienne en droit d’administrer les Sacrements aux Polonais, de présider à leurs funérailles ».

 

Le droit canonique plaçant les prêtres polonais travaillant en France sous la juridiction des évêques ordinaires de leur lieu de résidence, le cardinal Dalbor rappelle en 1925, dans ses ’Directives pour les prêtres polonais en France (Wskazowki dla ksiezy polskich we Francji)’ 52 , leur subordination à la hiérarchie ecclésiastique polonaise. Le prêtre polonais se rendant en France doit avoir l’autorisation de son évêque (article 1), être agréé par le Cardinal – Primat (article 2), se présenter à Paris au Recteur de la P.M.K. qui lui assignera le lieu de son travail (articles 3 et 4), puis seulement à l’évêque du diocèse où il a été affecté (article 5) ; son appartenance à la P.M.K. est fortement soulignée, son déplacement d’un diocèse à un autre en France relève de la compétence du Recteur, et son rappel en Pologne de celle du Primat (article 3). Les autres articles contiennent encore certaines dispositions administratives, et rappellent quelques obligations juridiques et morales liées au caractère spécifique de la pastorale parmi les émigrés.

 

Le ’Statut de la Mission polonaise’, le ’Règlement des aumôniers polonais’ malgré son caractère privé, et les ’Directives’ forment, pour la période de l’entre-deux-guerres, la base juridique de l’activité de la P.M.K. Après 1925, n’interviennent que des textes secondaires dont le but est de préciser certains points du statut canonique de la Mission.

 

 

 

 

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L’organisation administrative de la P.M.K.

 

 

Disposant désormais d’un centre de direction à Paris et de règles de fonctionnement généralement admises par toutes les parties, le clergé polonais peut s’installer plus facilement en France. A la fin du mois de janvier 1924, l’état numérique de la P.M.K. est le suivant 53 :

 

à Paris : 8 prêtres ;

 

en province : dans le Nord : 8 (à Noeux-les-Mines, Bruay-en- Artois, Marles-les-Mines,

 

Barlin, Oignies, Sallaumines, Lallaing et Valenciennes) ;

 

dans le Centre : 4 (à Montceau-les-Mines, Les Gautherets, Roche-la-Molière et

 

Lyon) ;

 

dans l’Est : 2 (à Metz et Merlebach) ;

 

dans la région parisienne : 1 (à Meaux).

 

Il y a encore un certain nombre de prêtres étudiant à Paris, Lille, Strasbourg, Lyon, et même Louvain, Fribourg ou Rome, qui viennent seconder les aumôniers pendant les vacances.

 

Au 1-er février 1926, la répartition géographique des aumôniers polonais et leur nombre ont peu varié 54 :

 

à Paris et dans la région parisienne : 5 prêtres

 

3 à Paris, dont le recteur, 1 à Changis-Saint-Jean, 1 à Saint-Dizier ;

 

dans le Nord : 14

 

2 à Bruay et Oignies, 1 à Marles, Noeux, Lens, Calonne-Liévin, Sallaumines,

 

Méricourt-sous-Lens, Billy-Montigny, Dourges, Auby et Valenciennes ;

 

dans le Centre : 5

 

1 à Montceau, Les Gautherets, Les Baudras, Le Creusot et Roche-la-Molière ;

 

dans l’Est : 2

 

1 à Merlebach et Nancy.

 

Ces chiffres ne tiennent pas compte non plus des prêtres étudiant dans les villes universitaires : 13 à Paris et à Strasbourg, 2 à Lille et à Lyon.

 

La coordination entre les membres de la P.M.K. se fait au cours d’une Assemblée annuelle (Zjazd Ksiezy) à Paris. La première a lieu le 13 avril 1923 et réunit 13 prêtres ; les suivantes se déroulent respectivement les 16 décembre 1924, 18 décembre 1925, et 7 juin 1926, cette dernière en présence des évêques Lukomski, Przezdziecki, Hlond et Kubina, de passage à Paris sur le chemin du retour du Congrès eucharistique de Chicago 55 . Mais la durée d’environ une année entre deux telles réunions étant évidemment trop importante, seules des questions d’ordre général (confrontation d’expériences, uniformisation des formulaires administratifs, remarques sur le travail pastoral devant faire l’objet d’un rapport à la hiérarchie ecclésiastique française ou polonaise) peuvent y être abordées. Des échelons intermédiaires s’avèrent nécessaires ; deux sont créés en 1925.

 

D’abord, au début de l’année, le territoire français est divisé en quatre doyennés : doyenné de Paris, du Nord, de l’Est et du Sud. Les premiers doyens nommés sont respectivement les abbés Antoni Zralek, Jozef Gorgolewski, Teodor Taczak et Tadeusz Kotowski 56 . Puis, le 11 décembre 57 , est constitué le Conseil de la Mission (Rada Misji), dont la tâche consiste à apporter aide et conseil au Recteur dans la gestion des affaires courantes de la P.M.K. A cette première réunion participent, outre le recteur Szymbor, les abbés Augustyn Jakubisiak, Antoni Zralek, Wincenty Bialik et Karol Rzychon.

 

Signalons enfin que les ’Directives pour les prêtres polonais en France’, édictées par le cardinal Dalbor en 1925, rendent obligatoire la participation des aumôniers aux Assemblées annuelles (article 12), et précisent le rôle des doyens (article 13) : ils sont chargés, en relation étroite avec le Recteur de la P.M.K., de toutes les questions nécessitant une intervention auprès de l’évêque de leur circonscription, des autorités françaises ou polonaises locales, ou encore des directions des entreprises de leur district ; ils convoquent également à intervalles réguliers des conférences décanales, dont les rapports doivent être envoyés au Recteur.

 

 

 

 

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Une pastorale difficile

 

 

La comparaison des données numériques du chapitre 2 et du paragraphe précédent montre à l’évidence l’insuffisance du nombre de prêtres polonais en France. Or, en théorie du moins, le recrutement des prêtres polonais à destination de la France doit s’effectuer selon un schéma très simple. Le Recteur de la P.M.K. centralise, conformément au ’Statut de la Mission polonaise’, les besoins en aumôniers ; il les transmet à l’Archevêque de Gniezno – Poznan, Primat de Pologne, qui, à son tour, en informe ses confrères du collège épiscopal. Dans chaque diocèse, l’évêque fait alors appel aux membres de son clergé désireux de partir en France ou, lorsque les candidatures font défaut, propose la charge à des personnes de son choix. Mais, malgré la résolution, prise au cours de la Conférence des Evêques polonais de juillet 1924, d’envoyer un prêtre de chaque diocèse, les demandes ne sont jamais satisfaites ; et les circulaires du Primat des années 1924, 1925 et 1926 rappellent de manière pressante aux évêques polonais la nécessité de fournir un prêtre, puis deux voire même trois, pour le travail en France 58 . Peine perdue ! Plusieurs causes, d’importance inégale, peuvent expliquer une telle situation : la faiblesse numérique du clergé dans certains diocèses, la multiplicité des tâches des clercs dans la Pologne restaurée, et aussi le manque de volontaires pour la France dont la situation religieuse est jugée difficile.

 

Conséquence peut-être du peu d’enthousiasme des prêtres polonais à exercer leur ministère en France, ceux-ci restent, pour la plupart, peu de temps au même poste, ou même en France, trop peu en tout cas pour assurer une continuité dans le travail. Bien souvent, les nouveaux arrivés trouvent la place vide et aucune indication pratique sur la manière de mener leur fonction ; ils doivent tout recommencer depuis le début. L’étude des listes nominatives montre que, sur les 23 prêtres de la P.M.K. en janvier 1924 59 , il n’en reste que 11 en février 1926, dont 6 seulement, parmi lesquels le Recteur, occupent le même poste.

 

La lecture des tableaux du paragraphe précédent fait apparaître aussi un déséquilibre dans la répartition géographique des aumôniers polonais en France. Les centres les mieux desservis sont incontestablement les colonies minières des départements du Pas-de-Calais et de Saône-et-Loire : sur les 26 prêtres qui constituent la P.M.K. au 1-er février 1926, ces deux départements en comptent 16. Par contre, celles du Gard, du Tarn et de l’Aveyron n’ont encore aucun aumônier permanent. Le fait que les aumôniers dans les centres miniers disposent d’une résidence fixe, ne signifie pas cependant que leur action se cantonne à la localité où ils demeurent : bien souvent, ils desservent des communes avoisinantes 60 . Même si des disparités énormes existent entre les différents départements industriels – il suffit par exemple de rapprocher le nombre de 12 aumôniers pour le seul Pas-de-Calais et celui de 2 pour le Nord, leur situation du point de vue de l’encadrement religieux des immigrés polonais est globalement beaucoup plus satisfaisante que celle des régions rurales.

 

Pour ces régions, la P.M.K. a développé une pastorale particulière, qualifiée par l’abbé Roman Dzwonkowski de ’ministère itinérant (duszpasterstwo objazdowe)’, sous deux aspects. Soit le prêtre réside dans un lieu déterminé et de là rayonne sur tout le territoire environnant ; c’est le cas de l’abbé Jozef Bielawski, domicilié à Saint-Dizier en 1926, qui a la charge des départements de la Haute-Marne et de la Marne, ou de l’abbé Juljan Unszlicht, à Changis-Saint-Jean, qui dépasse vite les limites de la Seine-et-Marne pour visiter les Polonais de l’Yonne, du Loiret, etc. Soit il s’agit de prêtres basés à Paris, donc sous la dépendance directe du Recteur, ou de prêtres étudiants, qui sont envoyés en mission dans les endroits les plus reculés ; pour ces derniers, ce sont bien sûr le temps de Pâques et les vacances scolaires qui sont le plus mis à profit. Ainsi, la colonie polonaise de Rosières, près de Bourges, voit arriver pour la première fois un prêtre polonais, l’abbé Wladyslaw Spikowski, étudiant à Strasbourg, en 1924 seulement ; en 1925, c’est un autre prêtre étudiant, l’abbé Wladyslaw Giszter de Paris, qui vient la visiter ; enfin, en 1926, l’abbé Wincenty Bialik, de Paris également, y célèbre les fêtes de Pâques 61 . Telle est aussi l’activité de l’abbé Ferdynand Machay, entre octobre 1922, date de son arrivée à Paris, où il remplit les fonctions d’aumônier de l’Institution Saint Casimir, et juillet 1924, lorsqu’il retourne en Pologne ; il part en effet régulièrement en mission dans les colonies minières du Nord et surtout parmi les travailleurs agricoles disséminés dans la région parisienne, l’Aisne ou la Somme 62 . L’analyse de ces tournées missionnaires que donne Wladyslaw Barton 63 , permet de se faire une idée de leur portée réelle, de l’immensité de la tâche des prêtres, et du profond désarroi moral et religieux dans lequel étaient plongés les ouvriers agricoles. L’abbé Barton écrit :

 

« La fréquence des visites du prêtre polonais variait beaucoup, et ces visites s’espaçaient parfois de plusieurs mois, parfois de plusieurs années. A l’occasion d’une telle visite, l’on pourvoyait à tous les besoins religieux et spirituels de l’agglomération » ;

 

et il cite à l’appui la statistique des 137 missions effectuées par l’abbé Unszlicht, de septembre 1924 à mai 1927, dans 60 paroisses différentes :

 

18 paroisses ont eu 1 mission,

 

22 paroisses 2 missions,

 

10 paroisses 3 missions,

 

5 paroisses 4 missions,

 

5 paroisses 5 missions.

 

Tous les moyens sont jugés bons pour lutter contre la pénurie de prêtres, leur instabilité, la disproportion de leur répartition à travers le territoire français. L’efficacité de certains peut paraître douteuse, comme celle de la brochure ’Le confesseur polonais, ou méthode permettant à tout prêtre , parlant français, de confesser des Polonais sans savoir leur langue’ 64 . Il s’agit d’une version, remaniée par le Recteur Szymbor, du ’Questionnaire franco-polonais’ édité en 1911 par la Protection de l’Ouvrier polonais en France.

 

A ces causes ’polonaises’ qui rendent l’encadrement religieux des immigrés très insuffisant, viennent s’ajouter des raisons plutôt liées à la partie française. L’une d’entre elles réside dans l’attitude du clergé français à l’égard de la pastorale polonaise. Que de nombreux évêques français se préoccupent d’assurer une assistance religieuse aux masses d’étrangers qui viennent s’établir dans leurs diocèses, qu’ils témoignent à leur égard de beaucoup de sollicitude, nul ne le conteste 65 ; et les évêques polonais, en visite pastorale en France, se font souvent l’écho, dans leurs rapports, de la bienveillance de l’épiscopat français. Mais presque chaque évêque a sa propre conception du rôle que doivent jouer les prêtres polonais. Si les uns, tel Mgr Julien à Arras, sont plutôt conciliants et prêts à leur accorder beaucoup d’autonomie, d’autres sont plus réticents. Ainsi, pour affermir le lien du clergé polonais avec la hiérarchie diocésaine, Mgr Chollet lui fait servir son traitement, que les compagnies minières acceptent de verser pour garantir l’installation de prêtres polonais dans leurs concessions, par l’intermédiaire de la Chancellerie de l’Archevêché (article 8 du ’Service religieux des Polonais dans le diocèse de Cambrai’).

 

La présence même des prêtres polonais est parfois considérée comme un mal nécessaire. Mgr Chaptal qui est, rappelons le, président de la commission épiscopale française chargée de la pastorale des immigrés, écrit en mars 1926 à propos des vocations sacerdotales dans les familles étrangères en France 66 :

 

« Il est important qu’on ne diminue pas la valeur de ces vocations venues de l’étranger. Ces jeunes gens, en effet, doivent devenir aptes au ministère des Français ; mais ils doivent aussi conserver une aptitude suffisante pour le ministère de leurs compatriotes. Des millions d’Italiens, d’Espagnols, de Flamands, de Polonais ont besoin de prêtres sachant leur langue. Nous n’avons jusqu’ici à leur donner que des prêtres étrangers qui sont souvent d’admirables apôtres, mais qui ne sont pas tous de ceux que nous aurions choisis, et qui d’ailleurs entrent difficilement dans le cadre de nos paroisses françaises. Au contraire, les enfants étrangers, devenus prêtres, appartiendront à leurs évêques français, seront vicaires ou curés de nos paroisses françaises, resteront soumis aux lois françaises, donc aux lois militaires, et quand ils seront encadrés par un clergé formé dans nos séminaires, nous pourrons envisager avec un sentiment de sécurité, que nous n’avons pas actuellement, la présence de ces catholiques étrangers en France ».

 

Mgr Chaptal fait appel, dans cet article, au sentiment d’insécurité, à la méfiance plutôt, qu’éprouvent les institutions françaises de manière générale à l’égard de toutes les initiatives ou structures polonaises qui entretiennent le culte de la patrie et, ainsi, retardent d’autant l’assimilation des immigrés. L’encadrement exclusif des Polonais, sensibles au discours du clergé, par des prêtres issus de leurs rangs mais formés dans les séminaires français et soumis à l’autorité des évêques français, devrait, aux yeux des Français, la rendre plus facile. De ce point de vue, la présence des prêtres polonais, que l’on espère sans doute temporaire, est bien un mal nécessaire ; en effet, faute d’autres possibilités, l’épiscopat français n’a « jusqu’ici à leur donner que des prêtres étrangers ».

 

Les efforts de Mgr Chollet pour l’ouverture, en novembre 1926, d’un cours de polonais à l’Université catholique de Lille, vont dans le même sens : l’intention est effectivement de faire apprendre le polonais aux curés et vicaires des paroisses minières, pour qu’ils puissent assurer le ministère auprès de la population ouvrière polonaise 67 .

 

Une autre difficulté réside dans la dépendance du clergé polonais vis-à-vis du français au niveau local. Aussi bien le ’Règlement des aumôniers polonais’ que le ’Service religieux des Polonais dans le diocèse de Cambrai’ rappellent qu’en vertu du droit canon, « les aumôniers polonais ne sont pas curés et n’ont pas la juridiction attachée à ce titre », qu’ « il ne peut exister une paroisse dans une paroisse », et que « le curé français est et demeure le curé de tous ». C’est pourquoi, dans les paroisses où ils résident, les prêtres polonais sont, « du point de vue de la juridiction, considérés comme vicaires coopérateurs » ; et dans les paroisses où ils exercent leur ministère sans résider, ils sont « regardés comme prêtres auxiliaires chargés du service religieux des Polonais (...) mais sans délégation générale ». Cela entraîne inévitablement de multiples frictions et malentendus. Comment faire comprendre à la population polonaise que leur ’curé’ n’a pas le droit d’administrer les sacrements, si le curé français de la paroisse s’y oppose ? Et tous les prétextes sont bons pour alimenter les querelles : la détermination des horaires des offices, lorsque les Polonais ne disposent pas d’un lieu de culte propre ; l’utilisation des confessionnaux ; le catéchisme et la préparation des enfants à la communion solennelle. Le clergé français ne peut saisir l’importance du caractère national dans l’expression de la foi chez les Polonais (la symbolique des bannières des confréries, le port de costumes nationaux au cours de cérémonies religieuses, le patriotisme de certains chants d’église, le particularisme de certains offices), alors que le clergé polonais, pour sa part, ne mesure pas toujours la portée de ses revendications 68 . En fait, tout dépend de la bonne volonté des uns et des autres.

 

Enfin, l’installation des prêtres polonais en France dépend, dans une large mesure, du bon vouloir du patronat français qui la finance, le budget de la P.M.K. étant trop insuffisant pour subvenir à tous les besoins. C’est le cas notamment dans la région du Nord, où pratiquement tous les aumôniers sont logés et rémunérés par les compagnies minières. Le Comité central des Houillères de France avait du reste mesuré, dès 1920, tout l’intérêt qu’il y avait à fournir un encadrement scolaire et religieux aux ouvriers polonais, afin de les maintenir dans leur emploi 69 . Certaines compagnies se montrent généreuses : celle des Mines d’Ostricourt fait construire à Oignies une église, dédiée à Saint Joseph, consacrée le 1-er novembre 1922, et destinée à l’usage exclusif de la colonie polonaise 70 ; et elle est citée en exemple 71 . D’autres désirent assimiler le plus rapidement possible leur population ouvrière polonaise, et refusent de pourvoir à la charge d’une aumônerie polonaise trop nombreuse : la Compagnie des Mines d’Anzin, par exemple, n’accepte qu’un seul prêtre, l’abbé Sadowski, en mission itinérante sur son territoire. Et souvent, puisqu’il les paye, le patronat s’attribue un pouvoir de contrôle sur l’activité et l’attitude des aumôniers. Si quelqu’un vient à lui déplaire, la compagnie minière peut demander son renvoi, ou tout simplement cesser de le rétribuer. La direction de Bully-les-Mines demande au recteur Szymbor « n’importe quel prêtre, à l’exception seulement de l’abbé F. Machay », qu’elle accuse d’avoir propagé, au cours d’une mission précédente, des conceptions sociales trop radicales, car l’abbé Machay n’hésite pas à utiliser la chaire pour parler des devoirs mais aussi des droits des ouvriers mineurs 72 . De même, le traitement versé par la Compagnie d’Aniche à l’abbé Gorgolewski est suspendu, « en raison des manières peu déférentes et par trop cavalières manifestées dans l’exigence à vouloir défendre, outre mesure, les intérêts de ses concitoyens ». Des prêtres polonais se font en effet le porte-parole des réclamations de leurs compatriotes ouvriers auprès des compagnies minières ; il arrive que des conflits surgissent entre les dirigeants des mines et les prêtres polonais, qui ont tendance à « s’interposer entre ouvriers et patrons avec trop d’autorité et trop d’exigences » 73 .

 

 

 

 

 

 

 

 

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Les débuts de la presse religieuse

 

 

Les premiers rapports sur la réorganisation de la Mission catholique polonaise, ceux des abbés Adamski de décembre 1919 et Lisiecki de juin 1921, indiquent déjà la nécessité de créer une presse catholique à l’intention des ouvriers qui s’installent en France 74 . Mais ce n’est qu’en décembre 1923 que paraît le premier numéro du journal Polak we Francji (Le Polonais en France) ; il porte la mention ’n° 1 – édition de Noël 1923 (wydanie swiateczne 1923 r.)’. Le numéro 2 sort à la date du 6 janvier 1924 ; le journal paraît ensuite tous les dimanches. La page de couverture, outre les indications de prix et des tarifs d’abonnement, comporte un sous-titre ’Journal consacré aux questions religieuses, sociales et nationales (Pismo poswiecone sprawom religijnym, spolecznym i ojczystym)’. A partir du numéro 49 du 30 novembre 1924, une inscription figure au-dessus du titre : ’Nous réclamons l’égalité des droits entre l’ouvrier polonais et le français (Zadamy rownouprawnienia robotnika polskiego z francuskim)’.

 

Sont également indiquées en couverture les adresses de l’administration – 263 bis rue Saint Honoré Paris 1, qui n’est autre que le siège de la P.M.K., et de la rédaction – 119 rue du Chevaleret Paris 13, qui est celle de l’Institution Saint Casimir. C’est là en effet que réside l’abbé Ferdynand Machay, auquel la Mission catholique polonaise a confié la tâche de fonder et de rédiger le journal. Une annonce dans le numéro 18 du 27 avril 1924, en page 4, informe les lecteurs que l’abbé Machay ne rédige plus le journal, à cause de ses multiples occupations et de son prochain retour en Pologne. La rédaction de l’hebdomadaire est alors assurée par Henryk Lubienski, élève de l’Ecole des Sciences politiques à Paris, par la suite journaliste connu lié au Slowo, journal aux orientations pro-gouvernementales marquées, dirigé à Wilno par Stanislaw Cat Mackiewicz 75 ; l’adresse de la rédaction devient celle de l’administration.

 

Le journal se présente sous le format 22,5 x 30, et contient 16 pages. Les illustrations sont peu nombreuses, et n’ont en général aucun rapport avec les thèmes développés dans les articles. Un article introductif qui consiste plutôt en un commentaire de l’Evangile du dimanche, surtout sous la rédaction de l’abbé Machay, un service d’informations politiques rédigé sous forme de dépêches, des articles sur la vie et les conditions de travail des immigrés polonais en France, des informations sur l’activité de la P.M.K. et des aumôniers polonais, tel en est habituellement le contenu. A partir du numéro 51 du 14 décembre 1924, est éditée, environ une fois par mois, une rubrique destinée aux enfants, ’Maly Wychodzca (Le Petit Emigré)’. D’abord imprimée sur une colonne, au bas de deux pages dans le sens horizontal, elle couvre bientôt une page entière du journal. A partir de 1925, paraissent aussi quelques Calendriers du Polonais en France, apportant des renseignements utiles sur la pastorale, l’assistance sociale, l’enseignement du polonais, la sécurité sociale, les associations polonaises, etc.

 

Le but de l’hebdomadaire est clairement défini dans son premier numéro. L’article inaugural précise en effet : « Notre programme est bref et clair : nous voulons que nos compatriotes en France demeurent Polonais et Catholiques (...) Et surtout nous ne perdrons pas de vue la question fondamentale : ce sont des ouvriers qui seront nos lecteurs. C’est pour eux que nous écrirons, ce sont eux que nous instruirons et défendrons » 76 . Aussi, de nombreux articles sont consacrés à la défense des droits des travailleurs immigrés, renseignent sur les conditions d’emploi et la législation en vigueur dans l’agriculture et l’industrie françaises, indiquent les adresses où les jeunes filles polonaises abandonnées peuvent trouver du secours 77 . Une attention particulière est portée aux moyens de lutter contre l’exploitation des ouvriers agricoles par les fermiers français : en réponse aux nombreuses lettres relatives aux conditions de vie épouvantables des travailleurs agricoles, la rédaction du journal rappelle les stipulations du contrat des ouvriers agricoles, s’insurge contre les abus, et appelle régulièrement les autorités polonaises à s’intéresser davantage au sort de ces ouvriers abandonnés. Le journal fournit enfin une aide précieuse dans l’organisation de la pastorale, en informant surtout les Polonais disséminés, des trajets et des dates des missions itinérantes des prêtres polonais, et en leur apportant le soutien religieux que les aumôniers ne peuvent leur dispenser directement que trop rarement. C’est pourquoi, les périodiques diocésains français et aussi L’Etranger catholique en France de Mgr Chaptal, encouragent régulièrement les curés et les patrons catholiques français à informer les immigrés de la publication du Polonais en France, et à les inciter à s’abonner.

 

Cependant, dès le début, la situation financière du journal est critique ; le recteur Szymbor écrit au Primat de Pologne, le 24 août 1924, qu’il est « au bord du gouffre » 78 . Le tirage, oscillant entre 3.000 et 3.500 exemplaires 79 , ne couvre pas les frais d’édition ; et les revenus des annonces publicitaires, insérées à la seizième et dernière page du journal, sont insignifiants. La Chancellerie du Primat, persuadée de la nécessité de maintenir la parution, pourvoira, pendant toute la période de l’entre-deux-guerres, à ses besoins, en octroyant dotations exceptionnelles et subventions mensuelles, toujours insuffisantes.

 

Trois initiatives de presse locale, qu’Andrzej Paczkowski qualifie de ’paroissiale’ 80 , méritent enfin d’être signalés. La première est le bimensuel Robotnik (L’Ouvrier), publié à Barlin par l’abbé Helenowski au cours des années 1920 et 1921, peut-être un peu plus longtemps encore. Comme son sous-titre l’indique, il s’agit de la seule publication polonaise de l’époque, destinée aux ouvriers polonais et traitant de leurs problèmes. Un mensuel au titre inconnu est encore édité par le curé français d’Auberchicourt, dans le diocèse de Cambrai, l’abbé Flamant, en 90 exemplaires. Distribué gratuitement aux paroissiens polonais, il contient de courtes leçons de religion et des informations sur la vie de la paroisse (offices, mariages, baptêmes). Enfin, de 1925 à 1927, l’abbé Masny publie pour la colonie polonaise d’Ostricourt et des villages environnants dont il a la charge, l’une des plus importantes de la région du Nord, un mensuel ’religieux et social’, intitulé Nasze Pismo (Notre Journal) 81 . Ajoutons seulement que tous les numéros de ce mensuel ne sont pas à proprement parler des journaux, avec des articles précis traitant de sujets déterminés ; Nasze Pismo est plutôt une publication qui répond aux besoins de la communauté en fonction des circonstances. Ainsi, le numéro 11 – 12 de décembre 1926 porte le sous-titre ’Koledy (Cantiques de Noël)’, et contient effectivement, après une courte introduction sur la beauté des chants religieux polonais, en particulier ceux de Noël, les textes de 48 cantiques et celui de l’hymne bien connu ’My chcemy Boga (Nous désirons Dieu)’ 82 .

 

 

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LA NAISSANCE DE L’ ACTION CATHOLIQUE POLONAISE

 

 

 

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L’origine des associations catholiques

 

 

Pratiquement dès leur arrivée en France, les immigrés polonais développent, surtout dans les centres de forte implantation que constituent les bassins miniers, une intense vie associative. Les promoteurs en sont principalement les mineurs recrutés en Westphalie 83 , soucieux de préserver les formes de vie sociale si difficilement élaborées dans la Ruhr, sous le contrôle strict du gouvernement allemand. Tous les types d’activités menées en Rhénanie – Westphalie se retrouvent sur le sol français 84 ; d’autres s’y ajoutent. Apparaissent donc chorales, sociétés de musique, cercles de théâtre amateur, clubs de sport, sections gymnastiques Sokol, associations féminines, sociétés d’entraide, cercles culturels...

 

Des organisations catholiques voient le jour également : associations d’ouvriers placées sous le patronage de saints honorés en Pologne ou propres à la corporation (société Sainte Barbe, Saint Joseph, Saint Stanislas, Saint Michel), confréries du Rosaire (bractwo Zywego Rozanca) pour les femmes. Insistons sur le fait qu’il s’agit, non pas de création à proprement parler, mais plutôt de la transplantation d’organisations existant en Allemagne : au début de 1914, fonctionnaient en Rhénanie – Westphalie, dans les districts administratifs d’Arnsberg, Münster, Düsseldorf, Cologne et Aix-la-Chapelle, 273 sociétés ouvrières polonaises catholiques (robotnicze towarzystwo polsko-katolickie), et 93 confréries du Rosaire 85 . En 1921 est créée la première confrérie polonaise du Rosaire sur le territoire français, à Bruay-en-Artois 86 ; une société Sainte Barbe à Freyming-Merlebach dépose ses statuts le 9 septembre 1920 87 ; en 1923, ces associations se sont multipliées dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais, et leur réseau dépasse déjà les limites de la région du Nord : on note une société Saint Joseph à Bois du Verne, quartier ouvrier de Montceau-les-Mines 88 , une société Sainte Barbe à Cransac dans l’Aveyron 89 , et bien d’autres. Il faut encore noter que, dans la majorité des cas, surtout dans la région du Nord, ce sont les ouvriers immigrés eux-mêmes qui sont à la base de la création de ces associations. Ils en dirigeaient déjà en Westphalie, en connaissent donc parfaitement le mode de fonctionnement. Le passage, même seulement occasionnel, d’un prêtre polonais pour préciser l’orientation spirituelle du mouvement, suffit ; pour le reste, ils se débrouillent ; la situation leur est familière 90 . De toute façon, entre 1921 et 1924, il y a trop peu de prêtres polonais en France pour fonder, diriger, gérer un nombre sans cesse croissant de sociétés.

 

Le but de ces associations découle évidemment de leur caractère catholique ; il s’agit donc principalement de grouper les catholiques polonais pour le renforcement, la défense et la propagation de la foi. Ce sont les dirigeants de ces sociétés qui s’adressent aux représentants des compagnies minières, à la Mission catholique polonaise, et même au cardinal Dalbor 91 , pour l’envoi d’aumôniers polonais. La défense des valeurs nationales polonaises figure aussi parmi leurs priorités : aux revendications pour la satisfaction de leurs aspirations religieuses, s’ajoutent des réclamations pour obtenir des instituteurs polonais et assurer l’enseignement de la langue. Leurs activités mêlent intimement les deux aspects : religion (messes solennelles, cérémonies à l’église à l’occasion de l’anniversaire de la fondation de la société ou de la fête du saint patron, conférences sur la religion et la morale religieuse, catéchèse), et maintien du caractère national (usage exclusif de la langue polonaise, manifestations culturelles avec déclamation de poésies et interprétation de chants, exposés sur les valeurs de la culture polonaise, commémorations des événements historiques, chorales paroissiales). En fait, la finalité des associations catholiques est très bien exprimée par la devise que leurs bannières arborent fièrement : ’Dieu et Patrie (Bog i Ojczyzna)’. Ces mots d’ordre font incontestablement penser à ceux du parti national – démocrate (Stronnictwo Narodowo – Demokratyczne, N.D.), dominé par la personnalité de Roman Dmowski, glorifiant à la fois la tradition nationale et la religion catholique. L’origine géographique de ces associations et de leurs dirigeants, la Rhénanie – Westphalie, confirme cette analyse. Au début du XX-ème siècle, la montée en puissance de la N.D. s’effectue dans les trois tronçons de la Pologne partagée : après la révolution de 1905 en Russie, la N.D. remporte la quasi-totalité des sièges réservés aux Polonais aux doumas ; elle domine aussi lors des élections de 1907 au parlement de Berlin et au Cercle polonais de Vienne. Mais c’est surtout en Allemagne, en particulier dans la région industrielle de la Ruhr, que la coloration religieuse de la N.D. est la plus forte 92 .

 

A partir de 1924 sont encore organisées quelques associations, à caractère catholique, de jeunesse polonaise (stowarzyszenie mlodziezy polskiej – S.M.P.). Entre 1924 et 1926, elles sont peu nombreuses : une section masculine et une féminine existent à Houdain dans le Pas-de-Calais depuis 1924, une section masculine est créée à Ronchamp dans le Doubs en 1924 également 93 , une féminine à Bruay-en-Artois en 1925 et à Barlin en 1926 94 . A propos des sociétés féminines, il est difficile de préciser s’il s’agit réellement d’une section S.M.P. indépendante ou d’une section de la confrérie du Rosaire locale : celle de Houdain s’intitule ’société de jeunes filles (towarzystwo panien)’ et dépendrait de la confrérie du Rosaire, il en est de même au Bois du Verne (Montceau-les-Mines), un peu plus tard, après 1930 95 .

 

Ce type d’organisation pour la jeunesse est cependant probablement inconnu des Westphaliens ; il n’existe dans le bassin de la Ruhr, en 1914, que 20 sociétés de jeunesse polonaise, qui ne sont pas forcément d’obédience catholique 96 . Par contre, le mouvement S.M.P. n’est pas nouveau en Pologne, en particulier en Grande-Pologne, où les influences de la N.D. sont déjà anciennes. Dès 1910, est fondé à Ostrow Wielkopolski un mensuel Przyjaciel Mlodziezy (L’Ami de la Jeunesse) destiné aux jeunes gens ; en 1912, se crée à Poznan une Union des Sociétés de Jeunesse polonaise catholique (Zwiazek Towarzystw Mlodziezy Polsko-Katolickiej) regroupant les associations de jeunesse masculine existant en Grande-Pologne ; enfin, en 1914, est constitué auprès de cette Union un secrétariat général dirigé par l’abbé Walerian Adamski, s’occupant à la fois des groupes de jeunesse masculine et de jeunesse féminine. Après la guerre, l’élargissement du mouvement à tout le territoire polonais rend nécessaire la fondation à Poznan, le 20 mai 1919, d’une Union des Associations de Jeunesse polonaise (Zjednoczenie Stowarzyszen Mlodziezy Polskiej) avec toujours l’abbé W. Adamski comme directeur, regroupant uniquement les sections masculines. A partir de mai 1919, apparaissent à travers toute la Pologne des associations paroissiales de jeunesse féminine, à côté de leurs homologues masculines ; et le 21 octobre 1919, est fondée, à Poznan encore, l’Union des Associations de Jeunesse polonaise féminine (Zjednoczenie Stowarzyszen Mlodziezy Polskiej Zenskiej), sous la direction de l’abbé Jozef Schulz et de Zofia Ozdowska. Une commission issue des deux unions règle ensuite les problèmes d’administration et la question des statuts. Enfin, l’Assemblée générale de décembre 1919 à Varsovie raffermit les bases du mouvement, qui prend le nom d’Union de la Jeunesse polonaise (Zjednoczenie Mlodziezy Polskiej – Z.M.P.), regroupant à la fois les associations féminines et masculines 97 .

 

Le S.M.P. a donc une certaine notoriété en Pologne, surtout dans l’archidiocèse de Poznan – Gniezno, siège du Primat de Pologne, dont sont issus la plupart des aumôniers envoyés en France. Ce sont eux sans doute qui ont répandu en France l’idée du mouvement. La création du groupe S.M.P. à Ronchamp au début de 1924 s’explique certainement de cette façon : l’initiateur en est l’abbé Wladyslaw Spikowski, de l’archidiocèse de Poznan, ordonné en octobre 1922 98 , étudiant à Strasbourg.

 

 

 

 

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La création d’une fédération des associations catholiques

 

 

En fonction de leur objet, la nécessité de se fédérer est apparue plus ou moins rapidement aux différentes organisations polonaises. La création d’un groupement d’associations, même au niveau régional seulement, permet en effet de mettre en commun des moyens capables de résoudre certaines difficultés, alors qu’une association seule n’y parviendrait pas. Ainsi par exemple, il est impossible à une chorale locale de posséder la totalité des partitions des chants les plus en vogue ; par contre, l’argent mis en commun au sein de l’Union des Cercles de Chant (Zwiazek Kol Spiewaczych), créée dans le Nord de la France en 1922, permet d’alimenter et d’entretenir une bibliothèque beaucoup plus riche, à laquelle les sociétés adhérentes font appel selon leurs besoins. De même, une Union des Sociétés de Théâtre (Zwiazek Towarzystw Teatralnych) est fondée en 1924 à Douai, et une Union des Sociétés musicales (Zwiazek Towarzystw Muzycznych) en 1926 à Douai également 99 .

 

Encore une fois, il ne s’agit pas là d’un phénomène nouveau. Une structure verticale dans le fonctionnement des associations polonaises existait déjà en Westphalie. L’Union des Sociétés féminines (Zwiazek Towarzystw Kobiecych), fondée à Lille le 20 mai 1926, n’est que le prolongement de la même union créée en Allemagne en 1914 100 . Si l’Assemblée générale, réunie à Lens les 7 et 8 avril 1924, décide finalement la constitution de la Société des Ouvriers polonais en France (Zwiazek Robotnikow Polskich we Francji – Z.R.P.F.) en tant qu’association de type 1901, et non en tant que syndicat à l’instar de l’Union professionnelle polonaise (Zjednoczenie Zawodowe Polskie – Z.Z.P.) créée à Bochum en novembre 1902 101 , c’est pour ne pas enfreindre la loi française de 1884 ; le Z.R.P.F. se veut cependant l’héritier du Z.Z.P. et se voit même accusé d’être un « syndicat déguisé » par certains militants français 102 .

 

Les organisations catholiques polonaises en Allemagne connaissent également ce type de structure verticale. Dès 1903, fonctionne à Berlin une Union des Sociétés ouvrières polono-catholiques (Zwiazek Towarzystw Polsko-Katolickich Robotnikow) ; dans le bassin de la Ruhr, en mars 1904, est organisée une Union d’Entraide des Sociétés polonaises catholiques (Zwiazek Wzajemnej Pomocy Polskich Towarzystw Katolickich). D’abord très lent, le développement de cette dernière union est prodigieux à partir de 1909 : au milieu de l’année 1914, elle regroupe 174 associations comptant 18 684 membres, ce qui représente les deux tiers des sociétés existantes 103 . C’est donc tout naturellement dans les milieux des dirigeants westphaliens établis en France, que naît l’idée de rassembler les associations catholiques en une fédération 104 ; le clergé polonais n’en est certainement pas l’inspirateur.

 

Des réunions de concertation entre les représentants des sociétés masculines de Bruay-en-Artois, Houdain, Calonne-Ricouart et Marles-les-Mines, ont lieu en présence de l’abbé Helenowski au cours de l’été 1924. Un comité d’organisation, composé de Jan Szambelanczyk (société Sainte Barbe de Bruay), Aleksander Grzes (société Sainte Barbe de Calonne-Ricouart), Jozef Marciniak (société Saint Joseph de Houdain) et Mikolaj Lawniczak (société Sainte Barbe de Houdain), est chargé de préparer et de convoquer une assemblée générale des organisations catholiques. Des appels sont lancés par voie de presse 105 ; ils insistent sur le fait que des fédérations existent déjà, tandis qu’il n’y a pas d’union catholique, et justifient sa création par les nombreux problèmes d’ordre religieux qui se posent à la communauté polonaise en France : abaissement du niveau moral, insuffisance de l’encadrement religieux, propagande des sectes, faiblesse de l’enseignement du catéchisme aux enfants.

 

L’Assemblée constituante de l’Union des Associations paroissiales polonaises (Zwiazek Polskich Towarzystw Koscielnych – Z.P.T.K.) se déroule à Lens le 1-er novembre 1924 avec la participation du Recteur de la Mission catholique polonaise, l’abbé Szymbor. Le consensus sur le bien-fondé de la création du Z.P.T.K. étant réalisé, la tâche principale de la réunion est d’élire un bureau provisoire, chargé d’améliorer le projet de statut en tenant compte des remarques exprimées par l’assemblée, et de convoquer, une fois le travail sur les statuts terminé, une assemblée générale extraordinaire pour entériner la fondation de l’Union 106 . Sont choisis : au poste de président – Jan Szambelanczyk de Bruay-en-Artois, à celui de secrétaire – Jan Zimny d’Ostricourt, et à celui de trésorier – Franciszek Kubiak de Lens. Cette première assemblée décide encore de confier le protectorat sur l’Union à chaque recteur successif de la P.M.K. ; la décision est confirmée par le Bureau au cours de sa réunion du 8 février 1925 107 . Enfin, l’abbé Samulski de Lens est élu secrétaire général ; mais, à cause de l’étendue de sa paroisse et de l’importance du travail pastoral qui en résulte, il doit rapidement remettre sa démission. Le 8 février 1925, le Bureau prend acte de son remplacement par l’abbé Jozef Gorgolewski, aumônier à Waziers et doyen des aumôniers polonais du Nord. Il ne s’agit plus d’une élection mais d’une nomination, sans qu’il ait été possible de déterminer avec certitude quelle autorité a procédé à cette nomination ; il est probable que ce soit la Mission catholique polonaise 108 .

 

L’Assemblée générale extraordinaire qui officialise définitivement l’existence du Z.P.T.K., a lieu le 5 avril 1925 à Lens. L’Union compte alors 62 associations – membres, et se donne un nouveau bureau composé de Jan Szambelanczyk – président, Franciszek Kubiak – secrétaire, Franciszek Cieslik – trésorier. Son siège est fixé à Lens ; et son but est « de répandre la foi catholique parmi les membres de la Société et de l’émigration polonaise, au moyen de son organe, de ses bibliothèques, des cérémonies religieuses polonaises, de l’enseignement du catéchisme en polonais, par des solennelles communions des enfants célébrées par des prêtres polonais, par l’administration des Saints Sacrements par le clergé polonais, par l’éducation catholique en polonais et l’enseignement de l’esprit catholique, par l’instruction donnée aux enfants les mieux doués des émigrés », tout en excluant « l’activité politique et l’esprit de parti » 109 . On ne peut plus étroitement mélanger le maintien de la foi catholique et la défense du sentiment national polonais. La réunion du Bureau du 8 février 1925 a auparavant adopté le journal de la Mission catholique polonaise, Polak we Francji, comme organe de l’Union. A partir du milieu de 1925 110 , commence à paraître, de manière très irrégulière, un supplément au Polak we Francji intitulé Przewodnik Spoleczny Z.P.T.K. (Guide social du Z.P.T.K.). Mais ni la parution de ce supplément, ni les appels successifs pour que les associations souscrivent un abonnement au journal de la P.M.K., ne semblent avoir obtenu l’effet escompté.

 

Le Z.P.T.K. est ensuite enregistré à la sous-préfecture de Béthune, le 29 janvier 1926, sous le numéro 1516, et fait l’objet d’une publication au Journal Officiel de la République Française, n° 48 du 26 février 1926 111 . La deuxième Assemblée générale du 7 mars 1926 approuve la version finale des statuts, et apprend le prochain retour en Pologne de son secrétaire général. L’abbé Gorgolewski est remplacé par l’abbé Czeslaw Garstecki, officiellement accueilli par le Bureau du Z.P.T.K. le 13 juin 1926 112 .

 

 

 

 

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L’organisation des premiers districts du Z.P.T.K.

 

 

A l’exemple de ce qui se fait dans le Nord de la France, les organisations catholiques polonaises de la région de Montceau-les-Mines se regroupent également en une fédération qui, au mois d’août 1925 113 , se place sous la tutelle du Z.P.T.K. L’affiliation à la centrale nordiste est encore accentuée dans le règlement intérieur adopté par l’Assemblée régionale du 20 septembre 1925 114 : le premier paragraphe stipule que la dénomination du groupement est District des Associations paroissiales polonaises pour le Sud de la France à Montceau-les-Mines (Okreg Polskich Towarzystw Koscielnych na Poludniowa Francje w Montceau-les-Mines) ; le paragraphe 20 affirme que le district adhère à l’Union, et que cette adhésion justifie son titre. Des liens étroits se tissent rapidement entre les deux régions : l’abbé Gorgolewski rend visite au district au cours de l’été 1925 encore ; de l’autre côté, le secrétaire régional, Stanislaw Chelminski, assiste à Lens à la réunion des présidents des sociétés – membres du Z.P.T.K. le 27 septembre 1925, ainsi qu’à l’assemblée générale du 7 mars 1926 115 .

 

La dispersion des associations à travers le territoire français, et la recherche d’une meilleure coordination dans le travail, incitent le Bureau du Z.P.T.K. à généraliser l’initiative des associations des environs de Montceau-les-Mines, en constituant des unités administratives plus petites, appelées district (okreg), dont l’autorité s’étend à des régions déterminées. Le 21 mars 1926 116 , il prend la décision d’en créer trois dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais, plus particulièrement dans les circonscriptions de Bruay, Douai et Valenciennes, où des assemblées générales se déroulent sous sa direction, le 11 avril simultanément. Un quatrième district est ensuite fondé dans la circonscription de Lens. La dénomination et la numérotation de ces nouvelles entités administratives sont définitivement fixées au cours de la réunion du 13 juin 1926 : district I du Z.P.T.K. de Montceau-les-Mines, pour rendre hommage à son antériorité ; district II de Lens ; district III de Bruay-en-Artois ; district IV de Douai ; et district V d’Anzin. Mentionnons enfin les noms de leurs premiers présidents respectifs : Antoni Weber (I), Stanislaw Siakowski (II), Babuszkiewicz (III), Jan Zimny (IV), Soja (V).

 

 

 

 

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Chapitre 4

DES DIFFICULTES CROISSANTES (1927 - 1933)

 

 

 

 

La nomination de l’abbé Szymbor au poste de recteur en juin 1922 a donc fait entrer la Mission catholique polonaise dans une phase de réorganisation complète. La promulgation successive du ’Statut de la Mission polonaise’ en juin 1922, du ’Règlement des aumôniers polonais’ à la fin 1924 – début 1925, des ’Directives pour les prêtres polonais en France’ en 1925, en constituent les étapes principales du point de vue juridique. Sans compter les prêtres étudiants qui viennent leur apporter une aide occasionnelle, 24 prêtres polonais en janvier 1924, 26 en février 1926, se répartissent ainsi la tâche d’assistance à leurs compatriotes immigrés en France, avec des charges très différentes selon la région de leur affectation : en effet, il n’y a pas de commune mesure entre les difficultés de la pastorale itinérante pratiquée dans les zones rurales, et les conditions relativement favorables de celle mise en place dans les centres industriels.

 

Les années 1924 – 1926 voient aussi la naissance de la deuxième grande institution catholique polonaise en France. La création à travers le territoire français de sociétés catholiques, pour les adultes dès les années 1920 – 1921 et pour la jeunesse à partir de 1924, aboutit à la fondation d’une fédération en novembre 1924 : l’Union des Associations paroissiales polonaises. Les Assemblées générales d’avril 1925 et de mars 1926 à Lens en officialisent l’existence par l’adoption des statuts définitifs. La multiplication des sections nécessite encore la formation, en 1925 et 1926, de cinq groupements régionaux pour coordonner leur action sur des territoires déterminés.

 

Pour ces deux organismes, sans oublier les sociétés de secours aux ouvriers immigrés baptisées Oeuvres de Protection polonaises, il s’agit à partir de 1927 de consolider leurs bases, de stabiliser leur existence. Le succès de l’entreprise dépend de l’extension des rouages administratifs et des activités. De fait, l’Union des Associations paroissiales cherche à définir une structure qui réponde le mieux à ses besoins ; et toutes les institutions s’efforcent de diversifier leurs actions pour satisfaire les demandes des immigrés. Le premier paragraphe du chapitre décrit le développement de leurs structures administratives et de leurs activités. Comme nous l’avons indiqué en introduction, ces pages sont fort descriptives, mais aussi nécessaires pour comprendre la superposition des différentes structures, mesurer le degré de responsabilité et d’implication des unes par rapport aux autres, apprécier la portée des décisions prises par les uns ou les autres, distinguer la hiérarchie des diverses manifestations collectives.

 

Mais une progression relative des effectifs et une diversification des activités ne suffisent pas pour résorber, parmi les difficultés de la Mission catholique polonaise, celles qui tirent leur origine de sa réorganisation même entre 1922 et 1926, des moyens de fonctionnement qui lui ont été alors octroyés. Son statut juridique imprécis et incertain, le nombre toujours insuffisant de prêtres qui lui sont affectés, leur impréparation à la tâche qui les attend, voilà autant d’entraves à son action. Le deuxième paragraphe du chapitre s’efforce de montrer en quoi, dans la mesure où aucune solution valable n’a pu leur être opposée, ces difficultés ont acquis un caractère permanent : nous les retrouverons en effet tout le long de l’étude.

 

Le mouvement catholique polonais en France dans son ensemble est encore confronté, entre 1927 et 1933, à des problèmes de nature nouvelle, analysés dans la troisième partie du chapitre. Il y a d’abord l’engagement syndical des Polonais, y compris de militants catholiques, au sein de la C.G.T. ou de la C.G.T.U. Or, le clergé de l’époque de manière générale s’oppose à l’adhésion de catholiques dans des syndicats réputés hostiles à la religion ; le clergé polonais ne peut se tenir à l’écart et doit prendre position sur la question. La scolarisation des enfants polonais est un autre domaine qui intéresse vivement le mouvement catholique attaché au maintien, pendant les heures réservées à l’apprentissage du polonais, de l’enseignement de la religion et des traditions nationales liées en particulier à la foi catholique, et opposé en cela à un corps d’instituteurs, arrivés de Pologne, aux conceptions pédagogiques plus laïques. Enfin, la volonté de mainmise des autorités consulaires sur la vie associative polonaise en France à partir de 1930, simple reflet des tendances totalitaires qui apparaissent nettement en Pologne à la même époque, fait surgir devant le bloc catholique un problème d’autant plus grave qu’il tente lui-même, depuis trois ans, de mettre en place une structure fédérative où son rôle serait prépondérant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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LE DEVELOPPEMENT DES ADMINISTRATIONS ET DES ACTIVITES

 

 

 

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Le réseau des Oeuvres de Protection polonaises

 

 

Entre 1927 et 1930, le réseau des Oeuvres de Protection polonaises, né de l’initiative de personnes de bonne volonté, s’étend à la France entière. Leur nombre passe de 7 au début de 1927 à 12 au début de 1929 117 . Aux centres déjà existant à Paris, Amiens, Le Havre, Lille, Lyon et Metz, s’ajoutent ceux de Caen, Mulhouse, Saint Etienne, Soissons et Toulouse ; l’organisme de Strasbourg est remplacé par celui de Nancy – Toul. Un treizième siège est ouvert à Clermont-Ferrand, le 1-er juin 1929 118 .

 

Chacun de ces centres rayonne sur un territoire déterminé, et mène une activité débordante. En 1927, l’Opieka Polska de Paris reçoit 16 153 personnes, la Section féminine s’occupe de 2 383 cas, et la Section maternelle de 4 424 cas. En 1928, 18 011 personnes s’adressent à elle ; un foyer fonctionne à Levallois-Perret depuis la mi-septembre ; de multiples contacts sont pris avec les institutions sociales françaises pour assurer l’aide aux familles nombreuses, aux mères célibataires, aux mères en situation de précarité 119 . L’Oeuvre d’Amiens mène également une action d’assistance auprès des femmes et des enfants en difficulté, et s’efforce toujours de régler les conflits surgissant entre ouvriers polonais et patrons français (aide juridique, résiliation de contrats, accidents du travail, réclamations) :

 

10 100 personnes ont eu recours à elle en 1928. Autour du centre d’Amiens, se développe aussi une vie associative rassemblant les immigrés polonais (association d’enfants, groupe de théâtre amateur, chorale féminine). En dirigeant des internats ou des foyers, en assurant des permanences d’accueil, l’organisme de Lille veille tout particulièrement au sort des jeunes filles polonaises employées dans l’industrie textile à Lille, Roubaix ou Tourcoing 120 ; et s’occupe encore de la gestion des dispensaires de soins de Douai et Bruay-en-Artois.

 

Les difficultés matérielles et financières demeurent cependant la principale entrave au fonctionnement de ces institutions. Elles s’efforcent certes de trouver des ressources propres : en 1927, l’Oeuvre de Paris abandonne ses droits sur le local du Quai d’Orléans, et obtient en contrepartie 20 000 francs de dédommagement ; en 1928, elle reçoit 25 527 francs de dons ; le consortium textile roubaisien subvient à la charge de deux salariés de l’Oeuvre de Lille : un employé à Lille et une directrice d’internat pour jeunes filles à Roubaix 121 . Mais les dépenses sont considérables : entre 14 000 et 18 000 francs par mois en 1927 pour Paris, entre 18 000 et 20 000 francs par mois en 1928 ; déficit mensuel moyen de 3 000 francs pour les deux dispensaires de Douai et Bruay en 1928. Aussi, les centres des Opieki Polskie ne peuvent subsister que grâce aux subventions, de plus en plus importantes, des autorités polonaises : ils émargent au budget du Ministère des Affaires étrangères sous la rubrique ’partie I : fonds d’assistance aux émigrés – alinéa 1 : organisation et gestion des Oeuvres de Protection polonaises en France’, mais ne peuvent éviter en conséquence l’ingérence et le contrôle de plus en plus stricts des représentants consulaires.

 

En 1929, l’Office d’Emigration prend la relève du Ministère des Affaires étrangères pour subventionner, au moins en partie, la politique sociale polonaise en France ; les économies budgétaires sont à l’ordre du jour. D’un autre côté, le durcissement du régime de Pilsudski à l’égard de toute forme d’opposition en Pologne, à partir de la fin de l’année 1929, trouve également un écho sur le terrain de l’émigration en France : à l’instar du Bloc sans parti de coopération avec le gouvernement (Bezpartyjny Blok Wspolpracy z Rzadem – B.B.W.R.) chargé de rassembler les mouvements les plus divers dans un soutien inconditionnel à la politique officielle, les associations polonaises en France sont invitées à édifier un front uni glorifiant les bienfaits du régime ; nous reviendrons, dans la suite du chapitre, sur les efforts entrepris par les autorités consulaires pour s’assurer la mainmise sur la vie associative polonaise en France, et sur la position des catholiques à ce sujet. Dans ce contexte, la réunion des consuls polonais en France estime en 1930 que « les œuvres sont un mal nécessaire » et qu’il convient de veiller plutôt « au renforcement du réseau consulaire » 122 : il est indiscutable qu’une aide doit être fournie aux Polonais en difficulté pendant leur séjour en France, que des organismes doivent gérer cette aide ; mais il serait préférable, aux yeux des consuls, que cette responsabilité leur incombe entièrement et non à des institutions sur lesquelles leur contrôle peut s’avérer aléatoire.

 

Ces deux causes, restrictions budgétaires et problèmes de compétences entre consulats et Oeuvres de Protection liés à la volonté des autorités polonaises de tout régenter, font que, à la fin de janvier 1931, un plan de liquidation des Opieki Polskie est proposé, puis mis en application. Le plan prévoit que, sur les treize centres, il n’en resterait que quatre : à Paris, Lille, Nancy – Toul et Toulouse. Effectivement, Mulhouse et Saint Etienne sont liquidés au 1-er mai 1931, Le Havre et Clermont-Ferrand au 1-er juillet, Soissons et Metz au 1-er octobre ; la liquidation du poste de Caen doit s’opérer le 1-er janvier 1932, celle d’Amiens le 1-er avril. Le plan évoque encore la possibilité de supprimer le centre de Toulouse, en confiant son patrimoine à une coopérative de colons agricoles, de transmettre celui de Lille à l’immigration, en le transformant en association à caractère social. Par contre, Paris et Nancy – Toul devraient être épargnés.

 

Le sort définitif des Opieki Polskie en France n’est pas connu ; sans doute ont-elles presque toutes succombé au plan de liquidation de 1931. L’organisme de Paris, sous la direction de K. Gniewinska et I. Stokowska, a pour sa part poursuivi ses activités jusqu’à l’occupation de la capitale française par les armées allemandes en 1940 123 . De même, l’institution de Lille a probablement fonctionné jusqu’au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, un rapport de 1938 indiquant qu’elle gère toujours deux dispensaires de soins, l’un à Douai et l’autre à Lens, où a été transférée la Maison de Santé polonaise (Polski Dom Zdrowia) de Bruay-en-Artois 124 . Enfin, les Secrétariats d’Assistance sociale (Sekretarjat Opieki Spolecznej) fonctionnant, à partir de 1932 sans doute 125 , auprès des sièges de la Mission catholique polonaise à Amiens et Caen, et donc sous la direction des aumôniers polonais locaux, peuvent être considérés comme les héritiers des Opieki Polskie de ces deux localités 126 .

 

 

 

 

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Les progrès de la Mission catholique polonaise

 

 

Pour la Mission catholique polonaise, les années 1922 – 1926 ont été, sous l’impulsion de son recteur, l’abbé Wilhelm Szymbor, des années d’activité intense, à la fois sur les plans juridique et administratif. A partir de 1927, la tâche principale du recteur Szymbor sera de consolider l’existence de l’institution, surtout d’intéresser les milieux polonais, tant religieux que gouvernementaux, à son avenir, en prononçant de nombreuses conférences en Pologne 127 . Ce sera également le souci constant de son successeur, l’abbé Leon Lagoda, prêtre séculier de l’archidiocèse de Poznan, entré en fonction à la tête de la P.M.K. le 15 avril 1929 128 . Les raisons du remplacement de l’abbé Szymbor par l’abbé Lagoda sont peu claires 129 : officiellement la province polonaise de la Congrégation de Saint Vincent de Paul modifie sa politique missionnaire et rappelle tous ses membres de France – en fait, certains resteront ; mais des rapports font aussi état d’antagonismes entre le Recteur, prêtre régulier, et des prêtres séculiers de la P.M.K.

 

La consolidation de la Mission passe par plusieurs facteurs : un bon fonctionnement de son organisation administrative, une diversification de ses activités, et surtout un accroissement de ses effectifs, condition sine qua non de son développement. Il s’agit bien là de la préoccupation essentielle des abbés Szymbor et Lagoda : c’est du faible nombre de prêtres polonais en poste en France qu’a le plus souffert la situation religieuse des immigrés au cours des premières années de leur installation.

 

 

 

des effectifs en progression

 

 

 

Etudions en conséquence l’évolution de l’état numérique de la Mission catholique polonaise entre 1927 et 1933, selon des intervalles de trois années approximativement :

 

 

 

Répartition des aumôniers polonais en France en avril 1927 130 :

 

doyenné de Paris : 9 prêtres

 

dép. de l’Aisne : 1 à Soissons ;

 

dép. de la Haute-Marne : 1 à Saint-Dizier ;

 

dép. de la Seine : 6 à Paris ;

 

dép. de Seine-et-Marne : 1 à Changis-Saint-Jean ;

 

doyenné du Nord : 16 prêtres

 

dép. du Nord : 1 à Auby, Dechy, Valenciennes, Waziers ;

 

dép. du Pas-de-Calais : 2 à Bruay-en-Artois, Oignies ; 1 à Barlin, Billy-Montigny,

 

Calonne – Liévin, Dourges, Lens, Marles-les-Mines,

 

Nœux-les-Mines, Sallaumines ;

 

doyenné de l’Est : 6 prêtres

 

dép. du Haut-Rhin : 1 à Wittenheim ;

 

dép. de Meurthe-et-Moselle : 1 à Briey, Nancy ;

 

dép. de la Moselle : 1 à Hayange, Merlebach – Freyming, Metz ;

 

doyenné du Sud : 5 prêtres

 

dép. de la Loire : 1 à Beaulieu ;

 

dép. de Saône-et-Loire : 1 à Les Baudras, Le Creusot, Les Gautherets,

 

Montceau-les-Mines.

 

 

 

Répartition des aumôniers polonais en France au 1-er trimestre 1930 131 :

 

doyenné de Paris : 12 prêtres

 

dép. de l’Aisne : 1 à Soissons ;

 

dép. du Calvados : 1 à Caen ;

 

dép. du Loiret : 1 à Chalette ;

 

dép. de la Seine : 7 à Paris ;

 

dép. de Seine-et-Marne : 1 à Meaux ;

 

dép. de la Somme : 1 à Amiens ;

 

doyenné du Nord : 20 prêtres

 

dép. du Nord : 1 à Auby, Dechy, Montigny-en-Ostrevent, Roubaix, Valenciennes,

 

Waziers ;

 

dép. du Pas-de-Calais : 2 à Bruay-en-Artois, Lens, Oignies ; 1 à Barlin, Billy-Montigny,

 

Calonne – Liévin, Dourges, Harnes, Marles-les-Mines,

 

Nœux-les-Mines, Sallaumines ;

 

doyenné de l’Est : 9 prêtres

 

dép. du Bas-Rhin : 1 à Saint-Ludan, Strasbourg ;

 

dép. du Haut-Rhin : 1 à Bollwiller, Wittenheim ;

 

dép. de Meurthe-et-Moselle : 1 à Briey ;

 

dép. de la Moselle : 1 à Audun-le-Tiche, Hayange, Merlebach – Freyming,

 

Metz ;

 

doyenné du Sud : 8 prêtres

 

dép. du Gard : 1 à Saint-Jean-de-Valériscle ;

 

dép. de la Loire : 1 à Beaulieu, La Ricamarie ;

 

dép. du Rhône : 1 à Lyon ;

 

dép. de Saône-et-Loire : 1 à Les Baudras, Le Creusot, Les Gautherets,

 

Montceau-les-Mines.

 

 

 

Répartition des aumôniers polonais en France vers la fin du 3-ème trimestre 1932 132 :

 

doyenné de Paris : 14 prêtres

 

dép. de l’Aisne : 1 à Soissons ;

 

dép. de Loire-Inférieure : 1 à Couëron ;

 

dép. de la Seine : 8 à Paris ;

 

dép. de Seine-et-Marne : 1 à Dammarie-les-Lys, Meaux ;

 

dép. de Seine-et-Oise : 1 à Argenteuil ;

 

dép. de la Somme : 1 à Amiens ;

 

doyenné du Nord Ouest : 13 prêtres

 

dép. du Pas-de-Calais : 2 à Bruay-en-Artois, Oignies ; 1 à Barlin, Billy-Montigny,

 

Calonne – Liévin, Harnes, Lens, Marles-les-Mines,

 

Nœux-les-Mines, Rouvroy, Sallaumines ;

 

doyenné du Nord Est : 5 prêtres

 

dép. du Nord : 1 à Auby, Montigny-en-Ostrevent, Roubaix, Valenciennes, Waziers ;

 

doyenné de l’Est : 14 prêtres

 

dép. du Bas-Rhin : 1 à Saint-Ludan, Strasbourg ;

 

dép. du Haut-Rhin : 1 à Ensisheim, Mulhouse, Wittelsheim, Wittenheim ;

 

dép. de Haute-Saône : 1 à Ronchamp ;

 

dép. de Meurthe-et-Moselle : 1 à Briey, Pont-à-Mousson ;

 

dép. de la Moselle : 1 à Audun-le-Tiche, Hayange, Merlebach – Freyming, Metz,

 

Nilvange ;

 

doyenné du Sud : 9 prêtres

 

dép. du Gard : 1 à Royale ;

 

dép. de la Loire : 1 à Beaulieu, La Ricamarie, Saint-Etienne ;

 

dép. du Rhône : 1 à Lyon ;

 

dép. de Saône-et-Loire : 1 à Les Baudras, Le Creusot, Les Gautherets,

 

Montceau-les-Mines.

 

 

 

La source utilisée pour dresser la liste de 1932 mentionne le poste de Ronchamp, en Haute-Saône, occupé par l’abbé Stoszko, qui figure déjà dans l’état nominatif de 1930 comme étudiant à Strasbourg. Or ce poste est définitivement perdu pour la P.M.K. à la fin de 1932, suite au départ de l’abbé Stoszko et au refus de la direction des usines métallurgiques locales de continuer à entretenir un aumônier polonais 133 . Elle fait aussi état de trois sièges permanents de la Mission, provisoirement vacants : à Dechy dans le département du Nord, après le transfert de l’abbé Czerniawski au village voisin de Montigny-en-Ostrevent ; à Caen dans le Calvados, après le retour temporaire en Pologne de l’abbé Franciszek Cegielka, premier prêtre de la congrégation des Pères Pallottins 134 en poste en France 135 ; et à Longwy en Meurthe-et-Moselle.

 

Les chiffres indiqués, qui ne tiennent pas compte des prêtres étudiant dans les universités et apportant leur concours occasionnel à la P.M.K., montrent une nette progression du nombre total d’aumôniers polonais en France : 36 en 1927, 49 en 1930 et 55 en 1932. Un effort indubitable a été consenti par l’Eglise de Pologne, même si le recrutement des prêtres affectés à la P.M.K. peut paraître parfois assez aléatoire, et qu’il y a lieu de relativiser les chiffres concernant Paris.

 

Ainsi, la réponse du Consulat de Strasbourg à l’enquête du Ministère polonais des Affaires étrangères de février 1930 précise que le prêtre en poste à Strasbourg, l’abbé Pawlowski, est citoyen américain ; on ne sait comment il est arrivé là, et il ne figure plus dans la liste de 1932. La réponse du Consulat de Lille à la même enquête mentionne que les abbés Glapiak et Sadowski, à Lens et Valenciennes respectivement, dépendent des curies épiscopales françaises, l’abbé Glapiak ayant terminé ses études au Grand Séminaire d’Arras en 1929, et que l’aumônier en poste à Dourges, l’abbé Charles Crueize, est un Français dont le diocèse d’origine est Châlons-sur-Marne. Ce dernier figure déjà dans la liste de 1924 comme aumônier des Polonais aux Gautherets, il est à Dourges depuis 1926 et disparaît des effectifs en 1932. De même, dans le doyenné de Paris, les abbés Lurat et Unszlicht 136 sont des citoyens français relevant des autorités ecclésiastiques françaises. L’abbé Bernard Berk, installé à Rouvroy et chargé des colonies polonaises de Drocourt, Méricourt et Rouvroy depuis la fin de 1930, est un autre exemple singulier : il est Hollandais. Membre de la congrégation des Missionnaires de la Sainte Famille, fondée en Hollande en 1895, l’abbé Berk arrive en Pologne en 1924 comme professeur au séminaire de la congrégation ; informé par un médecin polonais exerçant dans le Pas-de-Calais de la situation des émigrés en France, il se porte volontaire et part pour la France avec l’accord de ses supérieurs 137 . Ces exceptions ne doivent pas cependant masquer le réel effort de recrutement opéré par les évêques polonais. A cet égard, l’exemple du doyenné du Sud en 1930 est éloquent : sur les huit prêtres constituant le doyenné, l’un (abbé Knapik) fait partie de la congrégation des Pères Missionnaires, le diocèse d’origine d’un autre (abbé Prusakiewicz) n’a pu être établi, les six derniers proviennent de cinq diocèses différents : diocèse de Gniezno – Poznan (abbé Waclaw Stefaniak), de Cracovie (abbé Ryba), de Volhynie (abbé Kobylinski), de Pinsk (abbé Mieczkowski), de Sandomierz (abbés Szewczyk et Wojtysiak).

 

Par ailleurs, il ne faut pas déduire du nombre de prêtres basés à Paris, 6 en 1927, 7 en 1930 et 8 en 1932, qu’il y en eut autant à la disposition du Recteur pour des missions pastorales. En effet, ne doivent pas être pris en considération le Recteur lui-même, le secrétaire général de la Mission (l’abbé Waclaw Knapik en 1927, l’abbé Jozef Luczak en 1929, puis l’abbé Czeslaw Spychalski en 1931), et enfin trois prêtres chargés de tâches particulières : l’abbé Auguste Lurat, collaborateur de la première heure de la comtesse Maria Zamoyska, qui s’occupe du foyer du boulevard Jourdan ; l’abbé Augustyn Jakubisiak, aumônier des prisons et philosophe connu, qui se consacre à ses recherches en philosophie ; et l’aumônier de l’Institution Saint Casimir (les abbés Kozlowski, et Syski successivement). Pour répondre à une éventuelle demande urgente, il ne reste donc qu’un seul prêtre disponible en 1927, deux en 1930 et trois en 1932. Et encore, parmi ces trois figure l’abbé Jozef Luczak, alors conférencier attitré de la P.M.K. et rédacteur en chef du journal Polak we Francji ; on peut penser que ces occupations lui laissent peu de disponibilité réelle. Les deux autres se chargent habituellement de travaux de secrétariat au siège de la Mission.

 

Cet accroissement des effectifs permet toutefois une meilleure répartition des prêtres polonais en France. La région du Nord voit le nombre de ses aumôniers se stabiliser entre 15 et 20. Mais ce sont surtout les doyennés de l’Est et du Sud qui bénéficient de l’arrivée de nouveaux prêtres, et à un degré moindre, le doyenné de Paris : le doyenné de l’Est est ainsi passé de 2 prêtres en 1926 à 14 en 1932 ; celui du Sud, de 5 en 1926 à 9 en 1932, et enfin celui de Paris, de 5 en 1926 à 14 en 1932. Deux prêtres supplémentaires viennent encore renforcer le doyenné de Paris à la fin de 1933, l’un basé à Troyes et l’autre à Chalette dans le Loiret.

 

L’augmentation des effectifs impose aussi une nouvelle délimitation territoriale des doyennés. Demandée par le Conseil de la Mission en octobre 1929 déjà 138 , elle n’est réalisée qu’à partir de 1931 ou 1932, et se contente de découper le doyenné du Nord en deux parties : le doyenné du Nord-Ouest recouvrant le département du Pas-de-Calais, et celui du Nord-Est, le département du Nord. Les prêtres d’un même doyenné sont tenus de participer à quelques conférences décanales par an, au cours desquelles sont présentées les directives émanant de la P.M.K., et discutées les affaires courantes du district. Les doyens 139 sont membres de droit du Conseil de la Mission 140 , qui se réunit également quelques fois par an, en session régulière ou sur la demande expresse du Recteur.

 

 

 

une diversification des activités

 

 

 

Certes la grande majorité des sièges de la Mission catholique polonaise, situés dans les zones industrielles du Nord, de l’Est ou du Centre où l’implantation des immigrés est particulièrement forte, sont des postes stables, avec un aumônier à demeure étendant son action sur les villages voisins. Mais avec l’augmentation des effectifs du doyenné de Paris surtout, et la création d’un poste à Lyon ainsi que dans le département du Gard (Saint-Jean-de-Valériscle en 1929, puis Royale en 1932, et finalement Abbaye de Cendras en 1933), c’est quand même le ’ministère itinérant’ qui est le grand bénéficiaire de cet apport de forces nouvelles. A la réunion décanale parisienne du 27 novembre 1933 141 , afin de mieux structurer l’assistance religieuse aux Polonais vivant dispersés dans les zones rurales, presque la moitié de la France est répartie entre les différents sièges de la P.M.K. ; chacun reçoit une portion de territoire à visiter :

 

 

 

doyenné de Paris :

 

siège d’Amiens (abbé C. Pacuszka) : départements de Somme, Seine-Inférieure (sauf la ville du Havre) ;

 

siège d’ Argenteuil (abbé K. Swietlinski) : départements de Seine-et-Oise, Oise, Loir-et-Cher ;

 

siège de Caen (abbé F. Malecki) : départements de Calvados, Manche, Orne ;

 

siège de Chalette (abbé A. Trzeciak) : départements de Loiret, Charente, Charente-Inférieure ;

 

siège de Couëron (abbé S. Krzysztofik) : départements de Loire-Inférieure, Sarthe, Mayenne ;

 

siège de Dammarie-les-Lys (abbé B. Kulawik) : départements de Seine-et-Marne (partie méridionale), Cher (sauf la ville de Rosières), Vienne, Deux-Sèvres, Eure, Eure-et-Loir, Dordogne, Lot-et-Garonne, Haute-Garonne ;

 

siège de Meaux (abbé J. Unszlicht) : départements de Seine-et-Marne (partie septentrionale), Marne, Haute-Marne, Côte-d’Or, Nièvre, Doubs, Hautes-Alpes ;

 

siège de Soissons (abbé Sinka) : département de l’Aisne ;

 

siège de Troyes (abbé S. Dabrowski) : départements de Aube, Yonne, Haute-Saône ;

 

siège de Paris (prêtres affectés à la P.M.K.) : villes de la périphérie de Paris (Saint Denis, Creil, Kremlin- Bicêtre, La Courneuve), et de province (Le Havre, Rosières).

 

 

 

doyenné du Sud :

 

siège de Lyon (abbé W. Knapik) : départements de Rhône, Allier, Puy-de-Dôme, Ain ;

 

siège de l’Abbaye de Cendras (abbé Swiader) : départements de Gard, Ardèche.

 

 

 

La tâche paraît encore très difficile : un seul prêtre doit couvrir entre un et neuf départements, et certaines colonies polonaises ou certains immigrés vivant dans des endroits isolés ne doivent que rarement recevoir la visite de l’aumônier. Du moins, l’action pastorale dans les zones rurales s’en trouve davantage structurée et planifiée ; ensuite, tout dépend du zèle personnel des prêtres engagés dans cette action.

 

Des formes de pastorale particulière, développées au cours de cette période, apportent un complément non négligeable au travail pastoral habituel et assurent une présence accrue des aumôniers polonais sur le terrain. Dans son livre sur l’assistance religieuse polonaise en France pendant la période de l’entre-deux-guerres, l’abbé Dzwonkowski les qualifie de ’ministère extraordinaire (duszpasterstwo nadzwyczajne)’ 142 , et les décrit complètement.

 

La plus spectaculaire de ces formes est l’organisation de ’rassemblements catholiques (zjazdy katolickie)’, où se mêlent les éléments religieux, nationaux et sociaux : messes et offices particuliers, mais aussi conférences sur la nécessité de préserver l’identité nationale polonaise ou sur les conditions de vie des Polonais en France, en constituent généralement le programme. La lecture de résolutions à l’adresse des autorités ecclésiastiques ou gouvernementales polonaises, et de télégrammes envoyés au Primat de Pologne ou aux Présidents de France et de Pologne, clôture la journée. Pris en charge par les aumôniers et les associations catholiques locales, ces rassemblements sont, le plus souvent, placés sous la présidence d’honneur d’évêques français ou d’évêques polonais de passage, du Recteur de la Mission, des autorités consulaires polonaises, et même des représentants des entreprises employant les immigrés. En 1925 déjà, un premier rassemblement a lieu à Amiens ; de 1927 à 1933 en sont organisés vingt 143 . Certes, comme l’indique l’abbé Dzwonkowski, le but de ces manifestations est de proposer aux ouvriers un approfondissement religieux et une réflexion sur les problèmes sociaux à la lumière de l’enseignement de l’Eglise ; mais il s’agit également de sortir l’élément catholique de l’immigration, d’une sorte d’apathie face aux organisations de gauche ou anticléricales qui tentent alors de monopoliser la vie sociale polonaise en France. Dans son exposé sur ’L’avenir de la Mission au point de vue de l’activité sociale’, présenté au Conseil de la Mission du 3 novembre 1927, le recteur Szymbor rappelle l’arrogance de la Société du Travail social et culturel (Towarzystwo Pracy Spoleczno-Kulturalnej) à Paris, de l’Université ouvrière polonaise (Polski Uniwersytet Robotniczy) à Lille, la déclaration de la Société des Ouvriers polonais en faveur de la C.G.T., et précise que les rassemblements ont été conçus pour fortifier la masse des fidèles dans la foi, grâce à leur éclat extérieur :

 

« Chacun se souvient comme, il y a 7 – 8 mois, une curieuse dépression et une certaine couardise s’étaient emparées de l’élément catholique de l’émigration. La Société du Travail social et culturel à Paris marchait la tête haute, l’Université ouvrière polonaise triomphait à Lille, la Société des Ouvriers polonais publiait une déclaration en faveur de la C.G.T., (…). Dans la vie publique et sociale de notre émigration, dominait sur toute la ligne un ton maçonnique et socialiste ; et un haut dignitaire polonais, avec la satisfaction non dissimulée d’un Méphistophélès, déclarait à un prêtre polonais : « aujourd’hui il ne peut plus être question de pouvoir parler du caractère catholique de la majorité de l’émigration ».

 

Il fallait sortir l’émigration de la dépression et de l’apathie. Il n’y avait pas de meilleur moyen que de lui donner une institution qui, par son éclat extérieur, par l’enthousiasme des masses, électrise l’ensemble, donne du courage et du cœur pour proclamer publiquement la foi. C’étaient les rassemblements catholiques. (…). La nouvelle de l’organisation des rassemblements se répandait à travers la France ; les rassemblements se succédaient les uns aux autres ; des échos enthousiastes se répandaient partout et fortifiaient les participants dans la foi (…). Le silence se fit dans le camp de ceux qui, il n’y a pas si longtemps, marchaient sur le pavé parisien et lillois avec des mines de triomphateurs, et proclamaient dans les journaux progressistes la victoire du nihilisme et de l’athéisme parmi les masses émigrées . (…) ».

 

Se développent encore à cette époque les pèlerinages, principalement vers les sanctuaires mariaux ; mais aucune des sources étudiées n’indique avec précision à quelle date ils ont débuté. Ce sont, en majorité, des pèlerinages départementaux ou régionaux, organisés chaque année pour regrouper les Polonais d’un territoire déterminé 144 . A Paris par contre, il s’agit plutôt de pèlerinages locaux à la basilique du Sacré Cœur de Montmartre, à l’église Notre Dame des Victoires, ou encore au cimetière polonais de Montmorency, ces deux derniers remontant à l’époque de la ’Grande Emigration’ du XIX-ème siècle. Les immigrés polonais établissent aussi, pendant la période de l’entre-deux-guerres, la tradition de se rendre en pèlerinage au plus important sanctuaire consacré à la Sainte Vierge, à Lourdes, renouant ainsi avec la pratique introduite en 1874 par la Mission catholique polonaise, puis un peu tombée dans l’oubli 145 . Pour l’abbé Dzwonkowski, ce sont des groupes indépendants, organisés par les aumôniers dans leurs localités ou leurs régions avec l’appui des associations catholiques ; et ces pèlerinages à Lourdes n’auraient pas le caractère national que leur conférera, en 1938, la décision de la P.M.K. d’en centraliser l’organisation pour tous les Polonais de France. Il semble toutefois que certains s’adressent déjà à l’ensemble des immigrés : c’est le cas des pèlerinages de 1926 et 1927 146 ; le compte rendu du Conseil de la Mission du 25 février 1930 indique aussi que, « cette année », la P.M.K. n’organisera pas de pèlerinage à Lourdes, ce qui laisse supposer qu’elle le faisait les années précédentes 147 .

 

Signalons encore simplement les tâches d’assistance aux malades et aux prisonniers 148 , malgré le faible nombre de prêtres pouvant s’y consacrer, et la diffusion de causeries religieuses sur les ondes de la station Radio P.T.T. Nord entre 1932 et 1936 149 . Une influence non négligeable sur le raffermissement de l’identité catholique de l’immigration est également exercée par les visites pastorales des évêques polonais : leur présence dans les colonies habitées par les ouvriers, la célébration d’offices à leur intention, les discussions avec les fidèles et en particulier les dirigeants des mouvements catholiques, leur participation aux ’rassemblements catholiques’ quand leur séjour en France coïncide avec l’organisation d’une telle manifestation, tout cela contribue fortement à stimuler la ferveur des foules 150 .

 

La multiplication des activités des aumôniers nécessite évidemment une bonne coordination entre eux, mais aussi leur laisse peu de temps pour un approfondissement de leur vie spirituelle. C’est pourquoi la Mission catholique polonaise multiplie les recommandations aux doyens et aux aumôniers eux-mêmes, pour qu’ils veillent à assurer une pastorale de haute qualité, en accordant un soin particulier aux sermons et à l’enseignement du catéchisme, et à intensifier leur propre vie spirituelle 151 . Dans ce but, la P.M.K. organise encore des retraites communes pour les prêtres polonais en poste en France. Les deux premières ont lieu à la fin des années 1925 et 1927 respectivement 152 ; puis, à partir de 1930, elles se tiennent régulièrement une fois par an, et l’Assemblée générale annuelle des aumôniers polonais met fin traditionnellement aux trois ou quatre journées de retraite.

 

 

 

 

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L’apport des congrégations religieuses féminines

 

 

La présence de religieuses polonaises en France relève aussi d’une certaine tradition. De l’époque de la ’Grande Emigration’ du XIX-ème siècle date en effet l’Institution Saint Casimir de Paris, dirigée par la congrégation des sœurs de Saint Vincent de Paul (les sœurs de la Charité), à la fois école, orphelinat, foyer pour personnes âgées, centre de secours pour les nécessiteux, office de placement pour jeunes filles. Depuis 1892, les sœurs de la Sainte Famille de Nazareth possèdent à Paris une maison qui sert d’école pour jeunes filles. A Bischwiller en Alsace, est créé en 1905, à l’initiative du curé de la paroisse, un internat pour les 120 jeunes filles polonaises employées par l’usine textile locale ; la direction en est confiée aux sœurs de la congrégation du Sacré Cœur de Jésus venues de Cracovie. En 1910 enfin, les sœurs de la Charité encore viennent à Barlin pour assurer l’instruction religieuse des enfants de la colonie polonaise installée là en provenance de Westphalie.

 

A partir des années 1920, l’arrivée des sœurs polonaises en France est principalement due aux bonnes relations entretenues par le recteur Szymbor avec la congrégation des sœurs de la Charité. La congrégation des Pères Missionnaires, dont fait partie l’abbé Szymbor, et celle des sœurs de la Charité ont, toutes les deux, été créées par Saint Vincent de Paul ; et les contacts entre les deux administrations restent étroits. Vers le milieu de 1925 153 , environ 20 sœurs de la Charité travaillent déjà en France, en particulier à Montceau-les-Mines, Saint-Etienne, Montluçon, Sin-le-Noble et Oignies. Elles s’occupent des enfants et de la jeunesse (garderies d’enfants, catéchisme, réunions avec les jeunes), des personnes âgées et des malades, visitent les hôpitaux, y sont même parfois employées, ou servent d’auxiliaires dans les dispensaires de soins. Les sœurs du Sacré Cœur de Jésus apportent également leur contribution, en maintenant l’internat de Bischwiller et en ouvrant, en 1924 154 , une école ménagère pour les jeunes filles polonaises à Saint-Ludan en Alsace. Mais les besoins sont grands, et les demandes de la Mission catholique polonaise pour l’envoi de sœurs supplémentaires demeurent pressantes.

 

La persévérance des recteurs successifs Szymbor et Lagoda, et aussi l’aide financière du patronat, vont permettre, entre 1927 et 1933 surtout, une implantation plus importante des sœurs polonaises en France et le développement de leurs centres. Les compagnies minières principalement mettent des maisons à la disposition des sœurs, à proximité ou à l’intérieur des cités minières, pour qu’elles puissent s’occuper efficacement de leur main-d’œuvre immigrée, et financent leurs activités. Les industries textiles confient davantage aux sœurs la direction d’internats destinés à leur personnel féminin. Lorsque les centres des congrégations religieuses féminines ne disposent pas de l’aide du patronat, leur situation est très souvent fort précaire ; c’est le cas notamment de l’Institution Saint Casimir à Paris et de l’école de Saint-Ludan 155 .

 

C’est la congrégation des sœurs de la Charité qui, pendant toute la période de l’entre-deux-guerres, a le plus grand nombre de centres en charge 156 :

 

dans la région parisienne : à Paris (Institution Saint Casimir), Viry-Châtillon ;

 

dans le département de la Loire : à La Ricamarie, hôpital de Saint-Etienne ;

 

dans le département du Nord : à Auberchicourt, Guesnain, Lille, Sin-le-Noble, Wattrelos ;

 

dans le département du Pas-de-Calais : à Barlin, Bruay-en-Artois, Frévent, Oignies, Vermelles ;

 

dans le département du Rhône : à Lyon, Saint-Pierre-la-Palud ;

 

dans le département de Saône-et-Loire : à Les Gautherets, Montceau-les-Mines, hôpital de Montceau.

 

Ceux tenus par les sœurs du Sacré Cœur de Jésus sont également dispersés à travers le territoire français :

 

dans le département de Loire-Inférieure : à Couëron, La Brutz ;

 

dans le département du Nord : à Roubaix, Saint-André-lez-Lille ;

 

dans le département de l’Oise : à Betz ;

 

dans le département du Bas-Rhin : à Saint-Ludan, Urmatt-Mullerhof ;

 

dans le département du Haut-Rhin : à Ensisheim ;

 

dans le département de la Somme : à Athies, Tilloloy.

 

De 1931 à 1935, la congrégation des Ursulines dirige à Ferrière puis à Ucel, dans l’Ardèche, un internat pour les 130 jeunes filles travaillant dans l’industrie locale. Enfin, en 1933, les sœurs de la congrégation des Servantes de Marie du monastère de Pleszew (Sluzebniczki Maryi Niepokalanie Poczetej z Pleszewa) prennent la direction de deux foyers pour personnes âgées, à Trélon dans le département du Nord et à Cuts dans celui de l’Oise, tout en maintenant le contact avec les Polonais vivant à proximité.

 

Ainsi, en ne tenant pas compte de la Sainte Famille de Nazareth dont l’internat, transféré à Gentilly dans le département de la Seine en avril 1927, est destiné aux étudiantes polonaises à Paris et n’a donc aucun rapport avec l’immigration ouvrière, quatre congrégations religieuses féminines seulement ont développé une activité parmi les Polonais en France, y engageant 103 sœurs dans 32 centres : 28 sœurs de la Charité dans 19 centres, 41 du Sacré Cœur de Jésus dans 10 centres, 10 Servantes de Marie dans 2 centres, et 24 Ursulines dans 1 centre. Ces quelques statistiques, élaborées à partir de documents fort discrets à leur sujet, ne reflètent sans doute pas l’étendue du travail social et caritatif accompli par les sœurs, qui leur a même valu parfois l’estime des autorités consulaires polonaises 157 .

 

 

 

 

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La restructuration de l’Union des Associations paroissiales polonaises

 

 

L’arrivée de l’abbé Czeslaw Garstecki au poste de secrétaire général ouvre, pour la fédération des associations catholiques, une période de profondes transformations et de développement intense : les effectifs ne cessent de croître, et une solide structure administrative se met en place. C’est d’abord le titre de la fédération qui change. A la réunion du Bureau du 12 septembre 1926 158 , l’abbé Garstecki propose de l’appeler Union des Associations catholiques polonaises (Zwiazek Polskich Towarzystw Katolickich, le sigle en polonais n’étant donc pas modifié) ; cette proposition est entérinée par l’Assemblée générale du 24 mars 1927 159 . Les raisons de la modification ne sont pas expliquées ; il s’agit peut-être d’accentuer le but du Z.P.T.K. d’introduire des principes de conduite catholiques dans la vie nationale, sociale, économique et politique. Une nouvelle modification du titre intervient au cours de l’Assemblée générale du 21 avril 1929 160 : la dénomination adoptée est Zjednoczenie Polskich Towarzystw Katolickich we Francji, traduite officiellement par Union des Sociétés catholiques polonaises en France ; une nouvelle fois le sigle en polonais, Z.P.T.K., n’est pas changé. Les causes de cette deuxième modification seront présentées un peu plus loin.

 

Par contre, la composition du bureau exécutif du Z.P.T.K. reste particulièrement stable au cours de la période 1927 – 1933. Aux assemblées générales de 1927, 1929 et 1932 (1-er mai), n’intervient qu’un seul changement, à un poste majeur différent à chaque fois. En 1927, Feliks Rakowski de Houdain remplace Franciszek Kubiak au poste de secrétaire ; en 1929, Franciszek Ratajczak de Grenay succède à Franciszek Cieslik à celui de trésorier ; enfin, en 1932, c’est Jan Szambelanczyk, le fondateur, qui démissionne de son poste de président, auquel est élu Stanislaw Siakowski de Lens.

 

L’augmentation des effectifs du Z.P.T.K. au cours de la même période est tout à fait spectaculaire. Les comptes rendus des différentes assemblées générales indiquent les chiffres suivants :

 

 

 

année nombre de sociétés nombre de membres

1927 96 10 000

1928 124 14 500

1929 151 15 329

1932 207 21 204

 

 

 

 

Ces données sont établies sur la base de questionnaires envoyés au secrétaire général, avant chaque assemblée générale, par toutes les sections locales affiliées au Z.P.T.K. et les responsables des districts ; elles paraissent donc vraisemblables 161 .

 

L’accroissement du nombre de sociétés affiliées et leur éparpillement à travers le territoire français rendent plus complexes les problèmes de coordination et de communication. Deux solutions sont mises en œuvre pour les résoudre. La première consiste à faire paraître de nouveau, dans le journal de la Mission catholique polonaise Polak we Francji, un supplément propre au Z.P.T.K. ; la tentative précédente, le Przewodnik Spoleczny Z.P.T.K. (Guide social du Z.P.T.K.), s’était finalement soldée par un échec et avait cessé de paraître. Dans le journal de la Mission numéro 27 du 3 juillet 1927, paraît donc en page 5 le premier numéro des Wiadomosci Organizacyjne Z.P.T.K. (Nouvelles organisationnelles du Z.P.T.K.). Lorsque son contenu ne comporte que des communiqués ou des directives émanant du bureau ou du secrétaire général, le supplément porte parfois le titre de Informator dla Zarzadow Towarzystw Z.P.T.K. (Bulletin d’informations pour les Directions des Sociétés du Z.P.T.K.). La parution de ce supplément cesse définitivement après 1933.

 

La seconde solution vise à développer le réseau des districts servant de courroie de transmission entre les instances dirigeantes et la base. Aux cinq districts créés en 1925 et 1926 (Montceau-les-Mines, Lens, Bruay-en-Artois, Douai, Anzin – Valenciennes), viennent s’ajouter de nouvelles créations. La fondation du district Paris daterait de la fin de l’année 1928, mais certaines indications font penser qu’elle est plus tardive 162 ; en tout cas, une assemblée générale du district se déroule en avril 1932, ce qui témoigne d’un niveau d’organisation suffisant à cette époque 163 . Le district Saint-Etienne est créé le 14 mai 1932, et passe rapidement de 7 sociétés membres en 1932 à 13 en 1933 164 . L’Est de la France constitue une autre entité administrative. La phase d’organisation du district Metz s’étend sur les années 1928 et 1929 ; il est définitivement consolidé en 1932 165 . Les grandes distances séparant les différentes sections du district soulèvent rapidement des difficultés ; il est donc question de subdiviser le district en deux parties, intitulées respectivement district Homécourt et district Metz 166 . Cette suggestion ne fut jamais réalisée ; deux districts apparaîtront effectivement dans l’Est, l’un regroupant les sociétés de Lorraine, l’autre celles d’Alsace, mais plus tard. Enfin, une dixième entité, le district du Gard, apparaît de manière éphémère à la suite de la visite des colonies polonaises du département par l’abbé Garstecki. Aussi, l’affirmation du secrétaire général du Z.P.T.K., dans son rapport à l’Assemblée générale du 1-er mai 1932, que l’Union compte 10 districts 167 , décrit plutôt la répartition géographique des sociétés affiliées au Z.P.T.K. que la structure réellement existante.

 

 

 

une profonde modification de structure

 

 

 

Les associations catholiques polonaises en France se multiplient donc, et regroupent séparément les hommes dans les sociétés Sainte Barbe, Saint Joseph, Saint Stanislas, etc., les femmes dans les confréries du Rosaire, et les jeunes au sein de l’organisation S.M.P. Les centres d’intérêt, l’administration, la gestion des activités, les difficultés se posent en termes différents selon le type d’association. Les responsables catholiques prennent aussi conscience de la nécessité d’encadrer la jeunesse polonaise dans une formation à caractère religieux, afin de la soustraire à l’influence des autres groupements de jeunes et de la conserver dans les rangs de l’Eglise 168 . Ces considérations amènent le secrétaire général du Z.P.T.K., l’abbé Garstecki, à proposer, à la réunion du Bureau du 4 mars 1928 169 , la création de trois unions spécialisées : une pour chaque catégorie d’association ; mais les avis restent partagés.

 

L’abbé Garstecki revient à la charge au cours de la réunion du Bureau du 10 mars 1929 170 . Son argumentation s’articule autour de trois points. D’abord, l’assemblée générale annuelle de toutes les sections du Z.P.T.K. ne rend pas tous les services attendus : il y a trop peu de temps pour s’occuper en détail des questions propres à chaque type d’organisation ; une assemblée annuelle des unions spécialisées pourrait en débattre plus efficacement. Ensuite, il n’est absolument pas question de dissoudre le Zwiazek Polskich Towarzystw Katolickich ; les trois unions seraient regroupées au sein du Zjednoczenie Polskich Towarzystw Katolickich, dont le secrétaire général assurerait les mêmes fonctions à leur égard. Enfin, cette structure devrait permettre un travail plus approfondi à l’intérieur de chaque mouvement, tout en favorisant une influence et un rayonnement plus importants à l’extérieur. Le Bureau décide de porter la proposition à l’ordre du jour de la prochaine assemblée générale.

 

Celle-ci, réunie le 21 avril 1929, approuve la formation des trois unions spécialisées avec un secrétaire général et un trésorier communs, ceux du Z.P.T.K., et le changement du titre de la fédération. Chaque union tiendra désormais une assemblée générale annuelle pour élaborer un programme de travail propre, alors que la fédération ne se réunira en assemblée générale que tous les trois ans. Le Z.P.T.K. tient ainsi davantage un rôle de direction générale, de coordination, de gardien de l’idéologie commune, plutôt que de gestionnaire des affaires courantes et des activités.

 

Il reste maintenant à concrétiser la décision de l’Assemblée générale, en procédant à la constitution formelle des différentes unions. La première à être organisée est l’Union des confréries du Rosaire, le 29 mai 1929 à Lens 171 ; l’Assemblée constituante rassemble les déléguées de 62 sections sous la présidence de l’abbé Garstecki, et choisit Stanislawa Witkowska de Bruay comme présidente, et Antonina Szypura, de Bruay également, comme secrétaire.

 

La réunion constituante de l’Union des Associations de Jeunesse polonaise (Zwiazek Stowarzyszen Mlodziezy Polskiej, S.M.P.), rassemblant momentanément les sections féminines et les masculines, a lieu le 6 avril 1930 à Lens. Elle se déroule sous la présidence effective du Bureau du Z.P.T.K., et en présence du Recteur de la Mission catholique polonaise, l’abbé Leon Lagoda. Sont représentées 8 sections féminines par 14 déléguées, et 10 sections masculines par 23 délégués. Dans son rapport introductif, l’abbé Garstecki indique cependant que 24 associations de jeunesse, féminines et masculines confondues, regroupant environ 1 000 membres, sont déjà en contact avec le Z.P.T.K., et que de belles perspectives de développement s’ouvrent devant le S.M.P. en France. Le premier bureau constitué est mixte :

 

président : Franciszek Kotlarz (Bruay), vice-présidente : Marta Morawska (Bruay),

 

secrétaire : Jozef Fucks (Houdain), secrétaire – adjoint : Stanislawa Grzeszczyk (Houdain).

 

L’assemblée générale suivante se déroule le 1-er mai 1932, le même jour que celle du Z.P.T.K. En fait, les représentants des sociétés de jeunesse participent aux travaux de la réunion plénière de la fédération, puis se rassemblent à part pour délibérer de leurs questions propres. Elle est encore commune à la jeunesse féminine et à la jeunesse masculine ; et le bureau qui en résulte, est encore mixte 172 . La séparation du mouvement en deux unions, Union féminine et Union masculine, date probablement de 1933 173 .

 

La dernière des trois à être formée est l’Union des Sociétés masculines (Zwiazek Towarzystw Meskich) le 15 mars 1931, avec à sa tête Stanislaw Siakowski.

 

De plus, le Conseil de la Mission catholique polonaise décide, le 19 avril 1932, la création d’une union spécialisée supplémentaire, destinée à encadrer les enfants : l’Union des Associations d’Enfants polonais (Zwiazek Stowarzyszen Dzieci Polskich) 174 . Dans les centres pastoraux polonais, existent déjà différents groupements chargés de l’éducation, surtout religieuse, des enfants : association des enfants sous la protection de l’Enfant Jésus (Stowarzyszenie Dzieci pod opieka Dzieciatka Jezus), association des enfants de Marie (Stowarzyszenie Dzieci Marii) par exemple. Il s’agit maintenant de conférer à leur action « une direction commune dans un esprit religieux et patriotique » 175 . L’abbé Jozef Paciorek, aumônier à Auby dans le Nord, en est nommé directeur ; la rédaction de la rubrique pour les enfants, publiée par Polak we Francji sous le titre de Maly Wychodzca (Le Petit Emigré), lui est également confiée. L’idée est que cette rubrique serve d’organe à l’organisation nouvellement formée 176 . L’abbé Ludwik Makulec, aumônier à Waziers, est adjoint à l’abbé Paciorek comme secrétaire. L’Union se développe rapidement ; et dans une lettre circulaire du 23 août 1933 177 , le recteur Leon Lagoda incite tous les prêtres polonais à organiser des associations d’enfants et à les enregistrer au sein de l’Union « comptant déjà plus de 6 000 membres ».

 

Enfin, en 1932 également mais à une date imprécise, est constituée la Société des Ouvriers agricoles polonais en France (Zwiazek Polskich Robotnikow Rolnych we Francji) 178 . Un tract signé par le président du Z.P.T.K., Jan Szambelanczyk, daté du mois d’avril 1932, annonce la création, auprès du siège de la Mission catholique polonaise, d’un bureau où les ouvriers agricoles pourront trouver aides et conseils dans tous les domaines (contrats de travail, assurances sociales, regroupement des familles, retour au pays, formalités administratives, ...), et les invite à adhérer au Z.P.T.K. par l’intermédiaire de ce bureau 179 . Une correspondance échangée avec le secrétariat général de la fédération catholique indique que cette société mène déjà une activité au cours de l’été 1932. Mais l’extrême pauvreté des documents retrouvés concernant la Société des Ouvriers agricoles polonais ne permet pas d’en préciser le mode de fonctionnement, l’étendue de son influence, ou ses rapports avec le groupement central 180 . L’idée n’est cependant pas nouvelle. En 1924 déjà, pour lutter contre les conditions de vie catastrophiques des ouvriers agricoles, l’abbé Machay préconise l’arrêt de l’envoi de la main-d’œuvre agricole et, face à l’inertie de Varsovie, conclut à la nécessité de créer une solide Union des Ouvriers et Ouvrières agricoles en France 181 . En mars 1924 182 , il appelle à la constitution d’une Association sous la protection de Saint Isidore Laboureur (Stowarzyszenie Sw. Izydora Oracza), et propose la tenue d’une assemblée générale pour le 20 avril. Son retour précipité en Pologne met un terme à cette initiative : l’Association Saint Isidore ne vit pas le jour, et le problème des travailleurs agricoles resta entier 183 .

 

 

 

des activités multiples

 

 

 

Le but principal du Z.P.T.K. étant de maintenir au sein de l’immigration polonaise un esprit catholique, et d’assurer aux jeunes générations une éducation dans cet esprit, le devoir fondamental des associations catholiques est d’éveiller et raffermir la vie religieuse parmi leurs membres et, à travers eux, parmi l’ensemble de la communauté polonaise. La tâche semble évidemment plus aisée là où réside en permanence un aumônier polonais ; mais le grand mérite des bureaux des sections locales du Z.P.T.K., surtout de celles situées hors de l’influence directe de la pastorale polonaise, est de ne jamais cesser d’envoyer aux autorités ecclésiastiques compétentes, ainsi qu’aux directions des compagnies minières ou des usines, des réclamations pour l’envoi d’un aumônier polonais, ne serait-ce qu’à titre temporaire. C’est souvent grâce à cette détermination que les ouvriers polonais ont eu la possibilité d’entendre la messe et de chanter des cantiques dans leur langue maternelle. Les associations masculines et les confréries du Rosaire constituent même fréquemment des chorales paroissiales, afin de maintenir les chants liturgiques à un niveau convenable. Les réunions régulières des associations sont aussi l’occasion d’intensifier la vie intérieure des participants par des conférences , des exposés ou des discussions. L’entraide permet de resserrer les liens de solidarité à l’intérieur des groupes : les 72 confréries du Rosaire, que compte le Z.P.T.K. en 1932, s’occupent toutes de rendre visite aux malades ; en 1931, elles ont versé conjointement 34 148 F. comme aide aux familles touchées par le décès d’un de leurs membres ; les associations masculines ont versé la même année 21 630 F. dans le même but 184 . Les associations catholiques participent aussi de manière active à l’action d’aide aux personnes touchées, à partir de 1931, par la crise économique et le chômage. Le Z.P.T.K. collabore à l’œuvre du Comité central d’Aide aux Chômeurs (Glowny Komitet Pomocy Bezrobotnym), créé le 6 octobre 1931 dans le Nord de la France, à l’initiative de la Société des Ouvriers polonais et des Sections polonaises de la C.G.T. 185 . Au cours des derniers mois de 1931 et au début de l’année 1932, les sections du Z.P.T.K. versent ensemble la somme de 9 300 F. pour secourir les chômeurs 186 .

 

Les manifestations extérieures permettent aussi de consolider les rangs du groupement catholique et d’apporter, aux yeux de la communauté immigrée entière, un témoignage de sa vitalité. Rappelons les nombreux ’rassemblements catholiques’ organisés, entre 1927 et 1933, avec l’appui des organisations catholiques et la participation massive de leurs membres. Des manifestations locales rehaussent également le prestige des sections du Z.P.T.K. au sein des colonies polonaises : le rapport du secrétaire général à l’Assemblée du 1-er mai 1932 indique que, sur les 159 sections ayant renvoyé le questionnaire d’activités, 116 ont organisé des célébrations en l’honneur du Saint Père Pie XI, et 72 en l’honneur de l’encyclique Rerum Novarum. Enfin, les pèlerinages sont toujours l’occasion de déplacer les foules ; citons en particulier celui que dirigea l’abbé Garstecki pour prendre part au premier Congrès eucharistique polonais, à Poznan du 25 au 29 juin 1930, et auquel participèrent 473 personnes accompagnées de 242 enfants 187 .

 

L’activité du Z.P.T.K. et en particulier de son secrétaire général ne se limite pas à ces actions à caractère exclusivement religieux ou caritatif. De multiples interventions auprès des autorités polonaises et françaises, ou auprès des employeurs et des compagnies minières, ont pour but de régler la question de la nationalité d’ouvriers ayant perdu leurs papiers d’identité, ou mal rempli les formulaires administratifs en Westphalie, d’obtenir des secours pour des veuves et des orphelins, d’accomplir les démarches pour l’octroi des pensions de retraite pour les mineurs ayant cotisé en Allemagne (à la ’Knappschaft’ de Bochum par exemple) ; il s’agit aussi de mener des recherches pour rassembler des familles dispersées, ou retrouver des travailleurs peu soucieux de venir en aide à leurs familles restées en Pologne ; il faut parfois porter secours à des compatriotes emprisonnés pour différents motifs 188 . L’abbé Garstecki joue aussi un rôle éminent au sein du comité pour l’érection, à La Targette près du cimetière militaire national de Notre Dame de Lorette, d’un monument à la mémoire des volontaires polonais de la Légion de Bayonne tombés au champ d’honneur en mai 1915. Une simple croix de bois rappelait leur sacrifice ; le 21 mai 1933, est inauguré à sa place un monument, érigé grâce à une souscription lancée parmi l’émigration polonaise en France et aux Etats-Unis 189 .

 

La pratique de la langue polonaise, le maintien de la conscience nationale, l’approfondissement du caractère catholique de l’identité nationale, constituent aussi un volet important dans les préoccupations de la fédération catholique. Elle envoie aux sections locales des bulletins (okolniki) dans lesquelles, en plus des informations purement administratives, figurent des textes de conférences sur les sujets les plus divers ; certains exposés sont même polycopiés sous forme de brochures. Les suppléments du Z.P.T.K. paraissant dans le journal Polak we Francji jouent le même rôle et permettent d’économiser l’envoi de circulaires. Il y a là un matériel culturel important mis à la disposition des sections : à côté de sujets strictement religieux (’Le jubilé du Pape au cours de l’Année Sainte’, ’La Fête Dieu’, ’L’Avent’) ou relatifs à la doctrine sociale de l’Eglise (’Léon XIII, le Pape des ouvriers’, ’Que représente Rerum Novarum pour les ouvriers ?’, ’L’Eglise – propagatrice de l’instruction et de la science’), les exposés rappellent également les liens qui unissent particulièrement les Polonais au catholicisme (’Nos coutumes dans la célébration des mariages’, ’La signification des traditions qui accompagnent la fête de Pâques’, ’Histoire du siège primatial’) 190 . Les sociétés locales les exploitent avec une certaine efficacité : en 1931 – 1932, 1 348 conférences sont ainsi prononcées au cours de leurs réunions. Le théâtre constitue également une manière efficiente de pratiquer la langue polonaise ; les programmes des matinées récréatives, organisées à différentes occasions par les sections, comportent souvent la représentation d’une pièce de théâtre, des membres des associations catholiques locales se rassemblant pour la circonstance en un groupe de théâtre amateur. Le rapport du secrétaire général à l’Assemblée du 1-er mai 1932 fait état de 360 représentations théâtrales données en 1931 – 1932. Il mentionne encore l’existence de bibliothèques auprès de 31 associations. Les livres pour les constituer proviennent de donations faites par des organisations sociales de Pologne, en particulier l’Oeuvre de Protection polonaise pour les Compatriotes à l’étranger (Opieka Polska nad Rodakami na Obczyznie). Celle-ci, créée en mars 1926 à Varsovie, développe une intense activité d’information à l’intention des candidats à l’émigration, entretient des relations avec les principaux organismes gouvernementaux chargés de l’émigration ainsi qu’avec presque tous les centres d’établissement des émigrés polonais dans le monde, leur envoyant livres, journaux, périodiques, catéchismes, matériel scolaire, colis pour les fêtes de Noël 191 . La France tient une place prépondérante dans son action, notamment dans celle de son district occidental, créé en septembre 1929 et basé à Poznan 192 .

 

C’est justement une initiative du district de Poznan de l’Opieka Polska nad Rodakami, qui permet à des séminaristes et étudiants polonais de France de passer les vacances scolaires d’été en Pologne. Ils sont accueillis dans des presbytères ou dans les maisons de propriétaires terriens, sont astreints à un court stage d’approfondissement de la langue et de la culture polonaises, visitent des sites particulièrement liés au sentiment national polonais, éventuellement rendent visite à leurs familles demeurées en Pologne. Cette opération est menée chaque année de 1930 à 1934 193 ; les documents n’indiquent pas si elle fut réalisée les autres années. Le but est de faire retrouver leurs racines polonaises à des jeunes gens dont les liens avec l’identité nationale et la culture polonaises pourraient, par une scolarité suivie exclusivement dans des établissements français, se distendre, alors que l’on compte sur eux pour former l’intelligentsia de l’immigration polonaise en France, notamment pour renforcer, en ce qui concerne les séminaristes, les rangs de la pastorale polonaise en France : il faut les soustraire à une éventuelle trop forte influence du milieu ecclésiastique français, qui ne serait pas fâché de les englober. C’est dans le même esprit qu’est créée à Bruay-en-Artois, le 4 avril 1929, sous le patronage de l’abbé Jozef Radwanski, une Association des Etudiants polonais du Nord de la France sous la dénomination de St. Stanislas Kostka (Stowarzyszenie Studentow Polskich w Polnocnej Francji imieniem Sw. Stanislawa Kostki), regroupant principalement les séminaristes polonais du Grand Séminaire d’Arras. Le secrétaire général du Z.P.T.K., l’abbé Garstecki, entretient ensuite une relation régulière avec cette association, en assistant aux réunions, fournissant des livres pour la bibliothèque. L’abbé Garstecki servant d’intermédiaire entre les étudiants polonais de France et le district de Poznan pour l’organisation des vacances d’été en Pologne, il encourage bien évidemment les étudiants du Nord à profiter de cette opportunité 194 .

 

Les organisations catholiques de la jeunesse commencent aussi à voir leurs effectifs, et donc le nombre de leurs sections, s’accroître considérablement. La région du Nord, en particulier l’arrondissement de Bruay-en-Artois, demeure depuis 1924 le foyer le plus intense du mouvement S.M.P. ; apparaissent maintenant les sections masculines de Barlin en 1928, Divion et Haillicourt 2 195 en 1932. Le mouvement s’étend ensuite aux régions de Douai et Lens. Les plus anciens groupes S.M.P. de la région de Douai sont les sections masculines de Ostricourt – Oignies (en 1928), Waziers (1928), Lallaing (1931), la section féminine de Waziers (1930), la section mixte de Leforest (1930). Dans la région de Lens ce sont les sections masculines de Mazingarbe (1927), Rouvroy (1929), Billy-Montigny (1929), Lens 4 et Lens 11 (1930), Harnes (1933), Sallaumines (1933), Noyelles-sous-Lens (1933), la section féminine de Lens (1930). Le S.M.P. s’implante encore dans la région de Montceau-les-Mines, avec la création de la section masculine des Gautherets en 1927 et de la section féminine des Essarts en 1930, ainsi que dans la région de Saint-Etienne, avec la fondation de la section masculine de Beaulieu - Roche la Molière en 1933. Au niveau des activités, sont privilégiées les manifestations publiques de masse, afin de démontrer le dynamisme de l’organisation et sa capacité à mobiliser les foules. Le 17 juillet 1932 par exemple, la section féminine de Houdain organise une ’fête des jeunes filles accompagnée d’un rassemblement de la jeunesse féminine au nom de l’Union de la Jeunesse polonaise en France’ 196 ; le 22 octobre 1933, l’Union S.M.P. féminine et l’Union masculine organisent en commun, à Carvin, un rassemblement, appelé congrès (zlot – kongres, ou kongres dans la terminologie de l’organisation), regroupant un millier de participants. L’Union des Associations d’Enfants polonais préconise également ce type d’activités : le 12 juin 1932 à Auby, se déroulent simultanément la cérémonie de bénédiction de la bannière de la section locale et le premier rassemblement de l’Union ; des manifestations, imposantes par le nombre de participants, ont encore lieu en juin 1932 à Bruay et à Houdain, le 31 juillet à Sallaumines 197 .

 

Ainsi, l’affirmation de l’abbé Garstecki, au début de son mandat de secrétaire général du Z.P.T.K. 198 , que « jusqu’à présent l’Union n’a pas réalisé grand chose », mérite, quelques années plus tard, d’être notablement nuancée. Sous son influence, le Z.P.T.K. s’est doté d’une structure plus rationnelle qui s’étoffera encore par la suite. Et surtout, grâce au dévouement des aumôniers et des responsables laïcs profondément engagés, le territoire français s’est couvert d’un réseau particulièrement dense d’associations catholiques, qui mêlent adroitement dans leurs programmes d’activités les mots d’ordre d’obéissance aux principes religieux, de maintien de l’identité nationale polonaise, d’éducation des enfants et de la jeunesse dans un esprit catholique et polonais.

 

 

 

 

 

 

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LES ENTRAVES PERMANENTES A L’ACTION DE LA MISSION CATHOLIQUE POLONAISE

 

 

 

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Les limites du statut juridique de la Mission catholique polonaise

 

 

Le fait que le ’Règlement des aumôniers polonais’, établi à la date de 1924 entre le cardinal Dubois, archevêque de Paris, et l’épiscopat polonais, ne soit que le résultat d’une entente privée entre les deux parties signataires, en a rapidement déterminé les limites et a provoqué des problèmes de compétence : au niveau local, la collaboration entre les aumôniers polonais et les curés français ne se fit pas toujours sans heurts. L’année 1927 n’apporte pas de modifications sensibles dans l’attitude des uns et des autres ; et les réunions du Conseil de la Mission se font régulièrement l’écho des doléances de la partie polonaise. Par exemple, celui du 16 mai 1927 regrette que le Primat de Pologne abandonne un projet de visite en France, ce qui ôte l’espoir d’établir directement une réglementation juridique entre les évêques français et polonais. Celui du 10 juin soulève la question de l’envoi d’une lettre pastorale du Primat à l’immigration polonaise en France ; mais il faut pour cela l’accord des évêques français, et le Conseil s’attend à une opposition de Mgr Chollet, archevêque de Cambrai, et de Mgr Julien, évêque d’Arras, pourtant tous deux décorés en février 1926 de l’ordre Polonia Restituta ! Au cours de la réunion du 3 novembre en présence de Mgr K. Radonski, évêque de Wloclawek, qui est prié de transmettre au Primat et à la Chancellerie la teneur des discussions, l’abbé Garstecki demande que « l’Episcopat français rappelle de nouveau à ses prêtres le règlement, car l’attitude de certains d’entre eux à l’égard des prêtres polonais est absolument scandaleuse ». A la même réunion, dans son rapport ’L’avenir de la Mission au point de vue pastoral’, le recteur Szymbor insiste particulièrement sur la nécessité d’élargir les compétences des prêtres polonais. Il rappelle d’abord les stipulations du Règlement, et en tire la conclusion que ces dispositions constituent un droit particulier (’jus particulare’, en latin dans son texte) à préserver à tout prix : conformément à l’article 8 des ’Directives pour les prêtres polonais en France’, il est interdit aux aumôniers de négliger les concessions accordées par les évêques locaux ; au contraire, il leur est recommandé d’en user certes avec prudence, mais cependant avec régularité pour en conserver la mémoire. C’est sans doute faire grand cas du Règlement et en donner une interprétation assez large ; mais le Recteur pousse plus avant sa réflexion et pose la question de savoir si le clergé polonais doit se contenter de cette situation ou bien réclamer l’élargissement du champ de ses compétences : « Centre pastoral ou paroisse ? Devons-nous tendre à obtenir des paroisses au sens canonique, ou en rester aux centres dans leur définition actuelle ? Cette question ne se pose pas pour les évêques français ; ils précisent minutieusement que le prêtre polonais, même dans une cité à forte densité de Polonais, n’est pas curé (parochus) mais seulement vicaire auxiliaire (vicarius auxiliaris) ». L’opinion du Recteur est bien entendu contraire.

 

Mais les espoirs polonais dans l’intervention, auprès de l’archevêque de Paris, du nouveau primat de Pologne, le cardinal August Hlond 199 , qui s’est vu confier par l’épiscopat polonais, comme son prédécesseur en 1921, la direction de la pastorale des émigrés polonais 200 , sont vite déçus. La réponse de l’archevêché parisien détruit les illusions entretenues par les autorités ecclésiastiques polonaises quant au caractère officiel du Règlement, comme en témoigne un rapport du responsable de la Chancellerie du Primat, en date du 17 décembre 1927 201 :

 

« Après quatre mois, est arrivée de l’archevêché de Paris la réponse au mémoire adressé au cardinal Dubois et à l’évêque Chaptal ; il en résulte que le règlement des aumôniers polonais, conclu en son temps par feu le cardinal Dalbor avec le cardinal Dubois, est en réalité tout à fait illusoire, puisque dans cette affaire le cardinal Dubois n’était pas mandaté par l’Episcopat français ».

 

D’autres tentatives polonaises pour modifier la situation n’obtiennent pas non plus les effets escomptés. Au cours d’un voyage à Rome au début de l’année 1928 202 , le recteur Szymbor est reçu par la congrégation chargée de la pastorale des émigrés, fournit des renseignements sur le statut juridique de la Mission, sa composition, son action religieuse et caritative, demande au Vatican d’imposer aux évêques français un état juridique favorable aux Polonais, mais s’entend répondre que Rome laisse le soin de régler ces problèmes aux conventions entre les épiscopats des pays concernés.

 

Il ne reste plus au clergé polonais qu’à prendre, lorsque l’opportunité se présente, des mesures visant à renforcer son autorité ou à établir un modus vivendi avec le clergé français. Ainsi, pour lever toute ambiguïté dans l’utilisation des termes aumônier ou curé, le Conseil de la Mission décide, au cours de sa réunion du 24 octobre 1929, que le sceau utilisé par les prêtres polonais portera la mention en latin ’Capellanus Polonorum in Gallia’ suivie du lieu de résidence du prêtre, et que les en-têtes des papiers officiels seront rédigés en deux langues, avec l’inscription :

 

’Polska Misja Katolicka we Francji

 

Duszpasterz w ...

 

Mission Polonaise Catholique en France

 

Aumônier à ...’

 

Suite à une démarche du secrétaire général de la P.M.K., l’abbé Jozef Luczak, les prêtres polonais de France adressent au Primat, le 15 février 1930, une demande pour que le Recteur soit élevé à la prélature ; le motif invoqué est éloquent : une telle nomination rehausserait l’autorité du Recteur, notamment à l’égard de la hiérarchie ecclésiastique. L’abbé Lagoda est effectivement nommé prélat en mai 1931 203 . Enfin, en mai 1931 encore, le primat Hlond crée, dans le cadre de sa chancellerie, une Centrale d’Assistance religieuse pour les Emigrés polonais, que le pape Pie XI « remet sous sa protection » 204 . C’est pourquoi, le Primat de Pologne utilisera désormais le titre de ’protecteur de l’émigration polonaise’, pour apporter une justification supplémentaire à son action. A la suite du document pontifical approuvant l’initiative du cardinal Hlond, ce dernier écrit du reste, dès le 11 juin 1931, aux évêques polonais :

 

« Cette lettre possède une grande signification pratique, en ce sens qu’en s’appuyant sur elle, il sera possible de traiter, avec les évêques des pays d’émigration, la question de l’assistance religieuse auprès des masses d’émigrés, sur la recommandation officielle du Saint Père, alors que jusqu’à présent cette action avait un caractère privé et n’était mené par moi qu’au nom de l’Episcopat polonais ».

 

Mais le protectorat n’autorise évidemment pas l’ingérence dans les droits et la juridiction des évêques ordinaires.

 

L’incapacité à définir convenablement le statut juridique de la Mission catholique polonaise et les attributions des prêtres polonais en poste en France, demeure, comme auparavant, une source d’incompréhensions mutuelles et de tensions. Certes, les marques de sollicitude du clergé français à l’égard de la population immigrée polonaise ne manquent pas ; et dans l’ensemble, les rapports entre les prêtres français et polonais sont cordiaux, conciliants, empreints de bienveillance et de charité. Dans le bassin de la Loire, les aumôniers polonais, définitivement installés à demeure à la fin de l’année 1931 grâce au concours financier du patronat local, sont plutôt bien accueillis 205 . De même, la direction de l’usine de Rosières dans le Cher, ainsi que le curé de la paroisse, se félicitent du regain d’intérêt porté par la P.M.K., à partir de 1930, à la colonie polonaise locale 206 . Dans le Nord, la nomination de l’abbé Czeslaw Krzyszkowski au poste d’aumônier des Polonais de la région de Lille, Roubaix et Tourcoing, est l’occasion d’y rendre obligatoires les dispositions juridiques du Règlement de 1924, en particulier de son article 2. La lettre de nomination de l’abbé Krzyszkowski, signée le 1-er octobre 1929 par le vicaire général Dutoit 207 , précise en effet que dans les deux paroisses où il est affecté, l’église Saint Etienne à Lille et l’église du Sacré Cœur à Roubaix, l’abbé Krzyszkowski « a le titre et les pouvoirs de vicaire avec délégation générale pour le service religieux des Polonais », et que « dans les autres paroisses, s’il y est appelé par les Polonais, il devra demander une délégation spéciale pour chaque fonction : (...) pour les baptêmes et les mariages, et pour les funérailles ». Le diocèse d’Arras proclame, à la date du 28 décembre 1931, un ’Règlement des aumôniers polonais’, qui n’est pratiquement qu’une réplique exacte du Règlement de 1924. Seuls les articles 5 et 8, relatifs respectivement à l’’enseignement du catéchisme’ et aux ’mariages’, sont modifiés : on reconnaît aux parents « le droit de choisir entre le catéchisme français et le catéchisme polonais », mais on demande de faire « en sorte que les enfants suivent les deux catéchismes » ; par contre, en ce qui concerne les mariages, le texte recommande aux curés, dans les paroisses où l’aumônier polonais ne réside pas, de se faire « un devoir de lui faciliter l’accomplissement de son ministère et notamment de lui accorder pour la célébration des mariages les délégations nécessaires ».

 

Mais il faut reconnaître qu’à côté d’exemples de collaboration harmonieuse entre les deux parties, subsistent encore beaucoup de situations conflictuelles. Même la Compagnie des Mines d’Ostricourt, pourtant favorable à un important encadrement scolaire et religieux de sa main-d’œuvre polonaise, connaît, dès 1927, des difficultés avec les aumôniers polonais : des problèmes de compétence se posent entre eux et le curé français ; ce dernier s’en plaint à la direction, et alerte l’évêché en mars et avril 1927. L’aumônier des mines d’Ostricourt, Paul Douay, surenchérit en mai 1927 208 :

 

« Quant à la question du clergé polonais, elle est plus embrouillée et plus ardue que jamais, et la Compagnie très mécontente manifeste sa mauvaise humeur en restreignant ses largesses au diocèse d’Arras ».

 

Finalement, un rapport sur la ’Situation du clergé polonais dans les paroisses de la concession des mines d’Ostricourt’, daté du 27 août 1927, constitue un véritable code de conduite fixant les modalités de l’exercice, par les aumôniers, de leur ministère auprès des mineurs polonais de la concession 209 . Tout y est décrit : situation juridique, baptêmes, mariages, funérailles, quêtes, premières communions solennelles, confessions, tarifs, messes du dimanche, litiges ; on sent l’influence du texte de 1924 dans la rédaction des différents paragraphes ; mais ce projet en donne une interprétation très concrète relative au territoire concerné, et l’aumônier polonais y jouit d’une plus grande autonomie : il peut présider à toutes les cérémonies, dans certains cas cependant avec une délégation du curé, du moment que les familles le demandent. La conclusion du rapport indique que le projet ne peut avoir force de loi qu’avec l’approbation des évêques d’Arras et de Lille. La version finale du texte n’est pas connue ; mais un accord réglant la situation du clergé polonais dans les paroisses de la concession des Mines d’Ostricourt a bien été promulgué par le vicaire général Guillemant le 27 octobre 1927 210 . Cela a sans doute permis une bonne harmonie dans les relations entre les deux clergés jusqu’à la fin des années 1930 211 .

 

Ailleurs, les difficultés ne se résolvent pas aussi facilement, avec le même esprit de tolérance qu’à Ostricourt ; et les exemples affligeants de querelles, élevées sous n’importe quel prétexte, en particulier à propos de la célébration des cérémonies religieuses, sont abondants. Voici quelques exemples empruntés au travail de l’abbé Barton 212 , qui ne cite souvent les localités et les personnes impliquées que par les initiales de leurs noms. Le premier est un rapport adressé en mars 1927 par un aumônier au Recteur de la Mission catholique polonaise :

 

« La population est sincèrement dévouée à l’Eglise ; malheureusement les curés sont vraiment très difficiles à manier, spécialement à D. Pour mieux vous orienter, je vous cite le cas suivant. Un mineur polonais était décédé à D. Les Polonais me demandèrent de l’enterrer. Désirant une bonne entente avec le curé français, je les envoyai à lui, pour lui demander la permission. Le curé refusa catégoriquement. Ils retournèrent très déçus et me déclarèrent qu’en ce cas ils se passeront de prêtre français et qu’ils feront l’enterrement avec les gendarmes. Comme cette situation était extrêmement pénible, je m’entretins moi-même avec le curé, qui ne voulut pas céder. Je lui déclarai donc que c’est sous ma propre responsabilité que je conduirai l’enterrement de la maison au cimetière, ce que j’ai fait aujourd’hui. (…) Le curé menaça de faire un rapport à l’évêché de C. ; de mon côté je l’assurai qu’outre C., Rome pourrait aussi s’intéresser à cette façon de traiter les besoins religieux des catholiques polonais en France ».

 

En janvier 1928, un prêtre français répond à propos d’offices que l’aumônier polonais désirait célébrer dans sa paroisse :

 

« Je ne vous ai pas autorisé à baptiser quelqu’un à P. Veuillez désormais vous conformer au code canonique et ne pas présumer une permission qu’en aucun cas je ne vous accorderai. Le mariage dont vous me parlez, sera fait par moi ou mon vicaire, quand les papiers seront en règle. La Sainte Communion est distribuée à P. le dimanche aux messes de 7 heures 30 et de 8 heures, c’est suffisant et raisonnable. Je vous ai déjà dit que je crois qu’à P. nous n’avons pas besoin de 4 messes de dimanche. (…) Je vous prie donc de bien vouloir changer votre itinéraire ».

 

Le rapport pour l’année 1928 d’un aumônier de la région du Nord indique bien où se situe le plus souvent le niveau de responsabilité :

 

« Malheureusement, je ne trouve pas de grande compréhension pour notre question polono-catholique, et je ne la rencontre pas du tout dans la région du Nord. (…) Je ne voudrais pas généraliser ; il me semble pourtant que, pour la plus grande part, le prêtre polonais n’est pas considéré ici comme un confrère mais comme quelqu’un d’inférieur. (…) Dans les conversations, au sujet de certaines facilités à accorder pour l’exercice de l’assistance religieuse parmi les Polonais, les Evêques montrent beaucoup de compréhension. L’exécution de ces facilités, cependant, appartient à d’autres personnes, soit au Vicaire général, soit aux curés eux-mêmes ».

 

En août 1929, le recteur Lagoda alerte l’évêque d’Arras sur les conséquences néfastes de l’attitude peu conciliante du clergé français à l’égard du polonais :

 

« Les Polonais viennent régulièrement, soit pour baptiser leurs enfants, soit pour se marier à l’église, convaincus qu’ils seront servis à tous les points de vues de leurs besoins spirituels. Mais, après un refus catégorique de la part du prêtre polonais (car il lui était interdit d’administrer les Saints Sacrements), ils se retirent avec hostilité et mépris. En vain le prêtre polonais donne des explications par tous les moyens possibles, pour les attirer à l’église paroissiale ; bien souvent, hélas, on ne les voit plus. Ils abandonnent les baptêmes et les mariages, et ne mettent plus les pieds à l’église, supposant que c’était la mauvaise volonté du clergé ».

 

A qui imputer la responsabilité d’une telle situation ? Il est bien difficile de se prononcer. En fait, tout sépare les prêtres français et polonais : ils n’ont pas les mêmes manières, les mêmes habitudes, les mêmes méthodes, ils ne conçoivent pas leur ministère de la même façon. Dans le même courrier à l’évêché d’Arras du 23 août 1929, l’abbé Lagoda en donne un exemple significatif relatif à la célébration des mariages :

 

« En Pologne, on donne les bénédictions nuptiales sur les marches de l’autel et, obligatoirement, le prêtre assiste dans la chape, que ce soit pour les pauvres ou pour les riches. Malheureusement, parfois MM. les Curés ne veulent pas comprendre cette habitude chère aux aumôniers polonais. Cette forme du contrat de mariage dont on se sert en France, en dehors de l’autel et quelquefois même sans cierges, est appliquée en Pologne aux jeunes filles qui sont, avant le mariage, des filles – mères, ou qui sont de mœurs suspectes ou de mauvaise conduite ».

 

Mais le reproche le plus fréquent à l’encontre du clergé français, en particulier du clergé local en contact direct avec les populations, est sa tendance à vouloir assimiler rapidement les immigrés polonais, les enfants essentiellement. L’abbé Rogaczewski la dénonce dans le rapport qu’il dresse, en 1928, de son centre pastoral de Briey, en Meurthe-et-Moselle :

 

« Je fais des services religieux dans 30 églises, je dois donc m’entendre avec 30 curés différents. Ils me font souvent comprendre que mon travail est purement un travail de missionnaire et qu’à part les sermons et les confessions, toute autre assistance religieuse de ma part n’est pas indiquée. Ceci évidemment à cause des tendances, cachées ou ouvertes, de dénationaliser les enfants polonais. Ils ne permettent donc pas d’organiser la Première Communion, et ne permettent pas d’approcher des Saints Sacrements en langue polonaise ».

 

Un autre aumônier polonais émet le même jugement sur ses confrères français :

 

« Chacun d’eux interprète différemment le Règlement et trouve qu’il a raison. Je ne trouve pas de compréhension. Le prêtre français mène une lutte, bien que cachée, pour chaque enfant polonais. Il m’a été interdit par l’Archiprêtre de L. d’organiser cette année la Première Communion. Il y a de telles absurdités que les enfants sont littéralement déchirés entre deux côtés. Un enfant avait été hier à la confession chez le prêtre français, et il vient aujourd’hui chez moi, ne considérant pas sa confession valable, car il avait été forcé de la faire ».

 

Et derrière les discours officiels pleins d’attention à l’égard de la pastorale polonaise en France, certaines dispositions de la hiérarchie ecclésiastique française, comme à propos de l’enseignement du catéchisme, ne manquent pas d’inquiéter la partie polonaise. Lorsque le diocèse de Cambrai publie, à la fin de l’année 1929, un catéchisme franco-polonais, le Conseil de la Mission recommande d’autant plus l’utilisation du nouveau catéchisme de l’archidiocèse de Gniezno – Poznan 213 , puis celui préparé par l’abbé Aleksander Syski 214 . L’inquiétude la plus vive est causée par un ’Règlement relatif au ministère de MM. les aumôniers étrangers’, concernant principalement la catéchèse des enfants, élaboré par l’évêque Emmanuel Chaptal, et approuvé par l’archevêque de Paris, le cardinal Jean Verdier, à la fin de 1930 215 . Les principaux points de ce document indiquent que :

 

I – MM. les Aumôniers étrangers sont invités à favoriser l’entrée des enfants sachant le français dans les catéchismes paroissiaux et dans les œuvres de persévérance organisées par les paroisses.

 

II – Ils continueront à être pour les paroisses des auxiliaires fort utiles :

 

a – En faisant le catéchisme dans leur langue aux enfants qui ne connaissent pas encore le français et qui, d’ailleurs, n’ont pas encore atteint l’âge de la communion solennelle.

 

Dès que ces enfants sauront le français, ils s’emploieront à les faire entrer dans les catéchismes paroissiaux.

 

b – En instruisant les enfants et les adultes retardataires (…).

 

III – MM. les Aumôniers étrangers, (…), feront leur possible pour mettre en relation le clergé de la paroisse avec les familles appartenant à leur colonie.

 

IV – Si les colonies étrangères ont organisé des œuvres de persévérance, il leur sera loisible de les continuer, mais sous le contrôle de l’Administration diocésaine des Etrangers.

 

Certes, ce sont plutôt des recommandations que des ordres impératifs ; et le texte, signé par son ordinaire, n’est valable que sur le territoire de l’archevêché de Paris. Nous ne savons pas non plus dans quelle mesure il a été mis en pratique. Mais cette instruction, qui n’est pas sans rappeler la disposition du ’Service religieux des Polonais dans le diocèse de Cambrai’ relative à la catéchèse, pourrait être reprise par l’ensemble des évêques français. Comme de plus en plus d’enfants polonais apprennent le français, les autorités polonaises y voient évidemment une preuve supplémentaire des tendances assimilatrices du clergé français 216 .

 

 

 

 

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Les insuffisances de l’encadrement religieux

 

 

Il est indéniable qu’au cours de la période étudiée, des efforts ont été consentis par l’Eglise de Pologne, pour assurer l’assistance religieuse auprès des émigrés polonais : rappelons que le nombre d’aumôniers polonais en France est passé de 26 en 1926 à 36 en 1927, puis 55 en 1932. Mais, en comparaison avec le nombre de travailleurs polonais en France, ce nombre apparaît bien faible, en tout cas toujours insuffisant pour satisfaire toutes les demandes. Même dans la région du Nord, pourtant assez bien pourvue en aumôniers, le manque de prêtres se fait sentir, et les délégués des associations catholiques réclament régulièrement l’envoi de prêtres supplémentaires. D’année en année, au cours des assemblées générales du Z.P.T.K. du 24 mars 1927, du 18 mars 1928 et du 21 avril 1929, les mêmes plaintes se font entendre 217 : des localités, où résident plus de 10 000 Polonais, n’ont toujours pas d’aumônier à leur disposition, c’est le cas sur le territoire de la Compagnie des Mines de Béthune ; ailleurs, il y en a un, dans la région de Valenciennes – Anzin par exemple, mais seul pour couvrir un nombre important de villages. Dans l’Est de la France, les résolutions des ’rassemblements catholiques’ se font également l’écho des besoins 218 . Ce sont encore les régions agricoles qui souffrent le plus du trop petit nombre de prêtres disponibles. L’augmentation, toute relative, des effectifs de la Mission catholique polonaise ne permettra de répartir la pastorale des zones rurales entre les différents sièges qu’à la fin de l’année 1933 ; mais certains aumôniers ont des territoires immenses à parcourir, et la région du Sud – Ouest semble particulièrement abandonnée 219 .

 

La composition de la P.M.K. est aussi caractérisée par une grande instabilité. Beaucoup de prêtres sont envoyés en France par leurs évêques ordinaires pour une période assez courte, en général de deux ans, et ne se font pas prier pour quitter des conditions de travail pour le moins difficiles. Ainsi, sur les 36 prêtres que compte la Mission en 1927, il n’en reste que 16 en 1932, dont le philosophe Jakubisiak à Paris et les abbés Lurat, Sadowski et Unszlicht qui dépendent en fait de la curie épiscopale française. De plus, tous n’occupent plus le même siège. Certains sont mutés dans le même doyenné, d’autres en changent : l’abbé Sledziowski passe de Marles-les-Mines en 1927 à Nœux-les-Mines en 1930, dans le même doyenné du Nord ; l’abbé Oscilowicz est à Hayange (Moselle) en 1927 et à Harnes (Pas-de-Calais) en 1930 ; l’abbé Makiela se trouve au Creusot en 1927, à Caen en 1930, et à Briey (Meurthe-et-Moselle) en 1932. De manière générale, les changements de prêtres à un poste donné sont très fréquents. Dans le bassin stéphanois par exemple, à Beaulieu se trouvent les abbés Tarnogorski en 1927, Stefaniak en 1930 et Dominczak en 1932 ; à La Ricamarie, le premier aumônier, l’abbé Szewczyk, arrivé à la fin de l’année 1927, est remplacé, en octobre 1931, par l’abbé Mularzuk, lequel est rappelé en Pologne en juillet 1933 et remplacé par l’abbé Drelowiec. Souvent, l’aumônier a à peine eu le temps de s’habituer à ses nouvelles conditions de vie, de connaître ses ouailles, le curé français dont il dépend et avec lequel il doit s’efforcer de trouver un terrain d’entente, qu’il est obligé de s’en aller ; pour son successeur, tout est à recommencer. Le problème est suffisamment grave pour qu’un exposé, à la conférence annuelle des prêtres polonais de France du 14 juin 1927, soit consacré aux méthodes pratiques pouvant assurer la continuité dans le travail pastoral 220 . Il semble bien que les propositions avancées (tenue de registres relatifs aux offices et cérémonies, aux associations catholiques existantes, listes nominatives des fidèles, etc. ; tous documents devant être transmis au successeur, éventuellement, dans le cas où celui-ci tarderait à arriver, par l’intermédiaire du doyen) aient été peu suivies. Enfin si, lorsqu’un prêtre est rappelé en Pologne par son évêque, la Mission catholique polonaise ne peut bien sûr que s’incliner, lorsque tel n’est pas le cas, on s’explique mal les raisons qui la poussent à changer les prêtres de postes aussi souvent, au risque, parfois, de mécontenter les ouvriers eux-mêmes qui s’étaient familiarisés avec un prêtre et acceptent mal son départ 221 .

 

Une autre difficulté de la pastorale polonaise en France consiste en l’impréparation de ses cadres pour le travail en émigration. Les prêtres polonais envoyés en France ne savent pratiquement rien, à leur arrivée, de ce qui les attend, sauf qu’il s’agit d’un travail difficile. Dès 1927 222 , le recteur Szymbor insiste sur la nécessité, pour eux, de suivre un stage préparatoire comprenant des exposés sur les relations entre l’Eglise et l’Etat en France, le droit social français, les lois sur les associations, les caractéristiques et les courants au sein de l’émigration polonaise, les compétences des consulats polonais, et aussi de dominer les rudiments de la langue française. Parfois, la qualité des prêtres envoyés est mise en cause : les évêques polonais, pressés de désigner, faute de volontaires en nombre suffisant, les candidats au départ, n’envoient sans doute pas les meilleurs éléments. Certains prêtres polonais considèrent leur séjour en France comme un moyen de connaître le pays et sa culture, et sont peu enclins à développer une pastorale efficace sur plusieurs années ; même le recteur Szymbor déplore le peu d’enthousiasme de prêtres qui, à l’expiration du délai de deux ans imposé par leurs évêques, quittent précipitamment la France, sans attendre l’arrivée de leurs successeurs 223 . D’autres ne résistent pas à l’appât du gain, réclamant des sommes trop importantes pour des traductions de documents polonais ou pour les frais d’acheminement des certificats de baptêmes ou de mariages en provenance de Pologne ; le Primat en personne intervient pour que cessent ces pratiques 224 . Mais ces écarts de conduite ne sauraient masquer le dévouement de la plupart des aumôniers.

 

Trois solutions ont été envisagées pour pallier l’insuffisance numérique et qualitative de la pastorale polonaise en France. Nous avons déjà signalé l’attention que portaient les clergés français et polonais, en poursuivant certes des buts diamétralement opposés, aux séminaristes issus de l’immigration polonaise et étudiant dans des séminaires français. Un seul parmi eux est ordonné prêtre au cours de la période étudiée : l’abbé Jan Glapiak en 1929 ; et effectivement, tout en restant sous la dépendance juridique de l’évêque d’Arras, il est mis à la disposition de la Mission catholique polonaise qui le nomme à Lens.

 

Pour assurer une bonne préparation des prêtres destinés à travailler auprès des Polonais émigrés, le primat Hlond ouvre, en octobre 1929 à Gniezno, une annexe du Grand Séminaire diocésain, destinée à accueillir les volontaires pour la pastorale à l’étranger. Le produit d’une quête, réalisée à l’occasion du 25-ème anniversaire de sacerdoce du Primat, doit fournir les fonds nécessaires 225 . Mais, si 32 étudiants s’y inscrivent en 1929, il n’y en a plus que 14 en 1930, et aucun ensuite. L’annexe est fermée, et les séminaristes retournent poursuivre leurs études dans les séminaires de Gniezno et Poznan. Le projet a donc échoué, même s’il a porté quelques fruits : dix prêtres de ce groupe viendront en effet renforcer la pastorale polonaise en France au cours des dernières années de l’entre-deux-guerres 226 .

 

Mgr Hlond persévère cependant dans son intention, et reprend alors l’idée, qu’il avait déjà présentée à Rome en 1929, de créer un ordre religieux polonais pour l’émigration 227 . La demande est formellement introduite auprès du Vatican en mai 1931 ; l’abbé Ignacy Posadzy, auquel de nombreuses visites à l’étranger ont permis d’acquérir une solide expérience dans le domaine de l’assistance religieuse aux émigrés 228 , est choisi pour organiser la nouvelle congrégation ; et la comtesse Aniela Potulicka offre, au cours de l’été 1932, sa propriété de Potulice, près de Naklo en Poméranie, comme siège de la congrégation. Celle-ci est juridiquement constituée, sous le nom de Congrégation du Saint Sépulcre (Religiosi Sancti Sepulcri, Kongregacja Swietego Grobu), par décret du Primat daté du 8 septembre 1932. Très vite, le nom du nouvel ordre religieux suscite de nombreuses controverses. D’autres titres sont proposés, mais c’est finalement le Pape qui dictera au Primat la nouvelle appellation. Un décret de Mgr Hlond du 12 juin 1933 entérine le nouveau titre : Société du Christ pour les émigrés (Societas Christi pro Emigrantibus, Towarzystwo Chrystusowe dla Wychodzcow). Mais quelques années sont évidemment nécessaires pour que la pastorale polonaise à l’étranger, et notamment en France, puisse bénéficier de l’apport de cette œuvre ; la venue des premiers ’Chrystusowcy’ en France ne se réalise qu’en 1936, et il y en aura fort peu avant la Seconde Guerre mondiale.

 

L’assise matérielle de la pastorale polonaise en France demeure toujours très incertaine et constitue une préoccupation constante. Les sources de financement ne peuvent provenir que du patronat français, de l’Eglise ou de l’Etat polonais.

 

Lorsque le patronat est favorable à un encadrement religieux convenable de sa main-d’œuvre polonaise, il assure aux aumôniers un logement et un traitement, finance les institutions tenues par les sœurs, construit même des églises ou des chapelles à l’usage exclusif de la colonie polonaise. C’est souvent le cas dans les grands centres industriels, miniers ou textiles dans le Nord par exemple. Dès 1927, les Polonais disposent, pour leur propre usage, d’édifices du culte à Dourges, Marles-les-Mines, Oignies, Soissons, Les Gautherets. Le patronat agit ainsi par souci humanitaire sans doute, pour assurer un ordre moral et social parmi ses travailleurs, mais aussi faute, parfois, de pouvoir disposer d’une autre solution. Les compagnies des mines d’Aniche et d’Anzin acceptent de subventionner, à partir de 1927, les cours de polonais aux Facultés catholiques de Lille, dans l’espoir qu’en sortiront des prêtres français sachant la langue polonaise et pouvant donc assurer le ministère auprès de leurs ouvriers polonais 229 . Et le recteur Szymbor souligne avec justesse que l’immigration polonaise en France ne possède rien en propre : ni église, ni chapelle, ni école, ni classe maternelle, ni orphelinat ; et que les conditions de vie satisfaisantes de la plupart des aumôniers peuvent disparaître immédiatement, par la simple volonté des compagnies minières 230 . Lorsque les directions des mines sont moins généreuses, l’encadrement religieux ne bénéficie pas des mêmes avantages, ou se trouve considérablement réduit. La Compagnie des Mines d’Anzin n’accepte d’entretenir qu’un seul aumônier, l’abbé Sadowski, dépendant du reste du diocèse de Cambrai ; celle de Béthune n’en veut aucun à demeure ; celles du département du Gard liquident en avril 1932 le poste qu’elles ont créé en octobre 1929 à Saint-Jean-de-Valériscle 231 . Quant aux régions agricoles, personne ou presque ne veut payer les tournées pastorales des aumôniers ; des Unions catholiques des Agriculteurs versent, dans quelques diocèses, des sommes destinées à couvrir une partie des frais de la pastorale itinérante, mais elles sont modestes et payées irrégulièrement 232 .

 

Dès les premières démarches pour la réorganisation de la Mission catholique polonaise, les autorités ecclésiastiques polonaises se sont efforcées d’obtenir un budget du Ministère des Affaires étrangères et de l’Office d’Emigration polonais 233 . Le gouvernement polonais reconnaît volontiers le rôle éminent de la P.M.K., mais les subventions tardent à arriver : une première dotation globale de 45 000 F. et un budget annuel de 60 000 F. ne sont accordés qu’en avril 1925. Entre 1927 et 1933, les subventions du Ministère sont très irrégulières et même parfois supprimées, si un désaccord surgit entre le Rectorat et l’Ambassade de Paris, comme lorsque le recteur Lagoda critique publiquement l’emprisonnement dans la forteresse de Brzesc, en septembre 1930, des opposants au régime politique. Début 1930, les partis politiques polonais de gauche et du centre, regroupés dans leur opposition au gouvernement au sein de la coalition du Centrolew (Centre – Gauche), déploient en effet une intense campagne en prévision des élections à la Diète et au Sénat fixées en novembre. Pour assurer une campagne électorale favorable au Bloc sans parti de collaboration avec le gouvernement, le maréchal Pilsudski se fait présenter une liste de députés et sénateurs d’opposition à arrêter. Contrairement à la loi, vingt personnalités de divers partis d’opposition sont ainsi incarcérées dans une prison militaire, la forteresse de Brzesc, dans l’Est de la Pologne. En tout cas, les dotations destinées à la Mission catholique sont toujours très inférieures à ce qui est versé aux organisations et à la presse favorables au gouvernement en place. En attendant d’hypothétiques meilleurs jours, pour payer les frais de bureau et de personnel, les voyages, les loyers pour le logement et l’église de Paris, et aussi les frais de mission de la pastorale itinérante, la P.M.K. a recours à des expédients : emprunts dont les intérêts viennent aggraver encore le déficit budgétaire, et subventions exceptionnelles de l’Eglise de Pologne. Le Primat s’efforce en effet de venir en aide à la P.M.K., en octroyant des dotations particulières lorsque les moyens le lui permettent, ou en autorisant, dans son archidiocèse, une puis deux quêtes en faveur de la Mission 234 . La question de la situation matérielle du clergé polonais en France, en particulier de son centre directeur à Paris, ne fut cependant jamais convenablement réglée ; et les rapports des recteurs successifs ne cessent d’attirer l’attention des autorités et du Primat de Pologne sur l’extrême indigence des moyens financiers de la Mission.

 

 

 

 

 

 

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L’EMERGENCE DE NOUVEAUX PROBLEMES

 

 

 

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L’engagement syndical

 

 

L’arrivée d’une importante main-d’œuvre étrangère dans les mines ne peut laisser indifférents les principaux syndicats de mineurs : la Confédération Générale du Travail (C.G.T.), et aussi, après la scission de 1921 – 1922, la Confédération Générale du Travail Unitaire (C.G.T.U.). Celle-ci est la première à entreprendre un effort de propagande en direction des Polonais immigrés ; et dès 1922, s’organisent les premières sous-sections syndicales proprement polonaises, comme celle de Nœux-les-Mines dont le drapeau porte la date du 22 janvier 1922 235 . Elle possède des recruteurs et, en la personne de Thomas Olszanski, un permanent nommé secrétaire de la Fédération unitaire des Mineurs du Sous-sol, spécialement chargé de la Main –d’œuvre étrangère (M.O.E.) 236 , ainsi qu’une presse en langue polonaise : Zwiazkowiec Polski (Le Syndiqué polonais), remplacé ensuite par Glos Pracy (La Voix du Travail).

 

La C.G.T. mesure vite l’erreur commise en laissant le champ libre au syndicat rival. L’étude de Madame Ponty 237 retrace pas à pas l’action entreprise alors par le syndicat C.G.T. ; nous en donnons simplement les événements marquants. L’année 1923 marque le réveil des Confédérés qui multiplient, dans la région du Nord principalement, les conférences destinées aux Polonais. Mais surtout, le syndicat bénéficie d’un atout appréciable : l’appui des syndicats polonais membres de l’Internationale d’Amsterdam. Le 18 août 1923, Jan Stanczyk et Jozef Adamek, respectivement secrétaire général et président du Syndicat des Ouvriers de l’Industrie minière et pétrolière, appellent, dans La Tribune, les mineurs polonais travaillant en France à adhérer à la C.G.T. A la fin de l’année 1924, Jan Kwapinski et Anton Zdanowski, président et secrétaire de la Commission centrale des Syndicats professionnels de Pologne, sont reçus avec Léon Jouhaux par le ministre du Travail Justin Godart ; ils visitent, en compagnie d’Alfred Maës et Henri Mailly, les centres miniers de Marles-les-Mines et Bruay-en-Artois, où les immigrés leur réservent un accueil enthousiaste, et concluent avec Léon Jouhaux un accord qui permet aux ouvriers polonais d’adhérer à la C.G.T. en organisant leurs propres sections syndicales, partout où le nombre d’adhérents prévus par les statuts sera atteint. L’accord prévoit aussi l’engagement d’un propagandiste, Stefan Jesionowski, chargé de l’encadrement des ouvriers polonais, bientôt aidé en cela par un deuxième militant, Guillaume Hordis. Un journal en langue polonaise, Prawo Ludu (Le Droit du Peuple), vient également renforcer l’effort de propagande.

 

A l’exemple du clergé de l’époque qui, dans son ensemble, condamne la pratique syndicale au sein d’organismes réputés hostiles à la religion, les prêtres polonais ne sont pas favorables non plus à l’adhésion des ouvriers polonais à la C.G.T., et encore moins à la C.G.T.U. classée sous l’étiquette communiste. Dans un premier temps, ils paraissent toutefois se résigner. Dans son rapport sur les syndicats au Conseil de la Mission catholique polonaise du 3 novembre 1927, l’abbé Garstecki constate que même les militants et les présidents de sections de l’Union catholique adhèrent à la C.G.T., parce qu’ils y trouvent la protection recherchée. Les participants à la réunion ne semblent pas trop s’en émouvoir, recommandant tout au plus de 238 :

 

« 1 – influer sur le Bureau de la Société des Ouvriers polonais (Z.R.P.) , pour que lui-même ainsi que la Société entière s’appuient sur des fondements catholiques ;

 

2 – expliquer aux Polonais le programme anti-catholique de la C.G.T. et le danger de perdre la foi ;

 

3 – influer pour que les Polonais défendent le Z.R.P. et le soutiennent. »

 

Comment expliquer une telle attitude ? Le peu d’informations apportées par la C.G.T. elle-même sur le nombre de ses sections polonaises, que ce soit dans le journal Prawo Ludu ou dans les rapports soumis aux congrès annuels, laisse sans doute penser qu’ils sont plutôt faibles, assez en tout cas pour ne pas s’en glorifier ; de ce point de vue, le danger ne doit pas paraître très grand pour le moment aux yeux des prêtres polonais. L’abbé Kaczmarek avance le total de 12 000 Polonais adhérents à la C.G.T. en 1927 239 , ce que l’étude la plus récente de Madame Ponty considère comme étant le chiffre le plus vraisemblable parmi tous ceux qui ont été indiqués dans différentes sources. Quant à la C.G.T.U., le développement de ses sections polonaises est beaucoup plus lent ; et Madame Ponty propose, comme effectif plausible à la fin de 1926, le chiffre de 6 000 240 .

 

Mais aussi, la Mission catholique polonaise ne dispose d’aucune solution de rechange. Elle sait fort bien que la Société des Ouvriers polonais n’a pas les droits d’un syndicat, et rechigne à prôner l’adhésion des ouvriers polonais à la Confédération française des Travailleurs chrétiens (C.F.T.C.) ; l’abbé Garstecki la présente en effet dans son rapport comme « dangereuse à cause de ses tendances assimilatrices ». Malheureusement, le document consulté ne contient qu’un compte rendu assez succinct de l’intervention de l’abbé Garstecki ; les raisons pour lesquelles, de l’avis du secrétaire général du Z.P.T.K., cette organisation syndicale pourrait prôner et favoriser l’assimilation des Polonais, ne sont donc pas connues 241 . Du reste, la représentation de la C.F.T.C. dans les grands centres houillers est à l’époque extrêmement faible 242 . Aussi une résolution du même Conseil de la Mission du 3 novembre 1927 n’accepte l’idée de favoriser la C.F.T.C. que dans des circonstances précises :

 

« 4 – là où le Syndicat chrétien (français) a une influence, et où il n’y a aucune autre organisation, inciter à ce qu’ils [les Polonais] se rallient à lui. »

 

Le texte de la motion ne précise pas de quelle autre organisation il s’agit. L’objet de la discussion étant cependant la défense des intérêts des travailleurs polonais, il vise probablement la Société des Ouvriers polonais ; les résolutions 1 et 3, citées ci-dessus, font pencher pour cette hypothèse. Mais dans ce cas, le Conseil de la Mission se méprend sur les possibilités d’action de cette association au regard de la loi française, ou bien mise sur une éventuelle modification de la réglementation qui accorderait au Z.R.P. les droits d’un syndicat.

 

Peu à peu, à partir de 1932 surtout, le ton va complètement changer. L’influence de la C.G.T. et des organisations hostiles à la religion et à l’Eglise est alors jugée trop importante et pernicieuse. Les motions 4 et 7 de l’Assemblée générale de l’Union des Sociétés catholiques polonaises du 1-er mai 1932 sont sans équivoque 243 ; la lutte d’influence est bel et bien engagée :

 

« 4 – Ne portant pas atteinte à la compétence des organisations professionnelles, l’Assemblée générale appelle tous les compatriotes

 

à ne s’unir que dans des syndicats qui ne combattent pas la religion et l’Eglise, et qui prennent en considération les principes chrétiens,

 

en s’unissant dans une organisation professionnelle, à veiller à ce que les convictions religieuses de la majorité soient respectées.

 

7 – L’Assemblée générale met en garde les membres des sociétés catholiques contre une certaine fraction de la presse qui s’attaque à l’Eglise catholique, comme le fait l’organe de la C.G.T. Prawo Ludu,

 

pour que les membres des sociétés catholiques ne s’abonnent pas à cet organe qui tourne en dérision leurs sentiments catholiques. »

 

Le syndicat C.G.T. est donc directement visé. Le Conseil de la Mission du 29 novembre 1932, tout en reconnaissant que le problème se pose en termes différents selon les régions, souligne à son tour la nécessité de combattre l’influence prépondérante de la C.G.T., en favorisant l’implantation de syndicats chrétiens avec des sections autonomes pour les Polonais 244 :

 

« il s’agit de constituer des syndicats chrétiens auprès de la fédération française, en tant que sections séparées possédant leur autonomie, eu égard à la possibilité de mieux régler ainsi la question nationale pour l’émigration polonaise. »

 

L’Assemblée plénière annuelle des aumôniers polonais de France, qui se tient à Paris du 13 au 17 décembre 1932, va encore plus loin dans ses conclusions. Elle préconise que 245 :

 

- les associations catholiques éliminent lentement mais systématiquement tous leurs membres appartenant à la C.G.T. ;

 

- le secrétariat général du Z.P.T.K. interdise aux membres des sociétés catholiques d’occuper la fonction de président d’une section polonaise de la C.G.T., et les aumôniers agissent pour que ceux qui remplissent de telles fonctions, démissionnent aussitôt ;

 

- le secrétariat général du Z.P.T.K. interdise aussi aux membres des sociétés catholiques d’adhérer aux autres organisations de gauche telles que l’Association des Universités ouvrières (Towarzystwo Uniwersytetow Robotniczych, T.U.R) créée en mai 1928 sous le patronage des sous-sections polonaises de la C.G.T.

 

Il est cependant difficile de préciser dans quelle mesure toutes ces résolutions et décisions ont produit l’effet escompté. Il faut néanmoins les replacer dans un contexte plus large. L’époque où la position du mouvement catholique dans son ensemble vis-à-vis des organisations de gauche se transforme radicalement, est également l’époque où le Z.P.T.K. se réorganise et se renforce avec le développement des associations d’enfants et de jeunesse, où se multiplient les ’rassemblements catholiques’ précédemment décrits, où sont organisées un peu partout des manifestations en l’honneur des encycliques Rerum Novarum et Quadragesimo Anno. Tout concourt donc à renforcer la position du groupement catholique contre les syndicats de gauche. Mais il semble que ceux-ci ne soient pas les seuls en cause ; les relations avec les autorités polonaises, étudiées dans la suite du chapitre, deviennent aussi à ce moment de plus en plus tendues, principalement à cause de leur opération de mainmise sur la vie sociale de l’immigration. Le recteur Lagoda indique sa ferme volonté de construire un solide barrage contre toutes les tentatives d’affaiblissement du mouvement catholique, quelle qu’en soit l’origine. La conclusion de la discussion sur les syndicats, au cours de la réunion du Conseil de la Mission du 29 novembre 1932, l’atteste :

 

« Sur la base de ces discussions, le Recteur affirme la nécessité de créer des syndicats chrétiens. Puisque les autorités officielles veulent absolument transformer la représentation de l’émigration, il faut former un bloc catholique, dans la composition duquel entrerait également le syndicat chrétien. »

 

Ce sera toutefois peine perdue ; et la lutte d’influence contre les organisations de gauche, jamais complètement abandonnée, deviendra un problème secondaire. Tout au plus, la création de sections polonaises au sein de la C.F.T.C. restera toujours encouragée par l’Union catholique et la Mission, même s’il est recommandé aux prêtres polonais de ne pas prendre part officiellement et publiquement à leur fondation ; mais leur développement jusqu’à la Seconde Guerre mondiale demeurera très lent 246 .

 

 

 

 

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La question scolaire

 

 

Tout comme à propos de l’encadrement religieux, la convention d’émigration du 3 septembre 1919 reste muette sur la question de l’enseignement du polonais aux enfants d’immigrés. Mais si l’absence, dans ce document, de toute clause concernant l’éducation des enfants peut être considérée comme une victoire pour la France 247 , elle constitue un véritable problème pour les immigrés, en particulier ceux de Westphalie dont les enfants nés en Allemagne, privés là-bas de toute possibilité d’enseignement dans la langue maternelle, n’ont déjà plus qu’une connaissance amoindrie du polonais. Un sens patriotique certain des parents et la perspective d’un retour futur dans une Pologne redressée leur imposent donc la nécessité d’apprendre le polonais.

 

La demande pressante de la base se heurte cependant à la législation scolaire française de 1882 et 1886. Rien n’est prévu pour permettre dans les écoles publiques un enseignement étranger. Des possibilités existent par contre dans les écoles privées entretenues par les entreprises ou les compagnies minières, et vont être exploitées par les aumôniers mandatés à cet effet par les ouvriers polonais. Toutes les études 248 soulignent effectivement le rôle pionnier et l’engagement du clergé dans la création de cours de polonais durant la période 1920 – 1924, d’autant plus ardent que l’enseignement de la religion y est possible. Au fur et à mesure de leur arrivée en France, les sœurs polonaises des congrégations religieuses féminines s’investissent également dans l’éducation des enfants, notamment au niveau de l’instruction préélémentaire par le biais de garderies ou de classes maternelles. Les relations personnelles du Recteur de la Mission catholique polonaise, l’abbé Szymbor, avec les directions des usines et des mines sont dans ce domaine particulièrement utiles : elles permettent l’ouverture et le financement, jusqu’à l’automne 1926, de 35 centres d’enseignement du polonais, et de 8 garderies et patronages pour les enfants et la jeunesse 249 . La comparaison avec les chiffres suivants 250 , concernant la totalité de l’enseignement préélémentaire et élémentaire polonais à cette époque, montre bien l’importance de l’action du clergé :

 

enseignement préélémentaire :

 

année 1925/26 : 1 centre

 

année 1926/27 : 9 centres ;

 

enseignement élémentaire :

 

année 1923/24 : 42 centres

 

année 1924/25 : 82 centres

 

année 1925/26 : 82 centres.

 

 

 

Du reste, l’Eglise de Pologne souhaite à l’évidence un contrôle de l’enseignement et des moniteurs polonais par la Mission catholique. Le recteur Szymbor se fait même l’instigateur d’une rencontre, en 1923 à Poznan, entre le primat Dalbor et les président et vice-président du Comité central des Houillères de France, où sont discutés des problèmes relatifs à la pastorale et l’enseignement polonais en France ; Henri de Peyerimhoff estime la question scolaire délicate et adopte une attitude de réserve prudente 251 .

 

Sous l’égide de la Mission catholique justement, quelques moniteurs de langue polonaise se regroupent au sein d’une Association chrétienne nationale des Instituteurs polonais en France (Stowarzyszenie Chrzescijansko-Narodowe Nauczycieli Polskich we Francji) : une première tentative pour constituer un groupement des moniteurs polonais exerçant en France, prévue à Arras le 8 février 1923 252 , avorte ; la seconde, à Paris le 28 décembre 1923, est la bonne et réunit 19 instituteurs et prêtres, en majorité de l’Est de la France 253 .

 

Cependant, à partir de 1924, la situation évolue rapidement au profit d’une plus grande laïcisation de l’encadrement de l’enseignement du polonais : la Mission catholique perd peu à peu son influence dominante et les relations entre les aumôniers et les instituteurs deviennent même souvent conflictuelles. Les revendications incessantes des ouvriers immigrés, les interpellations de l’abbé Szymbor conduisent les autorités polonaises à placer la question scolaire à l’ordre du jour de la conférence franco-polonaise réunie à Paris du 25 mars au 17 avril 1924 sous la présidence du ministre polonais du Travail, Franciszek Sokal. En vertu des lois en vigueur, les autorités françaises ne peuvent accéder au désir des Polonais de voir ouvrir des cours de langue polonaise dans les classes fréquentées par les enfants d’immigrés ; elles laissent donc le soin au C.C.H.F. de se poser en médiateur : Henri de Peyerimhoff adresse le 17 avril une lettre au ministre F. Sokal, précisant certes ses intentions mais n’engageant certainement pas la partie française, alors que la partie polonaise la considère comme la charte de l’enseignement du polonais en France 254 .

 

A la suite de ce protocole d’avril 1924, complété par les circulaires du ministère français de l’Instruction publique du 30 juin 1924, 21 décembre 1925, 13 décembre 1927 et 28 mars 1929, le gouvernement polonais, jusqu’alors très discret, prend de plus en plus en charge les cours de polonais, en créant le poste d’Inspecteur général d’éducation (Naczelny instruktor oswiatowy) auprès de l’Ambassade de Paris, et en exploitant au maximum les obligations françaises pour couvrir le territoire de la France d’un réseau de centres d’enseignement du polonais : au cours de l’année scolaire 1926/27, on en dénombre déjà 206, puis 260 en 1927/28, chiffre culminant pour la période de l’entre-deux-guerres 255 . Cette augmentation s’accompagne évidemment de l’arrivée en France de jeunes instituteurs, formés en Pologne et soumis à l’autorité de l’Inspecteur général.

 

Ces derniers constituent, le 4 décembre 1924 à Bruay-en-Artois, une deuxième organisation professionnelle, l’Union des Instituteurs polonais en France (Zwiazek Polskiego Nauczycielstwa we Francji, Z.P.N.F.) 256 , sur le modèle de l’Union des Instituteurs existant en Pologne, dont ils étaient, pour la plupart, déjà membres. Cette nouvelle association est dirigée par Janusz Antoni Wiacek, Leon Strutynski, Janina Defont 257 . Même si celle-ci et l’Association chrétienne nationale des Instituteurs polonais en France fusionnent le 15 avril 1925 sous la direction de Henryk Krakowski, publiciste et militant catholique, les opinions divergent sur les moyens de maintenir le caractère polonais de l’immigration, les coutumes et les traditions polonaises. Les uns, provenant surtout de Westphalie, voient dans l’Eglise polonaise et son représentant en France le garant du caractère national de l’immigration : le maintien de la religion catholique et la célébration des fêtes religieuses sont prépondérants, à leur avis, pour sauvegarder l’existence nationale. Même si cette conception fit ses preuves pendant la période des partages de la Pologne et dans la lutte contre la germanisation en Westphalie, les autres, frais émoulus des écoles normales polonaises, lui préfèrent une vision plus laïque de l’école : l’attachement à la patrie doit se renforcer grâce au pouvoir d’attraction de la culture de l’état renaissant, et déplorent ou refusent de consacrer du temps à l’enseignement de la religion, alors que l’horaire pour la langue, l’histoire et la géographie polonaises est déjà minimal. Une partie de la presse polonaise de France se fait l’écho de ces divergences 258 : alors que le Wiarus Polski (Le Vieux Brave polonais) et bien évidemment le Polak we Francji défendent le point de vue des catholiques, le Glos Wychodzcy (La Voix de l’Emigré) se déclare en faveur des instituteurs nouvellement arrivés ; l’organe de la Société des Ouvriers polonais, le mensuel Sila (La Force) dans son numéro du 7 novembre 1926 situe bien le débat :

 

« D’autres affirment que le corps actuel des instituteurs est trop peu religieux, qu’il ne conduit pas les enfants vers l’église, qu’il ne fait pas apprendre les prières quotidiennes ni le catéchisme, et donc tout ce que l’on a enseigné à leurs parents il y a quelques années. Ceux-là oublient que l’école change constamment de méthodes pédagogiques, qu’en France des lois complètement différentes sont obligatoires. »

 

Le conflit entre le clergé et la fraction anticléricale des instituteurs devient ouvert à partir de 1927 et va se prolonger durant quelques années. La publication, au début de 1927, de la thèse de Jan Rozwadowski, Emigracja polska we Francji (L’émigration polonaise en France), soulève de violentes polémiques au cours de l’Assemblée générale du Z.N.P.F. des 31 juillet et 1-er août 1927. Ce sont surtout Jan Brejski et Wladyslaw Budzynski, respectivement propriétaire et rédacteur en chef du Wiarus Polski qui, invités à la réunion, critiquent les passages du livre de J. Rozwadowski touchant au clergé et au catholicisme des immigrés ; une commission instituée par l’Assemblée générale estimera cependant que, si quelques corrections lui sont apportées, la diffusion du livre mérite d’être encouragée. Puis, l’élection de Janusz Wiacek, chef de file de la tendance qui prône la libération de l’enseignement du polonais de la tutelle de la Mission catholique, au poste de président du Z.N.P.F., au cours de l’Assemblée générale extraordinaire du 2 janvier 1928, sous la pression de l’Inspecteur général d’éducation Maciszewski et en présence d’un faible nombre d’instituteurs, provoque une scission au sein de l’Union. Les instituteurs de l’Est de la France, convaincus de la nécessité de conserver à l’enseignement son caractère catholique, convoquent début 1928 une assemblée sécessionniste ; ils sont bientôt soutenus par ceux, moins nombreux cependant, du Centre et du Sud. Le mouvement catholique se déchaîne alors contre la personne de J. Wiacek. Devant l’Assemblée générale de l’Union des Associations catholiques polonaises du 18 mars 1928, Stanislawa Witkowska, présidente de la confrérie du Rosaire de Bruay-en-Artois, prononce un réquisitoire contre le président du Z.N.P.F. 259 :

 

« (…) Il faut donc diriger l’éducation de la jeunesse. Actuellement, nos enfants dans une grande majorité ne bénéficient pas de cette éducation. Ils fréquentent en effet soit les écoles françaises où ils sont contaminés par l’athéisme, soit les écoles polonaises où très souvent les instituteurs dirigés par M. Wiacek, même s’ils enseignent parfois la religion, contaminent les âmes de nos enfants par l’athéisme dont ils sont eux-mêmes remplis. Aussi nous pouvons être certains que, tant que de ce point de vue il n’y aura pas de changement, tant que le gouvernement polonais nous enverra des instituteurs non croyants, tant qu’il ne comprendra pas son intérêt propre et celui de l’émigration, et qu’il ne destituera pas M. Wiacek, nous n’avons pas à attendre d’amélioration et nos enfants seront exposés à l’athéisme. (…) Nous demandons encore que l’Assemblée de l’Union des Associations catholiques lance un appel au gouvernement polonais pour qu’il rappelle M. Wiacek , ce démoralisateur de l’émigration, ce destructeur de l’unité nationale au sein de l’émigration, et qu’il ne lui attribue aucune allocation. »

 

La motion est acceptée à l’unanimité. L’Assemblée générale du district III de l’Union, qui se tient le 23 mars 1930 à Bruay-en-Artois, réitère encore la demande de destitution de J. Wiacek 260 . Et lorsque ce dernier est nommé, dans la première moitié de 1931, inspecteur de l’instruction parascolaire auprès de l’Ambassade de Pologne à Paris, le recteur Lagoda envoie, le 4 juin 1931,une lettre de protestation à l’ambassadeur Chlapowski, et demande aux aumôniers et aux organisations catholiques d’appuyer sa réclamation, ce que ne manque pas de faire le Z.P.T.K. 261 :

 

« Ne voulant pas augmenter l’indignation et amener de confusion dans les temps actuels, les bureaux des unions soussignés se contentent pour le moment de déposer une protestation entre les mains de Monsieur l’Ambassadeur, confiants qu’il voudra bien appuyer leurs demandes légitimes non seulement de retirer la nomination mais aussi de libérer l’émigration de la personne de M. Wiacek. Le laisser en place pourrait facilement miner la confiance de l’émigration dans les autorités polonaises et rendre les parents indifférents à la cause nationale. »

 

A tout cela s’ajoute le fait que la fraction anticléricale du Z.N.P.F. bénéficie de l’appui des autorités consulaires, surtout à partir de 1930, lorsqu’elles mettent en place un plan visant à soumettre la vie sociale et l’enseignement polonais en France au contrôle et à l’influence du parti de l’’assainissement’ (sanacja) alors au pouvoir en Pologne.

 

La Mission catholique décèle, dans cette volonté manifeste de laïciser l’enseignement, un danger pour la religion, la morale, et la préservation du caractère polonais de l’immigration. C’est l’objet de polémiques entre le Polak we Francji, et l’Inspecteur général d’éducation ; dans une lettre pastorale publiée dans le journal de la P.M.K. et lue pendant les offices polonais en France, le recteur Lagoda précise clairement sa position 262 :

 

« Le devoir de l’Eglise envers l’école repose sur une tradition historique, car l’Eglise fut la première à fonder des écoles. Le corps enseignant est catholique, ainsi que les enfants qui fréquentent l’école ; l’esprit chrétien imprègne le programme d’enseignement, la structure de l’école et les manuels scolaires. Il faut défendre l’école catholique. (…) Le caractère de l’école dépend en premier lieu de la personne de l’instituteur. C’est pourquoi nous devons réclamer pour notre école des instituteurs catholiques convaincus. »

 

La Mission catholique polonaise n’entend donc pas se laisser déposséder de toute influence sur l’enseignement du polonais. Pour cela, des appuis au sein du corps enseignant sont nécessaires. Le Conseil de la Mission du 25 février 1930 envisage même de faire revivre le groupement professionnel créé en 1924 sous son impulsion, avec la nouvelle dénomination d’Association chrétienne des Instituteurs (Stowarzyszenie Chrzescijanskie Nauczycieli). Pour ne pas heurter de front les autorités consulaires, et ne pas passer aux yeux de l’opinion pour les démolisseurs de l’unité au sein de l’immigration, la plus grande prudence est conseillée, et la décision est prise de tenter d’abord l’expérience, dans le plus grand secret, dans l’Est avant de l’élargir à la France. Il semble que l’idée n’eut pas de suite ; du reste, créer une nouvelle organisation professionnelle dans l’Est, où les instituteurs ont déjà opéré une scission avec le Z.N.P.F. et restent soumis à l’influence du clergé, paraît absolument inutile. Cela n’empêche pas l’abbé Lagoda de demander aux doyens, par courrier confidentiel du 24 décembre 1930, un rapport sur les instituteurs en poste dans leur région 263 :

 

« Je vous prie de m’adresser un rapport sur les instituteurs et institutrices polonaises de votre territoire, en particulier sur leur comportement vis-à-vis de l’Eglise et des prêtres. Je vous demande également un rapport identique sur les relations qui existent entre les prêtres et les consulats sur votre territoire.

 

Les rapports devraient être documentés de la manière la plus exacte et la plus précise possible (…) ».

 

La Mission poursuit toujours le même but lorsqu’elle informe les doyens, en août 1931 264 , qu’elle détient une liste d’instituteurs catholiques de Pologne, volontaires pour venir travailler en émigration, et leur demande d’indiquer, aux directions des entreprises concernées, le nom de l’une de ces personnes pour occuper un éventuel poste vacant. Il s’agit bien là d’une tentative pour noyauter le corps enseignant, ou tout au moins pour contrecarrer l’envoi exclusif de maîtres affiliés à l’Union des Instituteurs de Pologne, provenant de la circonscription scolaire de Poznan jugée très anticléricale :

 

« Le curatorium du district scolaire de Poznanie prépare les maîtres pour l’enseignement polonais en France. On envoie exclusivement des membres de l’Union des Instituteurs polonais, (…),aux tendances anticléricales marquées. »,

 

écrit le Recteur au Primat en juin 1931 265 .

 

Par contre, le clergé polonais va s’assurer un rôle dominant dans une organisation parascolaire intitulée Association d’Aide à l’Enseignement pour les Polonais en France (Pomoc Oswiatowa dla Polakow we Francji, couramment désignée sous le titre abrégé de Pomoc Oswiatowa). Dès le début des années 1920, sont créés, à l’instigation des aumôniers et des instituteurs, des comités locaux chargés d’apporter toute l’aide possible à l’enseignement du polonais. A partir de 1929, ces comités se développent notablement dans les grands centres du Nord et prennent la dénomination générale de Pomoc Oswiatowa ; au même moment, des comités semblables naissent dans l’Est ; et au début de 1930, c’est le Centre qui voit surgir les mêmes organismes 266 . Parallèlement existe, depuis sa fondation à Douai le 29 mai 1926, sous l’égide du Z.N.P.F., une organisation similaire nommée Conseil scolaire de l’Emigration polonaise en France (Rada Szkolna Wychodzstwa Polskiego we Francji) 267 . Ce dernier ne jouit pas d’une bonne opinion dans les milieux catholiques, sans doute parce qu’il est trop lié à la personne de Janusz Wiacek : l’Assemblée générale de l’Union catholique du 18 mars 1928 appelle ceux de ses militants qui sont membres des comités locaux du Conseil scolaire, à se rendre à la réunion du Conseil convoquée à Douai par J. Wiacek le 25 mars, afin de lui faire entendre la motion adoptée à son encontre par l’Assemblée sur l’intervention de S. Witkowska, motion présentée précédemment qui demande son renvoi pur et simple 268 . Et l’abbé Antoni Tworek, dans son rapport au Conseil de la Mission du 25 février 1930, n’hésite pas à déclarer que, compte tenu de l’échec complet du Conseil scolaire, il y a lieu d’exploiter la situation pour asseoir l’autorité du clergé sur l’instruction et les activités parascolaires. Il est donc convenu d’opérer la jonction des comités locaux ou régionaux de la Pomoc Oswiatowa en une centrale, dont les statuts sont en cours de rédaction, au sein de laquelle la position de la Mission catholique sera prépondérante. Cette opération se réalise le 5 juin 1930 au cours d’une réunion plénière à Oignies : l’Association d’Aide à l’Enseignement pour les Polonais en France est officiellement constituée avec son siège à Lille, et divisée en quatre districts – Nord, Est, Centre, et région parisienne 269 . Ses activités consistent principalement à organiser des cours, des classes maternelles ou des garderies, élever le niveau intellectuel par des conférences et des bibliothèques, fournir des manuels et du matériel scolaire, mettre sur pied des sessions de formation complémentaire pour les enseignants. Le financement de toutes ces actions est rendu possible grâce aux collectes en faveur de l’enseignement organisées sous l’égide des aumôniers. L’association fonctionne sous la direction successive des abbés Rogaczewski, Tworek et Wyderka. Elle satisfait en tout cas le Conseil de la Mission qui, au cours de sa réunion du 29 novembre 1932, se félicite de sa bonne marche, de l’engagement des aumôniers, et invite ceux-ci à coordonner, au niveau des doyennés, l’aide financière et matérielle qu’ils fournissent à la Pomoc Oswiatowa.

 

Le recteur Lagoda suscite également la création, sous l’égide de la Pomoc Oswiatowa, de comités d’Assistance parentale polonaise (Polska Opieka Rodzicielska), dont le but est de favoriser l’ouverture de nouveaux cours et veiller au bon fonctionnement de ceux existant déjà, fournir du matériel scolaire et garantir l’assiduité des enfants aux cours de polonais 270 . Il s’agit donc, en quelque sorte, d’une officialisation, sous une dénomination particulière distincte, des comités locaux ayant été à la base de la création de la centrale Pomoc Oswiatowa. Les autorités gouvernementales polonaises acceptent mal cette mainmise du clergé et tentent, à partir de 1933, de s’y opposer en organisant des Conseils parentaux (Rady Rodzicielskie) rivaux.

 

La lutte d’influence ente clergé et autorités consulaires pour maintenir ou non le caractère catholique de l’enseignement du polonais en France, est donc vive et constante. Aux initiatives de l’un des deux camps répondent les contre-propositions de l’autre ; sous peine d’être contraint d’abandonner ses objectifs dans le domaine scolaire, personne ne peut laisser le champ libre à l’adversaire. Mais si, en ce qui concerne la nomination des maîtres, l’organisation des cours et la pédagogie, l’initiative appartient au gouvernement polonais, et en particulier aux représentants en France du ministère polonais de l’Instruction, force est de constater que, dans le domaine des activités parascolaires (garderies, classes maternelles, conférences, bibliothèques, sessions), de l’aide matérielle à l’enseignement, et aussi de l’ouverture et du maintien des cours grâce à la pression que peuvent exercer les comités locaux, la prérogative appartient au clergé et à l’association Pomoc Oswiatowa qu’il patronne. Pour sauvegarder l’unité d’action, que préconisent du reste constamment dans leurs déclarations officielles aussi bien les autorités consulaires, les instituteurs que la Mission catholique, un compromis s’avère indispensable.

 

Celui-ci intervient en janvier 1933 à la suite des discussions entre le recteur Leon Lagoda et le ministre de l’Instruction publique Janusz Jedrzejewicz, venu assister à l’Assemblée générale du Z.N.P.F. les 6 et 7 janvier à Paris 271 . Les parties en présence conviennent que l’éducation polonaise en France est constituée de trois composantes formant un tout indissociable : l’instruction religieuse et morale, l’instruction patriotique, l’instruction civique, et que le travail éducatif du clergé comme du corps enseignant doit prendre en considération ces trois aspects. Le compte rendu des débats énumère ensuite des moyens concrets pour atteindre le but assigné et établir une collaboration harmonieuse entre les aumôniers et les instituteurs. L’Ambassade de Pologne à Paris édicte peu après une ’Instruction au sujet de l’éducation religieuse et morale dans les cours de polonais en France (Instrukcja w sprawie wychowania religijno-moralnego na kursach polskich we Francji)’. Même si l’on peut mettre en doute la portée pratique de cette instruction, elle marque néanmoins un changement d’attitude, et inaugure une période de collaboration plus étroite dans le domaine de l’éducation entre la Mission catholique, le Z.N.P.F., et les autorités gouvernementales qui abandonnent leur programme de laïcisation complète de l’enseignement polonais en France.

 

 

 

 

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L’opposition aux autorités polonaises

 

 

Avec l’arrivée des premiers ouvriers polonais en France apparaît, au moins dans les zones de forte implantation, une intense vie associative qui atteint rapidement un degré d’organisation élevé. Voient donc le jour des associations religieuses, professionnelles, intellectuelles, des organisations d’assistance sociale, des groupements artistiques, économiques, des sociétés sportives, des organismes divers.

 

La nécessité de s’unir pour accroître les forces, tendre à une unité de buts et d’actions, éventuellement conférer plus de poids à leurs revendications, s’impose très vite aux dirigeants. Le regroupement s’opère en fait à plusieurs niveaux. Localement, les sociétés les plus diverses sont présentes dans chaque colonie polonaise de quelque importance : une ou plusieurs associations catholiques, un club de théâtre amateur, une chorale, une fanfare, une section de Sokol, une troupe de scouts, etc. ; par exemple, la Compagnie des Mines de Bruay compte, dans la première moitié des années 1920, 42 sociétés polonaises 272 . Elles tissent nécessairement des relations étroites entre elles et, souvent, se regroupent au sein d’un Comité des Associations locales (Komitet Towarzystw Miejscowych, K.T.M.), chargé de se faire l’interprète de la colonie auprès des employeurs ou des autorités, françaises ou polonaises, et de gérer les festivités communes (cortèges, fêtes, processions, voyages).

 

Le groupement des sociétés de même nature ou de même idéologie a déjà été évoqué dans le chapitre précédent, et se conçoit assez aisément pour mettre en commun des moyens d’action ou conforter une prise de position commune. Créées le plus souvent dans le Nord, ces unions ont ensuite cherché à regrouper toutes les sections disséminées à travers le territoire français, en organisant éventuellement des unités administratives régionales baptisées districts. Tel fut le cas de l’Union des Associations paroissiales polonaises.

 

Le point culminant de la structure pyramidale est la création d’une fédération suprême représentant toutes les organisations polonaises, qui serait donc le porte-parole de l’immigration polonaise en France. Encore une fois l’idée surgit tôt : en novembre 1924, à l’instigation de la Société des Ouvriers polonais (Zwiazek Robotnikow Polskich, Z.R.P.), apparaît dans le Nord un Comité exécutif des Unions polonaises (Rada Wykonawcza Zwiazkow Polskich) vite remplacé, en avril 1925 273 , par un Conseil supérieur des Unions et Sociétés polonaises en France (Rada Naczelna Zwiazkow i Stowarzyszen Polskich we Francji).

 

Le 30 janvier 1927, l’Assemblée générale du Conseil supérieur s’ouvre sur une déclaration lue par son secrétaire, Piotr Kalinowski, annonçant la décision du Z.R.P. de se retirer du Conseil et de le rappeler de son poste. Aussitôt est avancé un projet de restructuration du Conseil supérieur ; un statut provisoire est accepté, un bureau provisoire est formé de Jan Szambelanczyk et Jan Zimny, représentant tous deux l’Union des Associations paroissiales, ainsi que d’Antoni Zbierski (Arenberg) de l’Union des Cercles de Chant. Formellement, le Comité central des Polonais en France (Centralny Komitet Polakow we Francji, C.K.P.) est né ; il s’appuie principalement sur les délégués des sociétés catholiques et des comités locaux K.T.M., les autres grandes organisations polonaises restent dans l’expectative et attendent la convocation d’une assemblée plénière (sejmik) de l’immigration devant finaliser le projet.

 

Une réunion de préparation se déroule à Lens le 12 juin 1927. Le groupement est alors divisé en 12 districts ; les statuts de ces districts et des comités locaux est élaboré ; la date de l’assemblée plénière est fixée au 11 septembre 1927 274 . Celle-ci a effectivement lieu à la date prévue à Douai et entérine la formation du C.K.P. 275 . En font partie des comités K.T.M., l’Union des Sociétés féminines, le Conseil scolaire de l’émigration polonaise, et bien entendu l’Union des Associations catholiques prédominante. Mais c’est très peu pour une fédération qui se veut le porte-parole de l’ensemble : les sections polonaises de la C.G.T. ne manifestent aucune opposition formelle à la création du C.K.P. ; les unions des Sokol et des clubs de football ne veulent pas adhérer pour le moment ; le Z.R.P. a envoyé une déclaration négative par écrit ; l’Union des Sociétés de Musique devrait adhérer bientôt ; celles des Cercles de Chant et des Sociétés de Théâtre attendent la décision de leurs assemblées générales respectives ; l’Union des Commerçants polonais et l’Association des Etudiants polonais de Lille sont réservées. Voilà pour les organisations invitées ; et un certain nombre n’a pas été contacté ou n’a pas répondu ; on est loin du « grand congrès » réunissant « les délégués de toute l’émigration en vue de constituer un Comité central représentant toutes les organisations polonaises » 276 .

 

Quelques résolutions sont néanmoins adoptées, notamment à propos de l’éducation des enfants et de la jeunesse, et à propos de la religion 277 . La motion sur l’éducation ne surprend pas au moment où le clergé et les autorités commencent à s’affronter de plus en plus ostensiblement sur la question de la laïcisation de l’enseignement ; elle réclame, entre autres, l’attribution des postes aux seuls instituteurs dont les convictions ne soient pas contraires à celles inculquées aux enfants par les parents ; elle réserve aussi le droit aux K.T.M., en collaboration avec les aumôniers et les instituteurs, de contrôler l’enseignement préélémentaire et parascolaire. La motion sur la religion met directement en cause les fonctionnaires polonais et la politique de subvention que pratique l’Etat polonais à l’égard des associations polonaises de France :

 

« Nous ne sondons la conscience de personne, et nous laissons à chacun la liberté de croire ou non. Mais c’est justement pourquoi nous protestons énergiquement contre la propagande menée contre la religion et l’Eglise par des journaux et des institutions subventionnés par les autorités polonaises, ainsi que contre la participation à ce travail de propagande de fonctionnaires polonais, envoyés en France pour servir l’émigration en accomplissant consciencieusement leurs devoirs, et non à des fins de propagande contre la religion et l’Eglise, auxquelles une immense majorité des émigrés est sincèrement attachée. »

 

Un bureau est également élu au cours de la réunion du 11 septembre : Jan Szambelanczyk au poste de président, Ludmila Brejska Nawrocka – fille de Jan Brejski propriétaire du journal Wiarus Polski et secrétaire de l’Union des Sociétés féminines – à celui de secrétaire, et Jozef Szymanowski (Hersin-Coupigny) – représentant les K.T.M. – comme trésorier. La présence de Ludmila Brejska Nawrocka dans la composition du bureau s’explique certes par son rôle au sein de l’organisation des femmes qui constitue l’un des piliers du C.K.P. ; mais elle dénote également l’orientation politique possible de la nouvelle fédération. Le Wiarus Polski 278 est, à côté du Narodowiec, l’autre grand journal polonais de la région du Nord : il tire alors à environ 10 000 exemplaires ; Jan Brejski en assure la direction, son gendre Stanislaw Nawrocki – la direction administrative, et sa fille tient la rubrique féminine et celle pour la jeunesse. Lorsque J. Brejski s’installe définitivement en France en 1927, et qu’il concentre son activité sur le journal transféré de Bochum à Lille en juillet 1924, après un bref passage à Poznan, il a déjà derrière lui une longue carrière politique. Député de la circonscription de Torun au Reichstag allemand entre 1903 et 1918, cofondateur en mai 1920 du Parti national des Travailleurs (Narodowa Partia Robotnicza, N.P.R.) dont il devient président, député à la Diète constitutionnelle, sous-secrétaire d’Etat au Ministère des anciennes provinces prussiennes, son ascension subit un arrêt brutal quand il doit démissionner , en mai 1924, du poste de voïévode de Poméranie occupé depuis juillet 1920 ; le changement de régime politique en Pologne en 1926 ne lui laisse aucun espoir de revenir sur la scène politique : le N.P.R. se place en effet dans l’opposition au gouvernement ; sa situation financière même est compromise : ses journaux de Torun connaissent des chicanes et leur tirage diminue. Il espère pouvoir faire jouer au Wiarus Polski en France le rôle qu’il a tenu en Allemagne : au combat contre la germanisation succède la lutte contre la francisation ; après les tentatives d’inféodation des Polonais de la Ruhr au Zentrum allemand, c’est de la propagande communiste qu’il faut préserver les mineurs polonais de France. L’influence du journal sur la mentalité des ouvriers de Rhénanie – Westphalie était déterminante ; Jan Brejski pense de même sauver l’immigration en France des nouveaux dangers qui la guettent.

 

Comment expliquer un tel éclatement des positions respectives et, en particulier, le peu d’écho favorable suscité par la proposition de l’union catholique de créer une vaste fédération représentative de l’ensemble de l’immigration ? La réponse doit être cherchée dans l’attitude adoptée alors par les organes gouvernementaux et leur influence sur de nombreuses organisations. Après le coup d’état du maréchal Pilsudski en mai 1926, pudiquement baptisé ’le renversement de mai (przewrot majowy)’ par les historiens polonais, une tendance commence à se manifester dans l’action des consulats de Pologne en France : celle de regrouper l’immigration sous la bannière de ’l’assainissement (sanacja)’, mot d’ordre de la politique du nouveau gouvernement, et de la gagner à la cause du Maréchal. Le Bloc sans parti de coopération avec le gouvernement (B.B.W.R.) en Pologne doit apporter un soutien inconditionnel à la nouvelle orientation politique. L’émigration doit suivre : il s’agit de la mettre au pas également, de lui imposer une direction idéologique conforme aux vœux de l’équipe dirigeante à Varsovie. A cet effet, et puisque les associations catholiques, et d’autres dans leur sillage, se montrent réticentes, des formations concurrentes sont créées ou favorisées : aux Sociétés féminines et aux confréries du Rosaire, on oppose les cercles de l’Union du Travail civique des Femmes polonaises (Zwiazek Pracy Obywatelskiej Kobiet Polskich) ; aux hommes, on propose une adhésion aux Sociétés Pilsudski (Towarzystwa im. Marszalka Pilsudskiego) ou à l’Union des Francs-Tireurs (Zwiazek Strzelecki) – organisation enfermée dans le culte aveugle du Maréchal par des nostalgiques des Légions ; la jeunesse est poussée vers le mouvement scout au détriment des formations S.M.P. Toutes les associations qui jouent le jeu des autorités polonaises, bénéficient évidemment de la manne gouvernementale ; et leurs déclarations, relayées par des organismes officiels, ne sont pas exemptes d’accents anticléricaux. Il n’en faut guère plus pour provoquer l’irritation du mouvement catholique : le fait que le C.K.P. ait voté la motion précédemment citée, en est une illustration. Les catholiques s’annoncent donc comme un adversaire sérieux dans la lutte qui va les opposer au bloc gouvernemental pour conquérir une influence dominante sur l’immigration polonaise en France ; le clergé ne retirera pas facilement son soutien au C.K.P. De son côté, Jan Brejski se veut, à travers son journal, comme au temps de l’établissement des Polonais en Westphalie, le maître à penser des immigrés en France. Ainsi, les aspirations du clergé d’une part, celles de J. Brejski d’autre part, contrecarrent les projets des autorités polonaises. Ils sont tous les deux désignés par les organes gouvernementaux comme les adversaires principaux ; le consulat de Lille désigne en effet J. Brejski comme l’inspirateur du Comité central, et le clergé comme le zélé propagateur du mouvement 279 :

 

« Il s’agit du courant conservateur regroupant des personnes âgées originaires de Westphalie ; la ligne politique du Wiarus Polski, et précisément de M. Brejski, constitue leur programme. M. Brejski a remporté là un succès personnel. »

 

« Le principal propagateur et organisateur du C.K.P. est sans contestation M. Brejski ; M. Szambelanczyk et les autres ne sont que les exécutants de ses projets. Le changement qui s’est opéré en émigration, à savoir l’aspiration des ouvriers à défendre leurs intérêts de classe, le souci d’assurer matériellement l’avenir, la tendance de plus en plus grande à se grouper dans des syndicats, et le plus grand radicalisme qui en découle, ont obligé M. Brejski à créer un organisme dont le Wiarus Polski serait la plate-forme idéologique. »

 

« Les organisateurs du C.K.P. sont soutenus par les sphères du clergé ; et j’ai [le consul Waclaw Gawronski] obtenu récemment l’information que cette action reçoit l’appui éminent du primat Hlond, qui mettrait des moyens importants à la disposition de la future représentation de l’émigration. »

 

Dans ces conditions, le Z.R.P., qui guette l’occasion pour rejoindre le camp gouvernemental 280 , ainsi que les organisations soutenues par les consulats, ne peuvent qu’adopter une attitude négative envers l’initiative de l’union catholique.

 

Cette dernière sent bien que l’affaire est mal engagée. Une tentative de conciliation, le 15 janvier 1928 à Lens chez l’abbé Garstecki, réunit presque tout le monde sous la présidence de Stefan Rejer en personne, et en présence, en tant qu’invités, du Conseiller d’émigration auprès de l’Ambassade, Lisiewicz, du consul de Lille, Gawronski, des représentants des journaux Narodowiec, Glos Wychodzcy et Kurjer Polski ; officiellement, le Wiarus Polski n’est pas invité, mais Stanislaw Nawrocki est là comme délégué de l’Union des Commerçants 281 . L’intervention de l’abbé Garstecki se veut conciliante :

 

« Tous ont commis des erreurs. L’émigration se disloque. Il faut faire preuve de compréhension, faire des concessions pour le bien de l’émigration. »

 

Jan Szambelanczyk insiste sur la nécessité pour le C.K.P. d’être indépendant et, pour cela, de ne pas toucher de subvention, en oubliant de rappeler que Narodowiec et Wiarus Polski versent une dotation mensuelle. On se quitte sans être convaincu, loin s’en faut !

 

A tel point que, dès le 12 février 1928, les opposants au C.K.P. invitent les organisations polonaises à une autre assemblée plénière en mai. Parmi les signataires de l’invitation figurent la plupart des représentants des associations peu favorables au projet du groupement catholique, S. Rejer en tête, mais aussi, événement exceptionnel bien qu’éphémère, Julian Majorczyk au nom des sections polonaises de la C.G.T. 282 . La nouvelle proposition qui, si les Polonais syndiqués à la C.G.T. acceptent d’y prendre part, pourrait effectivement déboucher sur une réelle représentation de l’immigration avec, en prime, un rapprochement espéré entre le Z.R.P. et les sections polonaises de la C.G.T., suscite l’intérêt des cercles gouvernementaux. L’Ambassade se prononce en faveur de la tenue de cette réunion générale, et demande au Ministère des Affaires étrangères d’intervenir auprès du recteur Szymbor, pour que « le Polak we Francji se déclare pour la participation à l’Assemblée » 283 . Le directeur du département consulaire au Ministère intervient même directement auprès du primat Hlond, pour qu’il obtienne de l’abbé Garstecki la présence du Z.P.T.K. à la réunion 284 : J. Brejski est désigné comme coupable, ce sont ses ambitions personnelles qui ont semé le désordre, mais personne n’a de grief conte l’union catholique. L’Eglise se montre du reste plutôt conciliante. Une circulaire du Primat du mois de mars 1928 285 incite le clergé à collaborer étroitement avec les autorités consulaires et le corps enseignant. La Mission catholique polonaise se réjouit des résultats positifs obtenus au cours des réunions décanales, en présence des consuls, consacrées à la coopération entre les aumôniers et les consulats 286 .

 

La nouvelle assemblée se déroule les 27 et 28 mai 1928 à Paris 287 . Le Z.P.T.K. est effectivement présent ; mais il y a un absent de marque : les sections polonaises de la C.G.T. qui ont fait volte-face. L’abbé Garstecki défend la position du groupe catholique et réclame :

 

« - un hommage et de la reconnaissance pour les prêtres polonais, la bienveillance la plus étendue possible de la part des autorités polonaises.

 

- la collaboration entre la famille, l’école et l’église ; un représentant du clergé doit aussi être engagé dans la conduite des plans scolaires.

 

- l’envoi d’instituteurs qui sauraient respecter les sentiments religieux de l’émigration, et qui sauraient compléter l’éducation catholique donnée par les parents. »

 

Une formule de Commission permanente des Congrès (Stala Komisja Zjazdow) est avancée ; mais devant l’intransigeance des tenants du C.K.P., elle n’a aucune chance de durer. Aussi, tous ou presque se retrouvent le 16 décembre 1928 à Douai pour assister à la deuxième assemblée plénière du C.K.P. 288 Elle réunit les délégués des K.T.M., des unions membres ou invitées, les rédacteurs du Narodowiec et du Wiarus Polski, un représentant du consulat de Lille. L’organisation est redécoupée en 7 districts regroupant au total 42 K.T.M. Le bureau subit une seule modification, mais de taille : L. Brejska Nawrocka cède son poste de secrétaire à Dymala ; le C.K.P. ne tient peut-être plus à afficher trop ouvertement son accointance avec l’orientation de Jan Brejski. Et le Z.R.P., le Sokol, le Z.N.P.F., le P.U.R., d’autres unions de moindre importance encore annoncent que leurs assemblées générales décideront de leur adhésion au Comité central. C’est la confusion complète ; en fait, tout le monde campe sur ses positions, mais personne ne désire rompre définitivement les ponts.

 

La fin de l’année 1930 apporte une nouvelle source de tension entre les deux tendances. En décembre, à l’initiative du major Zielinski, chef instructeur d’éducation physique auprès de l’Ambassade, se crée à Paris un Bloc du Travail national (Blok Pracy Panstwowej) composé de la Fédération des Unions polonaises des Défenseurs de la Patrie (Federacja Polskich Zwiazkow Obroncow Ojczyzny) 289 , de l’Union des Francs-Tireurs (Zwiazek Strzelecki) 290 , et de l’Union des Sociétés Pilsudski (Zwiazek Towarzystw im. Marszalka Pilsudskiego). Revient à nouveau l’idée dominante chez les dirigeants polonais, de créer un organisme entièrement dévoué à la politique du régime installé à Varsovie par le maréchal Pilsudski. Ce n’est sans doute pas un hasard si le mot ’bloc’ est utilisé dans le titre de la nouvelle fédération : l’allusion au Bloc sans parti de coopération avec le gouvernement (B.B.W.R.) est manifeste. Le 19 octobre 1931, après l’adhésion de l’Union des Instituteurs (Z.N.P.F.), le Bloc du travail national devient la Commission d’Entente des Organisations polonaises en France (Komisja Porozumiewawcza Organizacji Polskich we Francji). S’ébauche là l’esquisse d’une nouvelle fédération suprême davantage, pour ne pas dire entièrement, dévouée au camp gouvernemental.

 

Le maître-mot de la période qui s’ouvre, est la ’consolidation de l’émigration’ au sein d’une structure supérieure. Les deux parties la souhaitent également, mais n’en prévoient pas la réalisation de la même manière. Le Polak we Francji emploie le terme de ’konsolidacja wychodzstwa’, tout comme les consuls dans leurs rapports sur l’état de la vie sociale des immigrés. Bien sûr, le premier la voient sous l’égide du C.K.P. ou d’un organisme semblable 291 :

 

« (…) Enfin, elles [les résolutions] déclarent que le C.K.P. est prêt à accueillir en son sein toutes les organisations dans le but de rassembler les efforts communs en vue de créer un front uni. (…)

 

Il y a lieu de souligner l’appel de l’énergique président du C.K.P., M. Szambelanczyk, lancé à l’adresse des organisations non membres du C.K.P., pour une collaboration. La plus grande organisation de l’émigration avait le droit de lancer cet appel, et d’attendre qu’il ne reste pas sans écho. Le président assure en effet que, ni les personnes composant actuellement le Bureau, ni le statut actuel, ni le titre, ne peuvent être et ne seront pas des obstacles à cette collaboration, car tout peut être modifié si tel est le souhait ; il est seulement interdit de détruire ce qui a été laborieusement construit jusqu’à présent. L’avenir montrera si l’appel est suivi d’effet et si, enfin, se réalise la consolidation espérée de l’émigration, sous le signe de laquelle se déroulent actuellement les travaux de nos autorités. Ce ne sera pas la faute du C.K.P. si l’on n’aboutit pas à cette collaboration, étant donné qu’il est prêt de son côté à toutes les concessions : modifier ses statuts, changer son titre, même changer ses principaux dirigeants. »

 

Les autres ne l’imaginent que sous la protection du gouvernement 292 :

 

« Créé ici il y a un an, le Bloc du Travail national, après avoir accompli sans conteste une certaine consolidation des éléments progouvernementaux, s’est récemment dissous ; à sa place est en train de se former une commission d’entente des organisations qui adhéraient auparavant au Bloc.

 

Deux buts sont assignés à cette commission d’entente :

 

- la consolidation des éléments progouvernementaux,

 

- la consolidation de l’émigration en général, sur la base d’une attitude bien définie envers le gouvernement, le pays, et les organisations nationales chargées de ces questions.

 

Notre position à l’égard du C.K.P. est négative, mais il ne faut faire preuve d’aucune agressivité. (…). L’influence croissante des Francs-Tireurs viendra à bout du C.K.P. ; il ne s’agit pas cependant d’une affaire urgente, et toute précipitation serait ici plutôt néfaste que bénéfique. »

 

Et bien sûr également, chacun des deux camps espère venir à bout de l’autre et l’englober dans sa propre fédération. Il ne faut donc pas couper les contacts.

 

Cela n’empêche ni les uns ni les autres de fourbir leurs armes. Les sphères gouvernementales se plaignent régulièrement du fait que les aumôniers se mêlent de politique, sabotent l’action des consulats et se placent au-dessus d’eux ; elles réclament en conséquence une attitude stricte et intransigeante envers le clergé. Dans un rapport élaboré à la suite d’une enquête menée dans les pays de la diaspora polonaise en 1930, les fonctionnaires du Ministère polonais des Affaires étrangères mentionnent parmi les questions à régler rapidement entre l’Etat et l’Eglise de Pologne 293 :

 

« b) La spécification explicite que les prêtres sont envoyés à l’étranger principalement pour remplir leurs obligations sacerdotales. S’ils étendent par contre leur travail au domaine culturel en général, ils doivent le faire sur la base des instructions du Gouvernement délivrées soit par l’intermédiaire des Conseillers d’émigration, des Instructeurs d’éducation, soit par celui des consuls.

 

La question de l’ingérence des prêtres dans les affaires à caractère politique, doit être

 

condamnée plus vigoureusement dans leur activité à l’étranger que dans le pays ; doit être clairement indiquée l’impossibilité absolue de laisser les prêtres se mêler de cette action, introduire au sein de l’émigration une confusion à ce sujet,la diviser en clans, combattre le Gouvernement et ses directives, etc.

 

Le Gouvernement doit aussi mettre clairement en garde contre les critiques adressées

 

publiquement par les prêtres à l’encontre de l’action éducative menée par des instances nationales, comme par exemple par les instituteurs. (…)

 

Les demandes émanant des autorités gouvernementales pour écarter un prêtre du lieu de

 

son affectation, ne peuvent être rejetées par le Primat sur la base d’une opinion différente du rectorat ou d’autres autorités ecclésiastiques. Si la demande est formulée par le département gouvernemental de manière catégorique, elle doit être exécutée sans appel. »

 

Un autre rapport du Ministère des Affaires étrangères sur la pastorale polonaise à l’étranger, datant de 1931 également, relève aussi « des antagonismes entre les prêtres et les représentants de l’Etat sur le terrain. » 294 . Le consul général à Paris, K. Poznanski, n’hésite pas à accuser le Polak we Francji de mener « délibérément une campagne antigouvernementale, ce qui est un phénomène inacceptable de la part de l’organe officiel de la Mission catholique subventionnée par le gouvernement. » 295

 

De son côté, le recteur Lagoda se livre parfois à des enquêtes confidentielles, demandant aux doyens de signaler des exemples concrets où des fonctionnaires consulaires auraient attaqué l’Eglise ou le clergé, ou soutenu la presse ou des organisations anticléricales ; dans une lettre classée strictement confidentielle du 13 mars 1930, il leur écrit 296 :

 

« J’ai besoin de matériaux pour un mémoire montrant comment les postes consulaires et leurs fonctionnaires payés attaquent parfois l’Eglise et le clergé, soutiennent des sociétés et une presse antireligieuses.

 

Si M. le Doyen est en possession de tels matériaux basés sur des faits et des preuves, en particulier de date récente, je le prie de me les faire parvenir. »

 

Dans cette lutte d’influence, qui aurait pu s’éterniser, un personnage va faire la différence : le consul Stanislaw Kara nommé à Lille en novembre 1931 comme consul-adjoint, puis comme consul général en août 1932. Il arrive avec la ferme intention de détruire le C.K.P., en rapprochant les unions adhérentes des associations favorables au gouvernement 297 . La partie s’annonce pourtant difficile. En effet, au cours de son assemblée plénière du 20 mars 1932, le C.K.P. fait état de chiffres assez impressionnants : 11 unions membres avec 50 710 adhérents, et 56 K.T.M. représentant 473 associations locales 298 . Et si S. Rejer est, le 20 juillet 1929 à Poznan, le seul participant de France à la réunion constitutive du Conseil d’Organisation des Polonais à l’Etranger (Rada Organizacyjna Polakow z Zagranicy) 299 ,issu du premier Congrès des Polonais à l’Etranger qui s’est tenu à Varsovie du 14 au 18 juillet, J. Szambelanczyk participe également à ses côtés aux réunions ultérieures du bureau du Conseil d’Organisation ; il y représente aussi bien le Z.P.T.K. que le C.K.P. 300 . Au cours de l’Assemblée générale du groupement catholique du 1-er mai 1932, il démissionne de son poste de président pour pouvoir se consacrer davantage au renforcement du Comité central ; l’Assemblée lui décerne à l’unanimité le titre de président d’honneur, son autorité personnelle est grande et il n’entend pas laisser la place au consul S. Kara.

 

Celui-ci manœuvre cependant adroitement. Il peut certes compter sur les adhérents à la Commission d’Entente, mais il lui faut frapper un grand coup en détournant du C.K.P. une association si possible prestigieuse. Le choix se porte pour des raisons tactiques sur le Sokol. Tout au long de l’année 1932, les pressions sur l’organisation gymnastique se font de plus en plus vigoureuses. Finalement, un projet de convention prévoit que 301 :

 

« 1- le Sokol quittera le C.K.P. (…), une solution au remboursement d’un prêt de 1 500 F contracté auprès du C.K.P. devra cependant être trouvée ;

 

2- le Sokol, en tant qu’organisation, se soumettra à l’autorité du chef instructeur d’éducation physique à Paris ;

 

3- le Sokol reconnaîtra les unions des Francs-Tireurs et des Scouts comme organisations proches idéologiquement et alliées ;

 

4- Pour couvrir les dépenses de l’organisation, le bureau du Sokol touchera une dotation mensuelle (probablement 1 500 F). »

 

Le 11 décembre 1932, le bureau directeur du Sokol vote à une écrasante majorité, par 24 voix contre une, le retrait du Comité central. Le 7 janvier 1933, une note officielle demande le rattachement du Sokol à la Commission d’Entente. L’accord est finalisé le 17 janvier ; une dotation immédiate de 2 000 F, à laquelle s’ajoute une subvention de 1 500 F pour couvrir la dette au C.K.P., est versée à l’organisation gymnastique. Les autorités polonaises ne lésinent pas apparemment sur les moyens pour atteindre le but fixé.

 

En fait, l’adhésion du Sokol à la Commission d’Entente est utile pour permettre celle de la Société des Ouvriers polonais. Certes, les dirigeants du Z.R.P. ne cachent pas leur penchant pour le camp gouvernemental ; mais ils doivent compter avec leur base, catholique en grande partie, qui n’apprécie pas forcément le rapprochement avec l’organisme consulaire :

 

« En ce qui concerne l’adhésion directe du Sokol à la Commission [d’Entente], je n’ai pas la pleine assurance de la valeur de cette manœuvre. Cependant, l’intérêt de la Société des Ouvriers polonais réclame cette procédure : il s’agit d’affaiblir les cris provoqués par l’adhésion de la Société à la Commission, de la part des catholiques avec lesquels la Société, du fait du recrutement de ses membres, d’orientation catholique en grande majorité, doit compter. »

 

écrit le major Zielinski dans son rapport de décembre 1932.

 

Aussi, le Z.R.P. pose comme conditions à son adhésion à la Commission, l’obtention des postes de président et de secrétaire pour Stefan Rejer et Piotr Kalinowski respectivement, et la présence du Sokol en son sein. Selon l’analyse des dirigeants du Z.R.P., la notoriété du Sokol, anciennement membre du C.K.P. et rallié maintenant à la Commission d’Entente, fera taire les critiques et favorisera le rattachement de leur propre organisation. C’est la raison du choix tactique opéré par le consul Kara, de faire porter les efforts des autorités sur le détachement de l’organisation gymnastique de l’orbite du Comité central. La cause étant gagnée en ce qui concerne l’union des sociétés de gymnastique, le reste ne pose pas vraiment problème : l’adhésion du Z.R.P. va suivre, et les postes réclamés par ses responsables peuvent alors leur être confiés.

 

Au début de l’année 1933 tout est donc en place. Stanislaw Kara n’a plus qu’à transférer la Commission d’Entente dans son fief de Lille, et à la transformer en un Conseil d’Entente des Unions polonaises en France (Rada Porozumiewawcza Zwiazkow Polskich we Francji). A l’assemblée constitutive du 12 février 1933 sont présents 302 :

 

comme membres de droit :

 

la Fédération des Anciens Combattants

 

l’Union des Francs-Tireurs

 

l’Union des Sociétés Pilsudski

 

l’Union des Instituteurs polonais

 

le Z.R.P.

 

le Sokol

 

l’Union des Sociétés de Théâtre

 

l’Union du Scoutisme polonais

 

l’Union des Etudiants polonais ;

 

et comme invités :

 

le Z.P.T.K.

 

l’Union des Sociétés féminines

 

l’Union des Cercles de Chant

 

l’Union de Football polonais

 

l’Union des Commerçants polonais en phase de réorganisation.

 

Le coup est dur pour le C.K.P. Mais les protestations les plus vives émanent du clergé qui estime, à juste titre, qu’il aura plus de mal à s’assurer une influence aussi importante au sein du Conseil d’Entente qu’au sein du C.K.P. Les aumôniers exerçant dans l’Est de la France sont accusés d’opposition systématique à la politique des autorités polonaises 303 :

 

« Le clergé dans l’Est de la France possède un caractère hautement marqué d’opposition à l’égard de la politique officielle des autorités polonaises envers l’émigration.

 

Cette attitude d’opposition porte nettement les caractéristiques de l’opposition politique en Pologne ; et il ne fait pas le moindre doute que, du pays via Paris, arrivent non seulement des directives mais aussi une aide matérielle. » ;

 

mais le courrier n’indique pas en quoi consistent ces directives et cette aide matérielle, ni de qui elles émanent.

 

Le Conseiller d’émigration auprès de l’Ambassade n’hésite pas à écrire au Ministère des Affaires étrangères que 304 :

 

« la Mission catholique polonaise en France est tournée contre le gouvernement et se comporte négativement à l’égard des organisations progouvernementales, entre autres envers l’Union des Francs-Tireurs. »

 

Ce ministère envoie même au Primat, en juin 1933, un rapport critiquant l’attitude du clergé polonais en France et menaçant de rompre toute collaboration 305 . La tension est très vive entre les deux parties ; les relations entre le Recteur et l’Ambassade sont particulièrement conflictuelles. Le cardinal Hlond soumet néanmoins au Ministère des Affaire étrangères un projet de compromis ; comme dans la question scolaire au même moment, le conflit semble alors s’apaiser. Mais l’abbé Lagoda en fait les frais : il doit abandonner son poste le 1-er octobre 1933. Son successeur n’est pas désigné, et l’abbé Jozef Luczak doit assurer l’intérim.

 

Entre-temps, le Comité central, loin de s’avouer battu, a tenté de colmater les brèches. Ses efforts pour regrouper dans une union les Caisses d’Entraide (Kasy Samopomocy) sont couronnés de succès en avril 1933 ; mais cette nouvelle organisation adhère bientôt au Conseil d’Entente. L’Assemblée plénière du 28 juin 1933 du C.K.P. décide quand même de chercher un compromis avec le Conseil. Deux réunions de concertation, le 30 juillet et le 1-er octobre 1933, se soldent par des échecs : le C.K.P. réclame une voix pour chaque K.T.M., ce qui lui aurait permis de conserver une bonne partie de son influence, mais le statut du Conseil ne prévoit de voix que pour les unions membres. Aussi, le 5 novembre 1933, un Comité d’Organisation des K.T.M. 306 se forme sous la présidence de Jozef Szymanowski, jusqu’alors trésorier du C.K.P., et entre directement dans la composition du Conseil d’Entente.

 

La position du C.K.P. devient cependant de plus en plus difficile à maintenir. C’est l’Union des Sociétés catholiques polonaises, pourtant à l’origine de la fondation du Comité central en la personne de son président Szambelanczyk, qui va lui porter presque le coup de grâce. D’abord fidèle à la ligne du Comité 307 , le Z.P.T.K. a de plus en plus de mal à garder la même attitude ; les pressions, les discussions au sein de ses sections et de ses districts deviennent tellement vives qu’il se trouve dans l’obligation de convoquer une Assemblée générale extraordinaire, le 29 octobre 1933 à Lens, presque entièrement consacrée à la question des liens avec le C.K.P. et le Conseil d’Entente 308 . Dans son discours introductif, le président Siakowski rappelle que le groupement catholique a toujours œuvré en faveur de l’unité de l’immigration, souligne les mérites de Jan Szambelanczyk et son dévouement à la cause du C.K.P., mais demande de bien prendre en considération les circonstances présentes et, en conséquence, propose que l’union catholique rejoigne les rangs du Conseil d’Entente, afin de donner justement le meilleur exemple de sa volonté de coopération. Les opinions des délégués sont partagées : les uns se rendent aux arguments avancés en faveur d’un rapprochement avec l’organisation gouvernementale, les autres préfèrent la fidélité à l’institution qu’ils ont contribué à bâtir. Le secrétaire général, l’abbé Czeslaw Garstecki, est même contraint d’user de son influence pour convaincre l’assemblée d’adopter la proposition de S. Siakowski : si le Z.P.T.K. n’adhère pas au Conseil d’Entente, il sera obligé de démissionner, le jour même, de sa fonction au secrétariat. Le recteur Lagoda n’est plus là pour le soutenir dans une position contraire, et les directives de la Chancellerie du Primat, qui préfère apaiser les tensions avec le gouvernement polonais, doivent sans doute être assez strictes. L’abbé Garstecki lit alors le texte d’une longue motion ; dans sa conclusion, celle-ci autorise le Bureau du Z.P.T.K. à entamer des pourparlers en vue d’adhérer au Conseil, sous réserve que le programme d’activités de l’union catholique ne soit en rien diminué :

 

« L’Union des Sociétés catholiques polonaises (…) a, dès les premiers temps, soutenu toutes les initiatives visant à créer une représentation unique [de l’émigration].

 

Aussi, lorsque fut fondé le Comité central des Polonais en France par l’émigration patriotique en étroite concertation avec les représentants des autorités polonaises en émigration, les unions catholiques ont rejoint cette centrale.

 

L’Union a même donné son président à cette organisation.

 

L’Union est restée fidèle à cette organisation jusqu’au dernier moment.

 

On ne sait pas pourquoi cette représentation et son président n’ont pas trouvé un accueil favorable chez les personnes et les organisations qui ont contribué à sa fondation.

 

Constatant cependant

 

qu’une grande partie des associations, dans les rangs desquelles figurent des membres de l’Union, ont rejoint cette nouvelle centrale,

 

que l’émigration est divisée,

 

que l’Union, fidèle à sa vocation de favoriser l’unité et la paix au sein de l’émigration parmi toutes ses composantes, ne veut pas contribuer à prolonger l’état maladif de la vie associative en émigration, qui provoque des pertes douloureuses pour l’émigration,

 

les délégués autorisent le Bureau de l’Union, par égard au bien de l’ensemble, à conclure un accord avec la nouvelle organisation.

 

Les délégués émettent cependant la restriction que le programme de l’Union, qui comprend une activité parmi l’émigration minière, agricole, parmi les femmes, la jeunesse et les enfants, ne soit en rien entravé, ni diminué. »

 

La motion est soumise au vote : 39 voix sont favorables, 15 voix s’expriment pour le maintien au sein du C.K.P., 10 délégués s’abstiennent, 1 vote est déclaré nul. Les dés sont jetés ; Jan Szambelanczyk, président du C.K.P., président d’honneur du Z.P.T.K., se lève, prend la parole et ne peut que blâmer l’absence, selon lui, de discernement des délégués ; il est désormais seul.

 

L’abbé Lagoda retiré, J. Szambelanczyk isolé, il ne reste plus que l’abbé Garstecki pour faire contrepoids, malgré son ralliement de dernière heure, à la toute-puissance des dirigeants du Conseil d’Entente. Mais, désabusé, il sait que ses jours en France sont comptés. La politique officielle dite de consolidation, les autorités polonaises, le consul Stanislaw Kara en particulier, ont fini par triompher.

 

 

 

 

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Chapitre 5

UN EQUILIBRE FRAGILE (1934 - 1939)

 

 

 

 

La question des relations avec les autorités et les associations qui leur sont dévouées, domine la vie du bloc catholique polonais en France au cours de la période 1934 – 1939. Après l’abandon du Comité central par l’Union des Sociétés catholiques polonaises, l’adhésion de celle-ci au Conseil d’Entente n’est plus qu’une question de temps. Il n’y a plus de dirigeants catholiques capables de s’opposer aux visées unificatrices du régime de la sanacja : le recteur Lagoda a été démissionné, le président Szambelanczyk n’est plus écouté au sein du Z.P.T.K., le secrétaire général Garstecki sait que son mandat arrive à son terme. Même si l’Union catholique et le clergé tentent encore de maintenir une position propre, de faire entendre leur voix, comme à propos de la représentation des associations au sein des instances dirigeantes du Conseil d’Entente ou de la conception de l’enseignement dispensé aux enfants, ils sont contraints de suivre la marche vers l’unité totalitaire imposée par Varsovie, dont l’aboutissement sera la fondation en 1938 de l’Union des Polonais en France, fédération suprême qui soumet presque toutes les sociétés polonaises de France à la politique du gouvernement polonais.

 

Cette soumission, même relative, du groupement catholique aux mots d’ordre de Varsovie, s’accompagne d’une modification importante de son mode de fonctionnement. A la tête des unions spécialisées, apparaissent des directeurs, prêtres nommés par la Mission catholique polonaise, chargés de veiller à l’animation spirituelle des mouvements, et aussi de préserver l’influence du clergé et empêcher une dépendance totale du Z.P.T.K. à l’égard de la fédération progouvernementale. Cette nouveauté présente cependant un inconvénient majeur : la rotation, assez rapide, des effectifs de la Mission entraîne des changements fréquents aux postes de direction, ce qui est une source d’instabilité. A cela s’ajoutent les problèmes récurrents de la Mission catholique : situation juridique incertaine, recrutement insuffisant des aumôniers.

 

A la veille de la Seconde Guerre mondiale, le camp catholique polonais en France se trouve donc confronté à de nombreuses difficultés de natures très diverses. Le renforcement de ses structures, notamment au niveau des districts régionaux, la multiplication d’activités attractives, lui assurent toutefois une stabilité en maintenant l’état des effectifs.

 

 

 

 

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DES RAPPORTS COMPLEXES AVEC LES AUTORITES ET LES ASSOCIATIONS POLONAISES

 

 

 

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Une adhésion sans enthousiasme

 

 

L’Assemblée générale extraordinaire du 29 octobre 1933 ayant confié au Bureau de l’Union des Sociétés catholiques polonaises le soin d’entamer des pourparlers pour adhérer au Conseil d’Entente, des contacts sont pris dès la fin de l’année, mais achoppent sur la question du nombre de représentants du Z.P.T.K. au sein du Conseil. Le groupement catholique réclame, en plus des trois mandats attribués à chaque organisation membre par le statut du Conseil, un délégué supplémentaire pour chaque union constituant la fédération. Cette procédure augmenterait évidemment le poids du Z.P.T.K. Le Conseil d’Entente refuse, et prétend même limiter l’activité des cercles de jeunesse masculine S.M.P. dans les domaines sportif et culturel 309 .

 

Finalement, les difficultés sont levées. Les parties en présence ont en effet tout intérêt à trouver un compromis : le Conseil ne peut se permettre de tenir à l’écart une organisation parmi les plus puissantes de la vie sociale de l’immigration, et soutenue par le clergé demeuré très influent ; le Z.P.T.K. fait pour sa part la preuve de sa volonté de maintenir la cohésion de l’immigration. A la réunion du Bureau de la fédération catholique du 10 mai 1934 310 , le président Siakowski annonce que le Z.P.T.K. aura droit à 9 délégués au sein du Conseil : 3 pour le bureau fédéral, 2 pour l’Union des Confréries du Rosaire, 2 pour l’Union des Sociétés masculines, et 1 pour chaque union de la jeunesse S.M.P. Il n’y a pas de représentant prévu pour la Société des Ouvriers agricoles polonais en France, bien qu’elle ait déclaré, par courrier adressé au Conseil d’Entente en date du 15 avril 1934 311 , son adhésion au Conseil aux conditions qu’établira le Z.P.T.K. A la demande de l’abbé Feliks Malecki, les unions du Rosaire et des Sociétés masculines rétrocèdent chacune un délégué à la Société des Ouvriers agricoles ; cette nouvelle répartition contente tout le monde. Le Bureau vote alors, à l’unanimité, le rattachement du Z.P.T.K. au Conseil d’Entente, et décide de publier dans la presse sa prise de position, en la motivant par son souci de « défendre les droits de l’ouvrier polonais, en commun avec toutes les unions adhérant au Conseil d’Entente. » La justification peut en effet trouver un écho favorable parmi les militants : de 1931 à 1933, la crise économique provoque la montée du chômage et, même si les licenciements touchent différemment les Polonais selon le secteur d’activités auquel ils appartiennent, l’angoisse de la perte de l’emploi et du retour forcé au pays reste constante. L’année 1934 s’annonce également sous de sombres perspectives : au printemps, les pouvoirs publics français s’attaquent directement aux compagnies minières, dont ils veulent réduire la masse d’ouvriers étrangers ; le 23 mars, au cours d’une réunion à Paris du Comité central des Houillères, Henri de Peyerimhoff annonce le renvoi prochain, sur ordre gouvernemental, de 6 000 à 7 000 ouvriers immigrés, dont 5 000 à 6 000 Polonais du Nord et du Pas-de-Calais 312 .

 

Une longue lutte d’influence opposant les autorités et les institutions catholiques polonaises en France (Union des Sociétés catholiques, Comité central des Polonais, Mission catholique polonaise) vient donc de connaître son épilogue. Certes, le C.K.P. n’a pas prononcé officiellement sa liquidation, mais il n’a plus guère de signification. Et, dans la perspective d’un apaisement entre le Ministère polonais des Affaires étrangères et la Chancellerie du Primat, le nouveau recteur de la P.M.K., l’abbé Witold Paulus, de l’archidiocèse de Poznan comme son prédécesseur, entré en fonction le 8 janvier 1934, se doit de rétablir des relations, sérieusement mises à mal à la fin du rectorat de l’abbé Lagoda, de coopération harmonieuse avec l’Ambassade de Paris. Le Conseil d’Entente regroupe pratiquement toutes les organisations polonaises et s’en félicite ; ne manquent à l’appel que les sections polonaises de la C.G.T.U. et de la C.G.T., ainsi que les organismes qui gravitent autour d’elles, tels que la F.E.P. ou le T.U.R. Certes, les sections syndicales polonaises représentent un potentiel important ; mais, s’il est exclu d’entrer en contact avec la C.G.T.U. communiste, le Conseil d’Entente ne peut pas non plus tenter une approche en direction de la C.G.T., à cause de l’attitude à l’égard de celle-ci du groupement catholique tout juste rallié à la fédération gouvernementale. Un long chapitre assez houleux vient ainsi de s’achever. Le front dressé par le Conseil d’Entente semble donner de sérieuses garanties de solidité, et l’union catholique doit y creuser peu à peu sa place.

 

Mais le Z.P.T.K. a en fait du mal à digérer ce qui ressemble quand même à une capitulation : en tant que pilier du Comité central des Polonais, il constituait jusqu’alors le barrage principal contre la politique hégémonique des autorités polonaises. Reflet de la lutte entre l’Eglise et l’Etat en Pologne pour se garantir la plus grande influence possible sur la société, le conflit entre le camp catholique et les représentants officiels polonais en France est tout aussi déterminant : le ralliement de la fédération catholique au groupement gouvernemental permet d’envisager la mise au pas de l’ensemble des associations polonaises de France. Le régime de la sanacja a remporté là un succès incontestable ; la route vers l’application de ses projets de domination absolue de la vie associative lui est désormais ouverte. Les rapports du Z.P.T.K. avec l’organisme fédérateur resteront donc, jusqu’en 1939, empreints de méfiance et marqués par un mécontentement continuel. Par exemple, alors que le Règlement du Conseil d’Entente répartit les travaux entre cinq commissions 313 , le groupement catholique n’est représenté, en 1935, qu’au sein de la Commission de la Culture et de l’Instruction par quelques délégués accompagnés du Recteur de la Mission catholique, et au sein de la Commission d’Education physique et civique par un délégué de la jeunesse S.M.P. Cet état ne convient pas au Z.P.T.K. ; et après plusieurs réclamations, il parvient à obtenir des représentants dans quatre des cinq commissions 314 . L’attitude du Conseil à l’égard de l’organisation de jeunesse catholique S.M.P. en particulier constitue une source de tension. Le Conseil accorde en effet plus d’attention et d’aide aux autres mouvements de jeunesse, davantage orientés en faveur du gouvernement, tels que l’Union des Francs-Tireurs, le scoutisme ou le Sokol, ce dont le S.M.P. se plaint régulièrement 315 , en envoyant même des notes de protestation. Du reste, pour le Z.P.T.K., toutes les occasions sont bonnes pour prendre ses distances : en décembre 1936, il refuse de participer à l’inauguration du nouveau local du Conseil 316 , et en décembre 1937, il émet les plus vives réserves sur la nouvelle Fédération des Ouvriers polonais (Federacja Robotnikow Polskich, F.R.P.) et son admission au sein du Conseil 317 . Hanté par la réunification qui s’est opérée entre la C.G.T. et la C.G.T.U. et par la victoire du Front populaire, Stanislaw Kara, devenu, officiellement en 1935, conseiller d’émigration auprès de l’Ambassade à Paris, n’a qu’une idée en tête : isoler les communistes polonais et, pour cela, faire entrer dans le Conseil d’Entente les éléments modérés, c’est-à-dire ceux qui sont hostiles à une collaboration avec les anciens Unitaires, de la Fédération des Emigrés polonais (Federacja Emigrantow Polskich, F.E.P.), forte d’environ 40 000 à 50 000 membres, correspondant des sections polonaises de la C.G.T. sur le terrain associatif. Pour le conseiller d’émigration, la situation est grave, et l’heure n’est plus à s’interdire tout contact avec les syndiqués à cause de l’opinion des catholiques. La réussite de la manœuvre lui permettrait également d’étoffer la composition du Conseil, en englobant les Polonais syndiqués absents à sa fondation : l’hégémonie tant désirée sur le monde associatif serait alors presque parfaite. L’idée séduit quelques dirigeants de la F.E.P. et, pour brusquer quelque peu le cours des événements, S. Kara propose une fusion entre la F.E.P. et la Société des Ouvriers polonais (Z.R.P.) appelée en renfort. Un congrès de la Fédération des Emigrés polonais, réuni en novembre 1937, vote une résolution en ce sens ; il faut alors faire entrer la nouvelle formation intitulée Fédération des Ouvriers polonais (F.R.P.) dans le Conseil d’Entente au grand dam du mouvement catholique. La création de la F.R.P. n’atteint pas toutefois les objectifs escomptés : après quelques mois d’existence, elle ne compte que 6 000 membres, l’état financier est déplorable, et une F.E.P.sécessionniste s’est maintenue 318 .

 

La création d’une structure regroupant les chorales paroissiales auprès de la centrale catholique constitue un autre sujet de mécontentement réciproque. Des chorales s’étaient en effet formées pour maintenir une certaine qualité du chant pendant les offices religieux ; et dès 1932, il était question d’en convoquer une assemblée générale spécifique. Le projet est repris en janvier 1936, ce qui provoque une forte réplique de l’Union des Cercles de Chant au cours d’une réunion de la commission culturelle du Conseil d’Entente 319 . Les avis au sein du Bureau du Z.P.T.K. sont partagés : certains préconisent de passer outre à ces observations. Finalement, l’idée du groupe catholique de fonder sa propre asssociation de chorales ne verra pas le jour au cours de la période de l’entre-deux-guerres, ce qui n’a pas manqué d’aviver la rancune de quelques dirigeants catholiques.

 

 

 

 

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Une position ambiguë à l’égard des autorités polonaises

 

 

Apparemment, les relations connaissent, à l’échelon le plus élevé, une amélioration sensible. Dans son rapport sur le clergé présenté à la réunion des consuls polonais en France, qui se tient à Paris du 2 au 4 mars 1934 320 , Stanislaw Kara note que :

 

« Fondamentalement, l’attitude du clergé à l’égard des postes consulaires et du travail qu’ils entreprennent et dirigent, est le reflet de celle de la Chancellerie du cardinal Hlond et de l’Episcopat polonais vis-à-vis du gouvernement polonais. Aussi bien dans le pays qu’ici, le clergé tend à s’assurer le contrôle moral de l’émigration. »

 

L’Eglise de Pologne n’a en effet témoigné aucune sympathie particulière pour le régime mis en place à la suite de la prise du pouvoir par le maréchal Pilsudski. L’esprit laïc de la sanacja s’est rapidement opposé à son influence sur la société polonaise, et elle a vigoureusement combattu le mariage civil et le divorce que le gouvernement désirait introduire dans la législation. Mais, selon le rapport du consul Kara, les dernières modifications, le changement du recteur de la Mission catholique et d’autres personnes à différents postes, permettent d’espérer une normalisation des relations entre le clergé et les consulats ; il y a lieu d’attendre les suites sans, toutefois, se bercer d’illusions sur le fonds de la pensée des prêtres.

 

L’ensemble de la Mission catholique polonaise donne cependant l’impression de se plier aux impératifs d’une entente harmonieuse avec les consulats, respectant en cela les consignes de la hiérarchie ecclésiastique. Au cours de son séjour en France en mai et juin 1934, le primat Hlond en personne insiste en effet auprès des aumôniers sur la nécessité d’une coopération, la plus étroite possible, avec les représentants des autorités polonaises. Faut-il y voir le signe d’une allégeance de l’Eglise envers l’Etat polonais ? L’année 1934 semble prématurée pour répondre affirmativement : deux ans auparavant, en avril 1932, le Primat a publié une lettre pastorale ’Des principes chrétiens dans la vie de l’Etat’ qui rejette à la fois le régime autoritaire de Pilsudski et les tendances totalitaires de la droite nationaliste polonaise ; elle garde en 1934 toute son actualité, mais les concessions accordées à l’Eglise par le gouvernement polonais, sur la question du divorce par exemple, permettent d’apaiser les relations. Ainsi, à la réunion annuelle des prêtres polonais en France du 9 novembre 1934, l’Ambassadeur de Pologne prononce un discours sur les différents aspects de leur mission, en tant qu’aumôniers, en tant qu’animateurs de la vie sociale des immigrés, et en tant que Polonais au contact des Français, en particulier du clergé et du camp catholique français, à l’issue duquel il est acclamé. Dans son compte rendu au Ministère des Affaires étrangères 321 , l’Ambassade se réjouit du fait que « la politique de la Mission catholique polonaise à l’égard du pays et des représentations polonaises en France semble se diriger sur de nouveaux rails », et y voit « de manière certaine l’effet, d’une part, de la visite du cardinal Hlond et, d’autre part, du remplacement de l’abbé Lagoda par l’abbé Paulus au poste de recteur de la Mission catholique ».

 

Même l’Union des Sociétés catholiques polonaises semble suivre le mouvement. Elle décide en effet de participer au deuxième Congrès des Polonais à l’Etranger, en août 1934 à Varsovie, au sein de la délégation du Conseil d’Entente 322 . Personne ne s’émeut du fait que Jan Szambelanczyk, qui avait pourtant participé aux réunions du Conseil d’Organisation des Polonais à l’Etranger à la fois au titre du C.K.P. et du Z.P.T.K., ne figure plus dans la délégation française à cette deuxième assemblée, alors que s’y trouve Julian Majorczyk, président de la F.E.P. 323 . Du reste, la délégation française à la réunion de Varsovie, qui débouchera sur la fondation de l’Union mondiale des Polonais à l’Etranger (Swiatowy Zwiazek Polakow z Zagranicy), compte autant de représentants des organisations syndicales que du camp catholique. Parmi les délégués, on note donc Stanislaw Siakowski au nom du Z.P.T.K., et Julian Majorczyk pour la F.E.P. ; et parmi les invités en tant qu’experts, Marciniak, trésorier des sections polonaises de la C.G.T., siège aux côtés du recteur Paulus.

 

Au niveau des instances dirigeantes, tout semble donc aller pour le mieux, même si une motion de l’Assemblée générale du Z.P.T.K. du 27 octobre 1935 se permet de rappeler que les autorités doivent aider l’action du groupe catholique de la même manière que celle des autres associations 324 . Mais localement, les craintes formulées par S. Kara sur l’esprit d’opposition de certains membres du clergé se vérifient parfois. Dans l’Est de la France en particulier, l’abbé Mieczkowski, en poste à Merlebach, et le doyen Rogaczewski surtout, sont accusés en 1934 par le consul à Strasbourg, J. Lechowski, de critiquer pêle-mêle les autorités et les principales organisations progouvernementales telles que les Sociétés Pilsudski, les Francs-Tireurs, le Travail civique des Femmes (Zwiazek Pracy Obywatelskiej Kobiet) 325 . Cette dernière, créée en 1932 pour contrecarrer les traditionnelles Confréries du Rosaire et Sociétés féminines, est leur cible privilégiée : le doyen Rogaczewski aurait même, dans une circulaire, interdit aux Polonaises catholiques d’y adhérer.

 

Des constatations presque identiques, collaboration de façade mais antagonisme de fond entre clergé et consulats, sont formulées à la réunion des consuls polonais en France des 2 et 3 novembre 1936 326 . Le consul à Strasbourg, Lechowski toujours, indique que « malgré les efforts intensifs et la bonne volonté du poste consulaire, la coopération avec le clergé polonais laisse beaucoup à désirer, exclusivement de la faute du clergé qui mène une politique propre, bien qu’il proclame publiquement sa loyauté et son désir de collaboration ». Il reconnaît certes que les aumôniers de son territoire consulaire, qui combattaient âprement les associations gouvernementales, adoptent maintenant une attitude plus neutre à l’égard de celles-ci ; mais il note aussi toute une série d’actions, menées par le clergé, contraires au programme gouvernemental en matière de direction de la vie sociale des immigrés : tentatives de transformation de sections du Z.R.P. en organisations catholiques, attitude indifférente voire négative envers le Conseil d’Entente, accusations continuelles de la Pomoc Oswiatowa liée au clergé contre le district du Conseil, non participation aux cérémonies funèbres en l’honneur du général Orlicz – Dreszer sous le prétexte que ce dernier était protestant, non respect des consignes administratives, en particulier non information des changements intervenus dans les postes d’aumôniers. Il conclut enfin qu’ « il faudrait régler, de manière formelle et fondamentale, l’attitude de la Mission catholique et du clergé en poste en France à l’égard des autorités gouvernementales polonaises qui, tout en ne désirant absolument pas se mêler des affaires religieuses, ne devraient pas tolérer que certains prêtres mènent, dans les questions sociales et la vie associative, leur propre politique, souvent contraire à la nôtre et à notre programme de travail bien défini ». Le consul à Paris, Kawalkowski, n’émet aucune remarque défavorable à l’égard des aumôniers de son district consulaire ; de même le consul à Lyon, Czosnowski, même s’il regrette une certaine méfiance dans leurs relations réciproques. Le consul à Toulouse, Chamiec, n’a à traiter qu’avec un seul prêtre qui se mêle très peu de problèmes sociaux. Par contre, le consul Obrebski, à Marseille, n’a aussi qu’un seul prêtre en poste dans le territoire de son consulat : le jeune abbé Skweres, qui vient juste de remplacer l’abbé Swiader, et dont l’inexpérience provoque de graves remous au sein des colonies polonaises.

 

En mars 1938 encore 327 , le consul à Lyon, Wladyslaw Mierzynski, se plaint du désintérêt de l’abbé Wahrol, à Saint-Etienne, pour les initiatives des associations, et de l’attitude de l’abbé Drelowiec, au Creusot, créant une ligue catholique opposée au K.T.M. local. On le voit, les rapports diffèrent selon les régions et aussi, peut-être surtout, en fonction des personnalités des uns et des autres. Mais ils démontrent également un haut niveau de méfiance réciproque entre clergé et consulats, ainsi qu’une forme d’espionnage permanent des agissements des prêtres épiés par les fonctionnaires consulaires.

 

Toutefois, certains événements fournissent, de temps en temps, l’occasion de démontrer que, même si des divergences apparaissent sur le terrain entre aumôniers et agents des consulats, la volonté de collaboration entre les institutions peut exister, afin de préserver le modus vivendi un peu particulier établi entre le clergé et les autorités. Tel fut le cas, en 1934, avec la participation du camp catholique au Congrès des Polonais de l’Etranger à Varsovie, et l’accueil réservé à l’Ambassadeur de Pologne à Paris à la réunion annuelle des prêtres polonais en France. L’annexion par la Pologne de la Silésie de Cieszyn, en septembre 1938, en est une autre illustration. Des lettres et des télégrammes de félicitations sont adressés, en grand nombre, au gouvernement polonais par le Conseil d’Entente, de nombreux comités locaux K.T.M., de multiples associations 328 . Des prêtres, des responsables de sections locales du Z.P.T.K. apposent leurs signatures au bas des déclarations envoyées par les K.T.M. : à Billy-Montigny par exemple, la première signature est celle de l’abbé Kitka, puis viennent celles des présidents de toutes les sociétés locales, parmi lesquelles la confrérie du Rosaire, la société Sainte Barbe, les sections féminine et masculine de la jeunesse K.S.M.P. Le district parisien de la fédération catholique vote, le 2 octobre 1938, une motion exprimant la joie de voir le retour à la patrie du territoire d’Outre-Olza. Et les prêtres polonais en France, réunis à Clamart le 25 novembre, adressent au Président de la République de Pologne une dépêche, signée par le recteur Cegielka, qui, sans mentionner explicitement l’affaire de Cieszyn, félicite les autorités polonaises pour les derniers résultats de leur politique étrangère 329 :

 

« Les prêtres polonais en France, réunis en assemblée à Clamart près de Paris le 25 novembre 1938 en présence de Monsieur l’Ambassadeur, T’adressent, Monsieur le Président, l’expression de leur hommage et de leur attachement, et T’assurent de leur dévouement pour la Pologne qui, au cours des dernières semaines, pleine de majesté et de victoire, a brillé à la face du monde grâce à Tes efforts. »

 

Cette déclaration marque l’aboutissement de l’évolution du clergé polonais en France, amorcée seulement en 1934 par une normalisation progressive des rapports, au moins au niveau de la P.M.K., vers l’approbation de l’idéologie totalitaire qui s’impose de plus en plus nettement en Pologne. A Varsovie, le Camp de l’Unité nationale (Oboz Zjednoczenia Narodowego, O.Z.N.), mis en place en 1936 en remplacement du B.B.W.R. dissous, vise à rassembler toute la droite politique derrière des slogans nationalistes ; la glorification outrancière du chef suprême, E. Rydz-Smigly, promu à son tour maréchal de Pologne en novembre 1936, tend à faire disparaître les différences entre sanacja et endecja (Parti national-démocrate, N.D.). La politique étrangère du colonel Beck imite les méthodes de Hitler à l’égard des pays de cette partie de l’Europe : l’annexion de la Silésie de Cieszyn par la Pologne est au diapason de celle des Sudètes tchèques par l’Allemagne. L’aveuglement du colonel Beck face à l’encerclement progressif de la Pologne préparé par Hitler, a-t-il gagné la société polonaise, les Polonais de France en particulier ? Il paraît peu probable que les militants de base aient eu assez d’informations et de recul pour mesurer la portée de l’événement. Mais le chauvinisme démesuré propagé en Pologne a sans doute aussi des répercussions en France. Les responsables du Conseil d’Entente, comme Stefan Rejer ou Piotr Kalinowski, ne peuvent qu’être favorables. Les prêtres et les dirigeants catholiques polonais en France ne peuvent rester indifférents ; l’attitude de la Pologne flatte aussi leur amour-propre de ’Polonais – Catholique (Polak – Katolik)’, mot d’ordre cher à la N.D. : tout ce qui fortifie le caractère polonais contribue également au renforcement du catholicisme. Cette fois, les visées totalitaires de la sanacja et du régime des colonels de Varsovie s’accordent avec les aspirations nationalistes de la N.D.

 

Les autorités polonaises sont évidemment satisfaites de ces relations entre représentants de l’Eglise et de l’Etat polonais en France. Le consul Kara, dans son rapport final d’activités dressé en octobre 1938 330 , estime que le clergé, mal disposé à l’égard du gouvernement jusqu’en 1934, collabore maintenant loyalement avec les consulats et le Conseil d’Entente ; il est même intervenu en 1936 pour rétablir une dotation mensuelle de 5 000 F. en faveur de la Mission catholique 331 .

 

 

 

 

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Des heurts avec les enseignants de polonais

 

 

Les relations du clergé avec le corps enseignant sont, au cours de cette période, tout aussi ambiguës qu’avec les autorités officielles. Certes, l’accord de janvier 1933 entre le recteur Lagoda et le ministre Jedrzejewicz fait qu’au sommet elles sont nettement plus sereines qu’auparavant, plus calmes et moins chargées d’animosité. Cependant, à la base, subsistent çà et là quelques tensions locales. Encore une fois, la personnalité des différents intervenants est prépondérante dans la qualité des rapports.

 

Ainsi, le caractère impétueux de l’abbé Rogaczewski rend la répartition des attributions particulièrement délicate dans l’Est de la France 332 . Le Consulat de Strasbourg reproche aux prêtres polonais du district, leur ingérence dans les questions sociales et scolaires, en particulier le fait qu’ils essaient de conclure des accords avec les directions des entreprises pour nommer, aux postes d’instituteurs vacants, des personnes dévouées à l’Eglise. Le doyen Rogaczewski se retranche derrière la nécessité de disposer d’un instituteur catholique ; il se sent obligé de combattre toute autre personne à un tel poste. Chacun reste sur sa position ; le dialogue de sourds continue. Le rapport du Consulat conclut du reste que :

 

« l’accord établi avec la Mission catholique polonaise, après le séjour de Mgr Kubina l’année dernière, cesse d’être respecté ; on sent de la part du clergé un retour aux anciennes méthodes d’action, dans le but de se garantir la plus grande influence sur l’émigration, même y compris la lutte contre les différentes initiatives de l’Ambassade ou du Consulat dans le domaine socio-culturel, et l’ébranlement de l’autorité des personnes soutenues par les représentations de la République de Pologne. »

 

Entre 1936 et 1938, les relations entre les instituteurs de la circonscription consulaire de Marseille et le prêtre polonais en poste à l’Abbaye de Cendras, les abbés Marian Skweres et Kazimierz Bober successivement, sont également tendues 333 : l’instituteur reproche à l’aumônier d’organiser l’enseignement du catéchisme aux mêmes heures que les cours de polonais, et l’aumônier reproche à l’instituteur de convoquer délibérément les réunions du comité des parents d’élèves le dimanche matin au moment des offices. En octobre 1938, elles deviennent tellement conflictuelles que la Mission catholique polonaise est contrainte de révoquer l’abbé Bober dès le mois de décembre.

 

Le 1-er février 1935, l’Ambassade de Pologne à Paris confie au Conseil d’Entente la gestion et le contrôle des classes maternelles, garderies et patronages. Et la Commission de la Culture et de l’Instruction du Conseil se met sérieusement au travail, cherchant à organiser de manière rationnelle cette branche de l’éducation. Les progrès réalisés sont assez intéressants 334 :

 

 

 

Année scolaire Nombre de classes maternelles Nombre de garderies Nombre d’enfants

1934 / 35 33 5 2 076

1935 / 36 23 23 3 032

1936 / 37 24 38 3 725

 

 

 

 

A ces chiffres il faut ajouter, à partir de l’année scolaire 1935 – 1936, trois centres polonais existant dans des écoles maternelles françaises, à Evin-Malmaison, à Montigny-en-Ostrevent et dans le quartier de De Sessevalle à Somain. Même si cette action n’atteint pas les résultats escomptés 335 , elle empêche toutefois le clergé de retrouver le rôle dominant joué dans ce secteur jusqu’au début des années 1930. Ainsi par exemple, au début de l’année 1935 – 1936 encore, le prêtre polonais de Bruay, l’abbé Wyderka, remet à la charge du Conseil d’Entente les quatre garderies que lui finance la Compagnie des Mines de Bruay, mettant de cette manière un terme à de longues négociations entre l’Ambassade et le doyen Radwanski 336 .

 

Les ’cours du jeudi’, instaurés par le consul Kara en 1934, constituent une autre source de tension entre le système scolaire et le mouvement catholique. Il s’agit d’utiliser la journée du jeudi, libre de toute activité scolaire dans l’enseignement primaire, pour encadrer les jeunes et leur inculquer des rudiments de langue polonaise, surtout dans les cités où n’existent pas de cours de polonais assurés par des moniteurs agréés 337 . Ces cours sont confiés en majorité aux personnes jugées les plus compétentes parmi les ouvriers, leurs femmes ou leurs filles ; la sélection est effectuée par les fonctionnaires consulaires ou la Commision d’Instruction du Conseil d’Entente. Ils se déroulent le plus souvent dans des conditions matérielles difficiles, dans des salles privées, des arrière-salles d’estaminet, peu propices à l’enseignement. Aussi les responsables se contentent de faire chanter les enfants, les divertir par des jeux, leur raconter les événements principaux de l’histoire polonaise, leur donner le minimum de connaissances sur la Pologne actuelle, mais leur apprennent fort peu le maniement de la langue. Les statistiques relatives à cette action se présentent de la manière suivante 338 :

 

 

 

Année scolaire Nombre de centres Nombre d’élèves Total du personnel d’encadrement

1934 / 35 70 3 691 79

1935 / 36 116 6 677 93

1936 / 37 156 8 500 116

 

 

 

 

Or le jeudi est également le jour consacré à l’enseignement du catéchisme ; et dans les localités, les responsables d’associations catholiques, en particulier les femmes des organisations féminines qui apportent leur concours aux prêtres pour s’occuper des enfants, ainsi que les aumôniers voient d’un mauvais œil cette ingérence des autorités dans la gestion de la journée du jeudi. Du reste, très peu de personnes dépendantes de la Mission catholique s’investissent dans cette nouvelle activité : seuls deux prêtres et deux religieuses figurent parmi le personnel d’encadrement en 1935 – 1936, le nombre de religieuses ne passe qu’à trois en 1936 – 1937. La question n’a pas toutefois provoqué de conflit ouvert entre les uns et les autres : le groupement catholique et le clergé, bien que n’appréciant pas l’initiative du consul Kara et ne s’y engageant pas, ont en général observé à son égard une stricte neutralité. L’explication réside certainement dans le fait que le recteur Paulus a donné son accord pour l’ouverture de ces cours, sous la condition qu’une place sera réservée à l’enseignement du catéchisme. C’est ce qu’il affirme à la réunion du Bureau du Z.P.T.K. du 28 octobre 1934, coupant ainsi court à toute discussion et à toute polémique 339 .

 

 

 

 

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L’Union des Polonais en France

 

 

Au cours de la réunion des présidents des organisations membres du Conseil d’Entente du 16 janvier 1938 340 , l’Union des Comités de Sociétés polonaises, titre officiel du groupement des K.T.M., propose une réorganisation du Conseil. Le projet prévoit le remplacement de la Rada Porozumiewawcza par une Union des Polonais en France (Zwiazek Polakow we Francji – Z.P.F.) ; la cellule de base serait le K.T.M. ; ceux-ci ainsi que les associations locales isolées constitueraient, sur un territoire déterminé, un district du Z.P.F. ; l’Union représenterait l’instance suprême. Il semble toutefois hautement probable que cette nouvelle initiative soit due aux autorités de Varsovie, toujours soucieuses de conforter leur domination sur la vie associative polonaise en France. Dans son rapport final d’activités 341 , le consul Kara affirme en effet que le souci du Ministère des Affaires étrangères était de donner à son idée l’apparence d’une demande de la base :

 

« A l’automne 1937 a été lancée, par le Ministère des Affaires étrangères, l’initiative de transformer l’organisation du Conseil d’Entente en Union des Polonais en France. Puisque l’intention du Ministère était que toute cette réorganisation, dans son lancement et son exécution, revête un caractère social, il fut décidé de reporter la convocation de l’assemblée à l’automne 1938. »

 

Le projet de transformation vise donc à établir une liaison directe, en tout cas plus rapide, entre la base et le sommet. Aussi l’une des motions de la réunion du 16 janvier préconise de créer des comités locaux là où ils n’existent pas encore et où les conditions le permettent. Une autre motion demande à toutes les organisations de faire correspondre le découpage de leurs propres districts avec celui qui sera en vigueur pour le Z.P.F. La manœuvre est adroite : pouvant ainsi transmettre les informations à la base par l’intermédiaire de ses districts, le Z.P.F. abandonnerait les canaux passant par les bureaux des unions membres et, en quelque sorte, mettrait au pas ces unions souvent jalouses de leurs prérogatives. Des circulaires sont bientôt envoyées à tous les groupements, avec les projets de statut et de règlements intérieurs pour le Z.P.F., les districts du Z.P.F., et les K.T.M. 342 .

 

Toutes ces modifications ne plaisent pas nécessairement à la fédération catholique, dont la structure connaît alors un développement tentaculaire étudié dans la suite du chapitre. En particulier, l’article 3 du statut de l’Union des Polonais provoque son mécontentement :

 

« L’Union des Polonais en France est l’organisation centrale des sociétés polonaises entrant dans la composition des Comités des Associations locales, ainsi que des groupements régionaux et des unions dont les activités s’inspirent des principes nationaux, catholiques et chrétiens. »

 

Le 27 novembre 1938, le Bureau du Z.P.T.K. rédige une note de protestation adressée à la Commission statutaire du Z.P.F. auprès du Conseil d’Entente. Le groupe catholique fait d’abord remarquer que, compte tenu du fait que l’immigration polonaise en France ne comprend aucune organisation protestante ou orthodoxe, la distinction entre les caractères catholique et chrétien n’a pas de fondement. Il déclare son opposition à l’usage dans les statuts du mot ’chrétien’, qui pourrait se prêter à une interprétation trop large à son avis, et donner ainsi la possibilité d’adhérer au Z.P.F. « à ceux qui ont abjuré la foi de leurs pères » : il n’est pas question pour le Z.P.T.K. de collaborer avec, par exemple, l’Association des Universités ouvrières (T.U.R.) et les organisations idéologiquement proches de celle-ci. Il demande encore que ne puissent entrer dans la prochaine Union des Polonais que les sociétés se réclamant des valeurs catholiques et désireuses de s’y conformer dans leurs activités. Il propose enfin que, dans le libellé de l’article 3, seule la référence aux principes nationaux et catholiques soit maintenue.

 

Ce courrier du Z.P.T.K. ressemble cependant fortement à un combat d’arrière-garde. Il n’est plus possible pour l’union catholique de mener, contre une organisation qui regroupe quand même la grande majorité des sociétés polonaises et qui a l’appui des autorités gouvernementales, le même combat que celui livré en son temps contre la formation du Conseil d’Entente en défendant, aussi longtemps que possible, le Comité central des Polonais. Il n’est plus question d’entamer une nouvelle lutte d’influence. La situation générale de l’immigration polonaise en France, la situation des associations polonaises, et le contexte politique international n’y sont du reste pas favorables. Le Bureau du Z.P.T.K. l’a bien compris : au cours de sa réunion du 27 novembre 1938, le jour même où il rédige la note de protestation précédemment indiquée, il prend la décision d’adhérer à la future Union des Polonais 343 . Et le Z.P.T.K. est bien présent à l’Assemblée générale du 11 décembre 1938 à Douai : le matin, ont lieu les assemblées générales de dissolution du Conseil d’Entente et de l’Union des K.T.M., et l’après-midi, l’assemblée de constitution de l’Union des Polonais 344 . Mais la leçon des années 1933 et 1934, où la fédération catholique avait dû âprement négocier le nombre de ses délégués au sein du Conseil d’Entente, a été retenue. Ce n’est pas le Z.P.T.K. en tant que fédération, mais chacune des unions le constituant, qui adhère individuellement au Z.P.F. Cela permet de disposer d’un nombre convenable de délégués au sein de la nouvelle institution. L’article 8 du statut du Z.P.F. prévoit en effet que chaque union membre sera représentée à l’assemblée générale par 3 dirigeants, le groupement catholique disposera ainsi de 15 voix ; et les présidents des 5 unions formant le Z.P.T.K. siègeront d’office au Conseil de l’Union des Polonais (article 11 du statut).

 

En avril 1939, l’Union des Sociétés catholiques polonaises réitère sa protestation contre l’article 3 du statut du Z.P.F. : le Bureau constate que, malgré sa note de novembre 1938, aucune proposition de modification de l’article 3 n’est arrivée, et décide de maintenir sa protestation auprès de l’Union des Polonais 345 . Des frictions apparaissent aussi dans certaines régions, comme en Alsace 346 , entre les districts du Z.P.T.K. et ceux, nouvellement formés, du Z.P.F. :

 

« Nous ne savons quelle est la situation dans les autres districts, mais ici en Alsace, les personnes choisies par l’Union [des Polonais] et perfidement élues au bureau du District de l’Union au cours de l’assemblée constitutive à Mulhouse, n’ont cure du bien de toutes les organisations polonaises nationales et catholiques, mais sont surtout dévouées aux Francs-Tireurs, aux anciens combattants, aux cercles de chant et aux Pilsudskistes. (…) Elles reçoivent de Pologne une aide matérielle qui devrait être partagée entre toutes les sociétés polonaises loyales envers la Pologne, et donc aussi bien les catholiques que celles exclusivement laïques. Nous ne recevons pas cette aide. (…) L’Union des Polonais en France, il me semble, n’estime guère le travail des prêtres, ni les prêtres eux-mêmes. (…) » (extrait de la lettre de l’abbé Wiatr du 30 mai 1939).

 

« Comme auparavant au moment de la création du district du Conseil d’Entente, de même maintenant à la création du district de l’Union des Polonais, on ne tint aucun compte du fait que les organisations catholiques polonaises en Alsace sont les plus anciennes, les plus nombreuses, les plus méritantes. La fondation des districts du Conseil et de l’Union a été exclusivement confiée à des personnes qui se tiennent à l’écart des organisations catholiques, en évitant les militants catholiques méritants. On s’est même garanti très soigneusement, bien que de manière guère honorable, contre l’entrée d’un dirigeant catholique au sein du bureau du District de l’Union des Polonais. (…) Nous ne pouvons accepter un tel état de faits. » (extrait de la motion du district IX Alsace du Z.P.T.K. pour l’Assemblée générale du 4 juin 1939).

 

Mais rien ne peut modifier profondément les positions respectives ; et bon gré mal gré, l’union catholique conserve au sein du Z.P.F. la place qu’elle a prise dans le Conseil d’Entente. Du reste, des problèmes bien plus graves vont bientôt se poser à l’ensemble des associations polonaises, reléguant au second plan les anciennes divergences.

 

 

 

 

 

 

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LE MAINTIEN DES STRUCTURES, DES ACTIVITES ET DES EFFECTIFS, MALGRE LES PROBLEMES

 

 

 

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La prédominance des unions au sein de la fédération des sociétés catholiques

 

 

Depuis la réorganisation des années 1929 – 1932, avec la création des unions spécialisées pour les enfants, la jeunesse et les adultes respectivement, la structure de l’Union des Sociétés catholiques polonaises semble avoir trouvé une plus grande stabilité, qui lui a permis de traverser l’orage provoqué par la ’politique de consolidation’ sans sombrer complètement. Mais la secousse a été forte et a laissé des traces.

 

En haut lieu, on désire réaffirmer l’autorité de l’Eglise sur le mouvement catholique. Aussi, à la réunion du Bureau du Z.P.T.K. du 10 mai 1934 347 , le président Siakowski annonce qu’à la demande du recteur Paulus, des directeurs ont été nommés auprès de chaque union : l’abbé Antoni Sawicki pour les confréries du Rosaire, l’abbé Jan Glapiak pour les sociétés masculines, l’abbé Feliks Malecki pour les ouvriers agricoles, l’abbé Stanislaw Stefaniak pour la jeunesse masculine, l’abbé Emil Gielec pour la jeunesse féminine, et l’abbé Jozef Paciorek pour les enfants. En ce qui concerne les ouvriers agricoles, les jeunes et les enfants, cette disposition ne surprend pas ; elle officialise en quelque sorte un état de fait. La pastorale destinée aux travailleurs agricoles concerne essentiellement le doyenné de Paris ; et l’abbé Malecki, attaché au siège de la Mission à Paris, aidé de quelques laïcs formant une sorte de bureau, s’efforce de répondre aux diverses demandes d’intervention. L’union de jeunesse S.M.P. masculine dispose déjà, depuis un peu plus d’un an, d’un instructeur en la personne de l’abbé Albin Jakubczak, nommé le 1-er mars 1933 ; appelé au rectorat de la Mission, il est remplacé le 25 avril 1934 par l’abbé Stefaniak 348 . Mais ceci ne constitue pas une nouveauté : dès leur création en 1914 puis en 1919, les S.M.P. de Pologne ont toujours fonctionné avec l’aide d’un aumônier, portant le titre de directeur et assurant l’animation du mouvement. Quant à l’abbé Paciorek, c’est lui qui a lancé l’idée de grouper les enfants dans des associations catholiques propres ; il est le père spirituel et le directeur administratif de l’organisation.

 

Mais cette officialisation en elle-même, et l’apparition de directeurs à la tête des sociétés regroupant les adultes, ne font pas l’unanimité. Les participants à la réunion s’interrogent sur le bien-fondé de la décision : on craint une dislocation du Z.P.T.K. Finalement, il est convenu qu’une délégation, constituée du président, du trésorier et du secrétaire général du Z.P.T.K., ainsi que de la présidente de l’Union des Confréries du Rosaire, se rende à Paris chez le Recteur pour en discuter.

 

Le problème se pose de savoir quels sont les motifs de la nomination de prêtres aux postes de directeurs des unions, et quelles fonctions sont attachées à ce titre. Les deux questions sont liées. Certes, à cette période, l’Episcopat polonais procède à la réorganisation de ses mouvements laïcs dans le nouveau cadre défini sous l’appellation d’Action catholique, selon les principes édictés par le Vatican 349 . Dans ses explications, l’abbé Malecki, parlant au nom du Recteur à la réunion de mai 1934, insiste sur le fait qu’il s’agit d’un moyen pour renforcer, développer, dynamiser la fédération catholique. Mais la concomitance de la nomination des directeurs avec les discussions sur le ralliement du Z.P.T.K. au Conseil d’Entente, et les tâches associées au titre de directeur, laissent planer le doute. Assez curieusement, la décision du Recteur est présentée au Bureau du Z.P.T.K. le jour même où celui-ci décide définitivement d’adhérer au Conseil et de rendre publique son adhésion. Et le rôle imparti au directeur d’une union n’est pas cantonné à la direction spirituelle du mouvement ; il doit seconder le secrétaire général du Z.P.T.K. en s’occupant de toute l’administration concernant son union. Il doit donc être présent à toutes les réunions de la fédération ainsi qu’à celles de sa propre union ; par conséquent, il participe à la prise de toutes les décisions. Pour des laïcs habitués, en Westphalie d’abord pour beaucoup, puis aux premiers temps de leur installation en France, à se prendre en charge et à décider de leurs activités, cette nouvelle façon de travailler est surprenante. Le recteur Paulus persiste cependant dans son idée et, le 17 juin 1934, il vient en personne à la réunion des dirigeants du Z.P.T.K. pour entériner la nomination des directeurs 350 .

 

Par ailleurs, il y a lieu de remarquer aussi que, dans le mouvement catholique polonais en France, la notion d’Action catholique, au sens de la nouvelle formulation préconisée par le pape Pie XI, n’est largement présentée aux adhérents qu’à l’Assemblée générale du 27 octobre 1935, donc bien après l’arrivée des directeurs à la tête des unions. Dans son exposé ’L’Action catholique et les unions du Z.P.T.K.’ 351 ,le nouveau secrétaire général, l’abbé Seweryn Krzysztofik, présente les six conditions pour qu’un groupement puisse être reconnu comme membre de l’Action catholique. Entre autres, il doit s’agir de catholiques laïcs, affiliés à une organisation de femmes, d’hommes ou de jeunes, ratifiée par l’Eglise et subordonnée à la hiérarchie ecclésiastique. Mais l’abbé Krzysztofik ne souffle mot de la fonction de directeur, avec laquelle les dirigeants se sont peut-être déjà familiarisés, et indique seulement que la structure du Z.P.T.K., avec ses cinq unions spécialisées, répond en tout point aux exigences du Saint Père, et qu’il faut encore intensifier les actions en vue d’un approfondissement de la vie religieuse des membres et d’un plus grand rayonnement sur l’environnement. De fait, l’organisation de l’Action catholique dans le monde, en Pologne en particulier, a sans doute été une source d’inspiration pour le Z.P.T.K. en France, mais n’a pas modifié profondément sa façon d’être. Seule la jeunesse S.M.P. transforme, à cette date, sa dénomination en Association catholique de la Jeunesse polonaise (Katolickie Stowarzyszenie Mlodziezy Polskiej – K.S.M.P.) ; plus tard seulement, au cours de son assemblée générale du 29 mai 1938, l’Union des Sociétés masculines prend le titre d’Union des Sociétés catholiques d’Hommes polonais en France (Zwiazek Katolickich Stowarzyszen Mezow Polskich we Francji) 352 .

 

Cependant, la nomination des directeurs, qui veillent incontestablement au caractère propre de l’organisation, mais qui jouent aussi le rôle de permanents administratifs, va renforcer la position des unions. Elles délibéraient déjà en assemblées générales séparées ; leurs bureaux se réunissaient à part ; et maintenant, grâce à l’aide d’un prêtre attaché à leur service, même s’il n’est pas dégagé des activités pastorales, elles peuvent mener leur administration, leur programme d’action, sans se référer à la structure centrale du Z.P.T.K., en particulier au secrétaire général. Cette prédominance des unions comporte toutefois le risque de les voir réclamer de plus en plus d’autonomie par rapport à la fédération.

 

Au début de l’année 1933 déjà, un district de la jeunesse S.M.P. masculine s’était créé dans la région de Bruay-en-Artois 353 ; un district Lens fonctionnait aussi depuis le mois de juillet 1933 au moins 354 . Il semble toutefois que ces unités administratives n’étaient pas entièrement constituées. Aussi, au début de 1934, se déroulent successivement trois assemblées générales qui procèdent à la formation définitive des districts : le 14 janvier pour le district I Lens, le 21 janvier pour le district II Douai, et le 4 mars pour le district III Bruay 355 . Une division administrative en districts propres à une union commence ainsi à se superposer à celle, déjà existante, de la fédération Z.P.T.K. Cette initiative du S.M.P. fait naître quelques craintes. Les réunions du Bureau du Z.P.T.K. du 10 mai, du 17 juin et du 28 octobre 1934, dans une large mesure consacrées au nouveau mode de fonctionnement des unions, s’en font l’écho : le S.M.P. masculin se voit reprocher de vouloir séparer ses districts de ceux de la fédération et, de manière générale, de vouloir faire sécession ; le recteur Paulus insiste même auprès des dirigeants pour ne pas constituer de districts S.M.P. distincts ; enfin, pour que le Z.P.T.K. puisse conserver le contrôle de l’ensemble des activités du mouvement catholique, il est décidé que toutes les questions financières seront réglées par le seul trésorier fédéral, les unions ne disposant pas de trésorerie propre.

 

Peine perdue, la dynamique est enclenchée. A la réunion du Bureau du Z.P.T.K. du 10 mars 1935 356 , les présidents des districts Lens et Bruay de la fédération constatent que les associations de la jeunesse masculine de leurs régions ont pris leur indépendance. Le président de l’Union S.M.P. masculine, Florjan Kubala, ajoute encore que l’Assemblée générale des jeunes du 10 février 1935 s’est prononcé en faveur de l’autonomie de l’organisation vis-à-vis du Z.P.T.K. Même l’Union des Confréries du Rosaire réclame bientôt la possession de sa propre trésorerie ; l’influence conjuguée du recteur Paulus et du secrétaire général Krzysztofik entrave momentanément la réalisation de ce souhait. Mais en 1936 357 , cette union passe outre et annonce la création de sa propre comptabilité. En décembre 1936, elle persiste et déclare procéder prochainement à la constitution de ses propres districts. L’Union des Sociétés masculines lui emboîte le pas, et désire créer un poste de trésorier personnel. Bref, chaque union membre du Z.P.T.K. réclame de plus en plus d’indépendance, et finit par l’imposer en menant une politique de faits accomplis.

 

Le consensus sur l’autonomie des unions s’étant, par la force des choses, réalisé, une mesure simple va permettre d’éviter l’effondrement de la structure fédérative du Z.P.T.K. Les unions sont autorisées à créer, là où elles le jugent nécessaire, des districts propres ; mais ceux-ci doivent reconnaître la tutelle du district du Z.P.T.K. de leur région, et en porter le titre 358 . Ainsi, un district du Z.P.T.K. n’est plus un regroupement de sociétés locales affiliées directement à la fédération, mais un regroupement de districts affiliés à des unions et de sociétés locales isolées indépendantes d’une structure régionale propre. Le schéma organisationnel devient donc plus complexe ; il entérine certes la domination des unions, mais rend plus rationnelle la circulation des informations, des communiqués et des mots d’ordre d’actions à l’intérieur de chaque mouvement ; il rehausse également le caractère fédérateur du district Z.P.T.K.au niveau d’un territoire déterminé :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A partir de la seconde moitié de 1937 et au cours de l’année 1938, les unions des sociétés masculines, du Rosaire et de la jeunesse procèdent donc à la constitution de leurs propres districts, non seulement dans le Nord de la France mais aussi dans l’Est et dans la région de Montceau-les-Mines. Par exemple, le 24 avril 1938, l’Assemblée générale du K.S.M.P. féminin adopte la même délimitation géographique de ses districts que celle en vigueur dans l’union masculine, ce qui permet l’existence de districts mixtes dans les régions où le nombre d’associations est insuffisant pour créer une entité propre ; tel est le cas à Montceau-les-Mines et en Alsace 359 . Par contre, l’opération n’est pas menée dans le district parisien du Z.P.T.K. qui connaît alors des difficultés de fonctionnement, ni dans celui de Saint-Etienne où le nombre de sociétés locales appartenant à un mouvement est trop petit 360 .

 

En ce qui concerne l’Union des Associations d’Enfants polonais, aucun document ne permet de préciser son organisation administrative ; il semble bien qu’elle soit restée à l’écart des autres unions dans leur marche vers l’autonomie. Enfin, il n’est plus possible, à ce moment, de considérer la Société des Ouvriers agricoles polonais comme une colonne spécialisée du Z.P.T.K. ; il ne s’agit plus que d’un secrétariat fonctionnant auprès du siège de la Mission catholique polonaise à Paris, chargé d’apporter toute l’aide possible aux travailleurs agricoles de la région parisienne 361 . Du reste, le Z.P.T.K. ne la cite même pas dans son courrier d’adhésion à l’Union des Polonais en décembre 1938.

 

 

 

 

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Une hiérarchie vacillante

 

 

La multiplication des fonctions à la tête des unions provoque aussi un remplacement plus fréquent des responsables. Mais si certains changements consécutifs, par exemple, au retour d’un prêtre en Pologne, ou à une nomination à un autre poste ou dans une autre paroisse, ou encore au vote d’une assemblée générale, font partie du cours normal de la vie d’une association, d’autres modifications sont dues au climat tendu régnant au sein des institutions catholiques, entretenu par la complexité des rapports avec les autorités et l’ensemble du mouvement associatif polonais en France, et par la volonté des unions à asseoir leur autonomie.

 

Même le rectorat de la Mission catholique polonaise n’est pas épargné par la vague de changements. Rappelons que l’extrême tension entre la P.M.K. et le Z.P.T.K. d’une part, et les autorités polonaises d’autre part, a entraîné la démission de l’abbé Lagoda en octobre 1933. Le mandat de son successeur, l’abbé Witold Paulus, entré en fonction en janvier 1934, arrive à expiration en 1937. Il n’est pas renouvelé pour des raisons qui restent obscures 362 ; et le 18 juillet 1937, c’est l’abbé Franciszek Cegielka, de la congrégation des Pallottins, qui occupe le poste 363 .

 

Le secrétaire général du Z.P.T.K., l’abbé Czeslaw Garstecki, est sacrifié lui aussi sur l’autel de la réconciliation avec les autorités. Le Bureau du mouvement catholique, au cours de sa séance du 28 octobre 1934, rend hommage à son dévouement durant huit années, et accueille l’abbé Seweryn Krzysztofik, chargé de lui succéder. En septembre 1936, le recteur Paulus remplace ce dernier par l’abbé Mieczyslaw Januszczak qui rentre mystérieusement en Pologne vers la fin de l’année 1938 364 . L’intérim est alors assuré par l’abbé Leon Plutowski, qui assure définitivement la charge en 1939 365 .

 

Ce sont les postes de directeurs des unions qui souffrent le plus de l’instabilité de l’encadrement religieux polonais en France. En octobre 1934, l’abbé Stefaniak rentre en Pologne, et c’est l’abbé Januszczak qui est appelé de Pologne par le recteur Paulus, pour lui succéder à la tête du S.M.P. masculin 366 . En septembre 1935 367 , c’est l’abbé Paciorek, directeur de l’association des enfants, qui rentre à son tour au pays ; son collaborateur, l’abbé Makulec, le remplace. En septembre 1936, le Recteur procède à une nouvelle distribution des tâches : l’abbé Januszczak prenant la succession de l’abbé Krzysztofik au secrétariat général du Z.P.T.K., le K.S.M.P. masculin est confié à l’abbé Plutowski ; et l’abbé Antoni Szewczyk prend la direction des Confréries du Rosaire. Au début de 1938, le directeur du K.S.M.P. féminin, l’abbé Gielec, malade du coeur, est muté dans une paroisse plus petite, aux Baudras dans la région de Montceau-les-Mines ; à partir du 1-er mars 1938 368 , l’abbé Plutowski s’occupe donc des deux unions de la jeunesse. Ainsi, tout au moins à partir de la fin de l’année 1938, celui-ci cumule trois fonctions : secrétaire général du Z.P.T.K., et directeur des deux unions K.S.M.P. Le 5 mars 1938 enfin 369 , l’abbé Franciszek Jagla, fraîchement arrivé de Pologne, prend la tête de l’Union des Sociétés masculines.

 

Au cours de l’Assemblée générale d’octobre 1935, Jozef Michalak, de Divion, est élu président du Z.P.T.K. Or, à l’occasion d’un pélerinage à Poznan, pendant l’été 1937, suivi d’un voyage à travers la Pologne, et au retour en France, celui-ci appose sa signature, en tant que président du mouvement catholique, au bas de documents ou de textes jugés, par le secrétaire général, préjudiciables à la bonne renommée du groupement. Et l’abbé Januszczak lui fait tout simplement comprendre, à la réunion du Bureau du 10 octobre 1937 370 , que sa démission volontaire est souhaitable. La majorité des membres réunis se range à l’avis du prêtre ; et J. Michalak décide de remettre ses fonctions au vice-président Stanislaw Siakowski. Certes, la nature des documents signés par Michalak n’est pas précisée ; cependant, il est raisonnable de penser que le représentant d’une importante association de l’émigration ait fait l’objet, en Pologne, de sollicitations de la part de la presse, d’organisations non-gouvernementales telles que l’Union mondiale des Polonais, et même des autorités. Or, si le groupement catholique a finalement accepté d’adhérer au Conseil d’Entente, il ne faut pas oublier dans quelles conditions cette décision a été prise. Et si, notamment sous le rectorat de l’abbé Paulus, règne une harmonie de façade dans les relations entre clergé et autorités polonaises en France, la méfiance reste souvent de rigueur, et l’antagonisme de fond perdure. Pour le Z.P.T.K. donc, pas de compromission trop ouverte ! On peut supposer que J. Michalak n’ait pas su en déterminer la limite ; deux membres du bureau du Z.P.T.K. tentent du reste d’expliquer son attitude par son incompréhension de la signification qui pouvait être donnée à sa signature. En tout cas, aucun écart de conduite trop important par rapport à la ligne officielle ne saurait être toléré de la part des dirigeants de l’organisation catholique, même de celui qui en a la charge la plus élevée.

 

Le nouveau mode de fonctionnement avec l’apparition des directeurs à la tête des unions, et les efforts de celles-ci pour obtenir leur autonomie, portent aussi leur part de responsabilité dans le climat tendu régnant au sein du comité directeur du Z.P.T.K. Les débats au cours des réunions du Bureau deviennent souvent très animés, en particulier lorsque la discussion porte sur l’indépendance des unions ; des dissensions apparaissent, et la discorde s’installe. Des réunions sont même interrompues, l’ambiance devenant houleuse, ou certains délégués quittant la séance. C’est le cas, par exemple, le 10 mai 1936 et le 26 décembre 1937. Le registre des délibérations du Z.P.T.K. note sèchement pour l’une et l’autre réunion respectivement :

 

« Les points 6, 7, 8 et 9 de l’ordre du jour ne furent pas discutés à cause des malentendus survenus entre les membres du bureau directeur. »

 

« Les points suivants de l’ordre du jour ne furent pas discutés à cause de malentendus entre les membres présents et du fait que certains quittèrent la réunion. »

 

Et ce registre ne contient aucun compte rendu pour l’année 1938 : en page 192 se termine le rapport de la réunion du Bureau du 26 décembre 1937, et en page 193, commence celui du 11 avril 1939. Il est difficile de croire qu’entre ces deux dates le bureau de la fédération catholique n’ait pas eu besoin de se réunir ; il est tout aussi improbable qu’il s’agisse d’un oubli de la part du secrétaire Feliks Rakowski qui, pratiquement depuis la fondation du Z.P.T.K. en 1924, consigne, parfois de manière trop laconique à notre regret, les comptes rendus des réunions du bureau et des assemblées générales. Faut-il alors y voir une preuve supplémentaire de tensions au sein du groupement catholique ? On peut être tenté de le supposer.

 

Les recteurs successifs prennent donc l’habitude d’assister aux réunions, pour amener plus de sérénité dans les débats et calmer quelques esprits échauffés. L’abbé Paulus, surpris peut-être par l’accueil peu favorable réservé à la nomination des directeurs en mai 1934, vient défendre son point de vue à la réunion suivante du mois de juin ; il est encore présent en octobre, mais il est vrai que c’est à l’occasion de la cérémonie de départ de l’abbé Garstecki. Après l’incident du 10 mai 1936, qui a certainement précipité le départ de l’abbé Krzysztofik du poste de secrétaire général du Z.P.T.K., le Recteur vient à nouveau mettre de l’ordre à la réunion du 27 septembre, au cours de laquelle il procède justement aux nouvelles nominations aux fonctions de secrétaire général, de directeur de l’Union des Confréries du Rosaire, et de directeur du K.S.M.P. masculin.

 

Dans ces conditions, il n’est pas facile pour les dirigeants de remplir leur rôle. Excédé par le désir des uns et des autres de tenir leurs propres comptes, le trésorier Ratajczak propose, le 13 décembre 1936, sa démission ; les autres membres du Bureau le persuadent cependant de conserver sa fonction. Puis, c’est au tour de Siakowski de présenter sa démission à l’abbé Cegielka, par courrier en date du 29 janvier 1939 ; le Recteur la refuse, et impose finalement au vice-président d’assumer la charge de la présidence jusqu’à la prochaine assemblée générale.

 

Il semble donc que l’harmonie dans les relations internes, qui régnait sous la direction de Jan Szambelanczyk et de l’abbé Garstecki, ait volé en éclats. Mais, fort heureusement pour le mouvement catholique, la composition des comités directeurs des unions, des districts des unions et des districts du Z.P.T.K., fait preuve à cette époque d’une très grande stabilité. Or ce sont ces responsables-là qui sont le plus en contact avec les sections locales, et qui animent l’organisation ; les passions exacerbées au sommet ont finalement peu d’impact sur le militantisme de la base. Ainsi, par exemple, l’Union des Confréries du Rosaire ne connaît, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, qu’un seul bureau constitué de Stanislawa Witkowska – présidente, Antonina Szypura – secrétaire, et Maria Slaska – trésorière. L’Union des Sociétés masculines, d’abord dirigé par Stanislaw Siakowski, est présidé, à partir de 1934, par Franciszek Ratajczak. Feliks Rakowski en est l’inamovible secrétaire. Le bureau du K.S.M.P. masculin élu le 23 février 1936, Alojzy Ambrozy – président, Stanislaw Broniarz – secrétaire, et Wojciech Bartkowiak – trésorier, reste en place jusqu’à l’Assemblée générale du 26 février 1939, au cours de laquelle Broniarz et Bartkowiak cèdent leurs charges à Karol Dabkowski et Kazimierz Majcherek respectivement 371 . Stanislaw Broniarz, en poste réellement depuis l’Assemblée générale du 5 novembre 1933, collaborateur de rédaction au journal Wiarus Polski, est même nommé directeur adjoint, le 15 mai 1934, par l’abbé Stefaniak ; il ouvre, à Libercourt, un secrétariat où les sections K.S.M.P. peuvent venir régler toutes les questions administratives. La composition du Bureau du K.S.M.P. féminin n’a pu être reconstituée que de manière fragmentaire, mais il est manifestement dominé par la personnalité de Teresa Durczynska :

 

fin 1933 ou début 1934 : T. Durczynska, Klementyna Nowak, Marta Bemke ;

 

avant 1938 : T. Durczynska, Helena Sieszchula 372 , Olejniczak ;

 

assemblée générale du 24 avril 1938 : T. Durczynska, Irena Majchrzak, Maria Kubas ;

 

assemblée générale de 1939 373 : I. Majchrzak, Jadwiga Walkowiak,Halina Welnowska.

 

Les dirigeants des districts du Z.P.T.K. restent également longtemps à leur poste, apportant ainsi au mouvement toute l’expérience acquise au cours de longues années de vie militante. Le district I de Montceau-les-Mines est alors animé par Stanislaw Jeziorek et Walenty Grypczynski. A la tête des districts II Lens, IV Douai et V Valenciennes, demeurent sans relâche Ratajczak, Nowacki et Grzegorzewski respectivement. Le district III Bruay, qui possède certainement le potentiel le plus élevé, est dirigé par Grzeskowiak, Michalak, Gradzielewski, Chrastek 374 . Le district VI Paris, présidé par Stanislaw Sobczak en 1935, connaît ensuite un certain fléchissement ; il se réorganise au cours de l’Assemblée générale du 13 novembre 1938 sous la direction d’Andrzej Reczek, Jan Chalupczak et Wladyslaw Pawelek. Depuis sa création, le district VII Saint-Etienne est dirigé par Marcin Cichocki puis Ignacy Dola secondé, à partir de 1938, par Michal Szostak au secrétariat. Dès la phase d’organisation du mouvement catholique dans l’Est de la France entre 1928 et 1932, il avait été question de scinder ce territoire en deux parties. Effectivement, à partir de 1937 au moins 375 , existent un district VIII Metz présidé par Jozef Mosiek, et un district IX Alsace, plus connu localement sous la dénomination de Bloc des Associations catholiques polonaises d’Alsace, dirigé par Stanislaw Konopinski.

 

 

 

Les difficultés chroniques de la Mission catholique polonaise

 

 

 

Le statut juridique de la P.M.K. ne connaît plus aucune amélioration ; aucun texte significatif ne vient lui conférer une autorité supérieure à celle qu’elle s’est forgée jusqu’alors. Le cardinal Hlond publie encore un ’Règlement pour le Recteur de la Mission catholique polonaise à Paris’, basé sur les précédentes ’Directives pour les prêtres polonais en France’, qui précise certains points de détail concernant le rôle du recteur 376 . Et, afin d’éviter tout malentendu sur les pouvoirs des aumôniers, toujours communément appelés curés par les immigrés polonais, la Chancellerie du Primat rappelle, par lettre en date du 26 octobre 1937 377 , une disposition du Conseil de la Mission d’octobre 1929, à savoir que leur titre officiel est ’Capellanus Polonorum – Duszpasterz Polski – Aumônier Polonais’, mais réserve désormais le terme de Mission catholique polonaise à la centrale de Paris.

 

La structure et le fonctionnement ne subissent pas de modifications non plus. Le territoire de la France est de nouveau divisé en quatre doyennés, le Nord n’en constituant plus qu’un seul. L’abbé Rogaczewski (Metz) demeure l’inamovible doyen de l’Est ; l’abbé Mateuszek (Les Gautherets) est celui du Sud, secondé, pour la région de Saint-Etienne, par l’abbé Knapik (Beaulieu) avec le titre de vice-doyen ; arrivé à Caen en 1937, l’abbé Sawicki prend en charge le doyenné de Paris ; et après la longue direction de l’abbé Radwanski, c’est l’abbé Szewczyk (Barlin) qui est nommé, le 20 août 1938, à la tête du doyenné du Nord 378 . Les réunions de tous les prêtres polonais de France, précédées de quelques jours de retraite spirituelle, se tiennent chaque année, et permettent de partager les diverses expériences pastorales vécues et de déterminer une ligne de conduite commune sur les principaux problèmes rencontrés.

 

La difficulté majeure de la Mission catholique reste celle du recrutement des aumôniers. Il n’y en a décidément jamais assez. Les documents concernant la période après 1934 sont très discrets sur les effectifs de la P.M.K. 379 ; fin 1938, il y aurait 79 prêtres polonais en poste en France 380 , mais leur répartition en catégories – aumôniers à demeure, missionnaires, ou étudiants – et selon les doyennés n’est malheureusement pas indiquée. Or c’est bien le point le plus important pour déterminer avec une certaine précision le potentiel de la Mission. Aussi, les réclamations des associations catholiques pour l’envoi de prêtres polonais ne cessent pas 381 .

 

Et le changement trop fréquent des prêtres continue de gêner le bon fonctionnement de l’assistance pastorale, et d’indisposer les compagnies industrielles qui subviennent à leur charge : les déplacements d’un poste à un autre, les retours en Pologne des uns, les arrivées des autres, ne favorisent évidemment pas la stabilité ; il y a même des endroits où la durée moyenne du séjour de l’aumônier n’excède pas un an 382 . Ainsi, par exemple, au 1-er juillet 1935 n’interviennent que deux modifications dans la répartition des prêtres sur le territoire français ; mais il y en a onze au 1-er août de la même année 383 . L’ abbé Franciszek Drelowiec, en poste depuis juillet 1933, quitte La Ricamarie (région de Saint-Etienne) au début de 1938, et son remplaçant, l’abbé Czeslaw Krzyszkowski venu de Noeux-les-Mines dans le Pas-de-Calais, ne reste que quelques mois, laissant la place à l’abbé Gielec, qui devient ainsi le cinquième aumônier en poste à La Ricamarie depuis l’automne 1927 384 . A Saint-Etienne par contre, le premier aumônier installé à la fin de 1931, l’abbé Wahrol, reste jusqu’en juillet 1939, date à laquelle il est muté dans le Nord, à Waziers, et remplacé par l’abbé Babirecki, non sans provoquer le mécontentement de la Compagnie des Mines de la Loire, exprimé par son directeur au Recteur de la Mission catholique :

 

« Vous me permettrez de déplorer le déplacement d’un aumônier qui commençait à bien connaître notre personnel et la population stéphanoise ».

 

Même protestation de la Société anonyme des Houillères de Rochebelle, en décembre 1938, à la suite de la révocation de l’abbé Bober par la P.M.K. 385 . Certes, la population polonaise du Gard va encore disposer d’un aumônier résidant à l’Abbaye de Cendras, puisque l’abbé Purgol est désigné pour remplacer l’abbé Bober ; mais la Société de Rochebelle proteste néanmoins contre le changement trop fréquent de prêtres, l’abbé Purgol étant déjà le quatrième à occuper le poste d’Abbaye de Cendras depuis sa création en 1933, et précise qu’elle aurait aimé être consultée.

 

Les solutions pour pallier la faiblesse numérique chronique de l’encadrement religieux polonais en France, ne sont pas faciles à trouver, les évêchés polonais n’étant pas disposés à consentir d’efforts supplémentaires. Les prêtres étudiant dans les universités françaises, à Strasbourg et à Paris en particulier, sont donc toujours régulièrement mis à contribution les dimanches et pendant les vacances. Ainsi, en 1934 386 , la pastorale dans le doyenné de Paris est assurée par dix prêtres ayant une résidence dans un lieu déterminé, à partir de laquelle leur action s’étend sur un territoire fixé, trois prêtres du siège de la Mission catholique à Paris desservant des centres polonais précis, et trois prêtres étudiants ayant également en charge des secteurs déterminés. En 1938 encore 387 , deux prêtres étudiants, les abbés Jan Tarczkowski et Miroslaw Kryzan, apportent leur concours au doyenné de Paris, s’occupant des secteurs de Melun, Dammarie-les-Lys, Kremlin-Bicêtre et Les Mureaux.

 

Les prêtres polonais formés dans les séminaires français apportent aussi un peu de forces nouvelles. Soumis à la juridiction des évêques français, ils sont soit mis à la disposition totale de la Mission catholique polonaise, comme ce fut le cas de l’abbé Jan Glapiak en 1929, soit nommés dans des paroisses françaises ; mais dans ce cas, ils prennent également en charge les Polonais de leur secteur. Bien que, dans le milieu des années 1930, il y ait eu, sans doute en permanence, environ 70 séminaristes issus de l’immigration polonaise dans les séminaires français 388 , seule une dizaine d’entre eux est ordonnée avant-guerre et rejoint, directement ou indirectement, les rangs de la pastorale polonaise 389 . Quant à la tentative de faire apprendre le polonais aux prêtres français des paroisses minières du Nord, même après dix années d’existence de l’Institut de polonais aux Facultés catholiques de Lille, elle ne porte que très peu de fruits, au grand désappointement des Compagnies des Mines d’Anzin et d’Aniche comme en témoigne un courrier adressé le 8 juillet 1935 par l’ingénieur en chef des mines d’Aniche, Broussier, au Recteur de l’Université catholique de Lille 390 :

 

« M. le Directeur Général a pris connaissance, avec grand intérêt, des renseignements très précis que vous lui donnez, notamment en disant que plusieurs ecclésiastiques français sont désormais en état de remplir le ministère auprès de la population ouvrière polonaise. De fait jusqu’ici les mines d’Aniche ont, depuis dix ans, alimenté pour moitié la subvention à la chaire de polonais mais n’en ont pas encore bénéficié et n’ont encore éprouvé aucun allègement à la charge permanente constituée par les traitements de trois aumôniers polonais ; il était manifeste au début que les services à attendre de la création de la chaire polonaise seraient à longue échéance ; mais il semble bien qu’après dix ans écoulés, il ne soit pas excessif d’espérer aujourd’hui récolter partiellement ce qui a été semé. »

 

Les prêtres figurant parmi les étudiants de l’Institut de polonais qui obtiennent les meilleurs résultats universitaires, ne sont du reste pas destinés à la pastorale parmi la population ouvrière. Et le cas de l’abbé Jean Molin du diocèse de Meaux, engagé aux côtés de l’abbé Unszlicht, juste avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, dans l’assistance religieuse aux ouvriers agricoles polonais du département de Seine-et-Marne, qui non seulement a réussi à maîtriser la langue polonaise mais a su aussi saisir la mentalité des immigrés, reste isolé 391 .

 

L’arrivée, à partir de 1935, de dix prêtres issus de la section du Grand Séminaire de Poznan préparant à la pastorale en émigration, constitue également un précieux apport 392 . Le cardinal Hlond avait ouvert, en 1929, une annexe du Grand Séminaire diocésain pour accueillir les volontaires pour la pastorale à l’étranger. Bien que le projet ait échoué faute de candidats, certains parmi les premiers inscrits ont persévéré, ce qui permet de renforcer un peu les rangs de la pastorale polonaise en France au cours des dernières années de l’entre-deux-guerres.

 

Le Primat de Pologne avait cependant poursuivi son idée en créant, en septembre 1932, la Société du Christ pour les Emigrés, congrégation religieuse consacrée exclusivement à la pastorale parmi les émigrés polonais. Mais l’apport de cette œuvre à l’encadrement religieux polonais en France reste, avant la Seconde Guerre mondiale, assez faible 393 . On note seulement la venue, en juillet 1936, de l’abbé Bronislaw Kaczanowski, nommé à Dechy après un stage à Paris mais reparti en Pologne en juin 1938, puis celle, en décembre 1936, de deux frères de la congrégation employés au siège de la P.M.K. à Paris. Au cours de l’été 1937, deux séminaristes de Potulice viennent en stage en France. Enfin, en novembre 1937, la pastorale dans la région de Clermont-Ferrand avec siège à Lyon est confiée à l’abbé Aleksander Kazniak ; ce n’est pas réellement un ’chrystusowiec’, mais un prêtre de l’archidiocèse de Gniezno – Poznan qui s’est préparé au travail en émigration, pendant un an, au séminaire de la congrégation à Potulice. Pour le moment, c’est donc fort peu.

 

Quelques autres congrégations masculines sont également présentes dans la pastorale polonaise permanente en France, mais elles n’y comptent qu’un petit nombre de personnes. Malgré le retrait total annoncé par la province polonaise au moment du départ du recteur Szymbor en 1929, quelques membres de la Congrégation de Saint Vincent de Paul, comme les abbés Bieniasz, Knapik, Sinka et Wahrol, ont poursuivi leur travail pastoral en France. Ils sont rejoints en juillet 1939 par l’abbé Babirecki nommé à Saint-Etienne. En 1938, la Congrégation des Missionnaires de la Sainte Famille 394 envoie l’abbé Edmund Kalas en aide à l’abbé Berk à Rouvroy ; l’abbé Kalas est ensuite nommé à Briey. Un autre prêtre de la congrégation, l’abbé Franciszek Dera, arrive encore dans le Pas-de-Calais en février 1939.

 

En 1932, deux séminaristes des Oblats de Marie Immaculée arrivent au séminaire de la congrégation à Notre-Dame de Lumières, près d’Aix-en-Provence ; trois autres les rejoignent en 1935 395 . Du premier groupe, seul le père Feliks Rozynek reste en France après son ordination en 1935 : en résidence à Marseille, puis à Toulouse à partir de 1937, il a en charge environ 4 000 Polonais disséminés dans sept départements. Du second groupe, les pères Wiktor Krusze et Henryk Repka, ordonnés en 1938, se voient confier le poste de Graissessac dans l’Hérault. En septembre 1938, ils sont rejoints par le père Piotr Purgol, venu directement de Pologne et nommé à l’Abbaye de Cendras après un bref stage au Creusot. Certains prêtres de la congrégation profitent aussi de leurs vacances pour se rendre en France et seconder leurs confrères ; c’est le cas, en 1939, des pères Stefan Calujek, Karol Kubsz et Piotr Miczko, alors que le père Konrad Stolarek participe au camp des scouts à Saint-Sirmin du Bois, près du Creusot. Le père Miczko va même grossir les rangs des Oblats polonais en France, en s’occupant de la pastorale dans le département du Tarn. Ainsi, à la veille de la seconde guerre mondiale, cinq Oblats polonais sont en poste en France, et ont pour mission la pastorale parmi les ouvriers agricoles polonais disséminés dans les départements du Sud.

 

Les Pallottins 396 sont, pour leur part, représentés par le recteur Franciszek Cegielka. En octobre 1938, l’abbé Piotr Oramowski vient le seconder en occupant le poste de secrétaire de la P.M.K. ; un an plus tard, il est nommé aumônier à Noeux-les-Mines. Mais, dès 1937, la congrégation des Pallottins prend la décision de développer sa présence en France et, en décembre, envoie l’abbé Czeslaw Wedzioch pour étudier les possibilités d’implantation. L’inauguration officielle de la résidence de la congrégation à Amiens se déroule le 1-er janvier 1938. Outre le directeur Wedzioch, viennent y travailler l’abbé Franciszek Bobrowski, deux frères, et trois séminaristes qui vont poursuivre leurs études à l’Institut catholique de Paris. Ils sont rejoints en 1939 par les abbés Julian Zblewski, Bronislaw Wiater et Bernard Pawlowski. La tâche principale de la maison d’Amiens réside, en plus du service à Amiens même et dans les environs, dans la pastorale itinérante dans les départements de Somme, Seine-Inférieure et Oise, les visites aux malades des hôpitaux d’Amiens et de l’asile psychiatrique de Dury. Les prêtres de la congrégation donnent également des cours de langue polonaise, et dirigent une classe maternelle. L’idée majeure, présente en fait dès le début de l’engagement de la congrégation en France, est l’ouverture d’un internat et collège pour les enfants polonais. La maison d’Amiens accueille effectivement près de 60 jeunes pour l’année scolaire 1939/1940. La guerre et le bombardement d’Amiens, qui va détruire complètement la possession des Pallottins, vont mettre un terme momentané à cette initiative. La congrégation ne renoncera pas pour autant à son entreprise.

 

Enfin, les problèmes financiers demeurent un souci constant pour le rectorat de la Mission catholique polonaise. Certes, avec la nomination de l’abbé Cegielka, les relations se sont améliorées entre la P.M.K. et les autorités polonaises ; et en 1936, une dotation gouvernementale mensuelle au bénéfice du siège de la Mission à Paris est rétablie. Mais les besoins de la P.M.K. sont grands : fonctionnement du bureau de Paris, publication de l’organe de presse, déplacements des membres du siège en province, et surtout fonctionnement de l’ensemble de la pastorale itinérante à l’intention des ouvriers agricoles dispersés pour laquelle personne, ou presque, ne veut payer. Et l’exemple des années antérieures montre que la source alimentée par le gouvernement polonais peut très vite se tarir en cas de désaccord. Quant à l’Eglise de Pologne, elle s’efforce de maintenir son aide matérielle, mais ses possibilités restent limitées 397 . A la fin de l’année 1937 398 , le recteur Cegielka lance l’idée d’une quête parmi les fidèles catholiques polonais de France, baptisée ’la semaine de la charité chrétienne (tydzien milosierdzia chrzescijanskiego)’ pour recueillir les fonds nécessaires. L’opération est renouvelée en 1938, au moment de l’Avent également. Dans un appel destiné à lancer la campagne de collecte, le Recteur précise à chaque fois les buts particuliers auxquels sera consacré l’argent ainsi récolté : en 1937, il met l’accent sur les œuvres de bienfaisance, la nécessité de secourir les veuves, les orphelins et les vieillards, et en 1938, sur la pastorale en milieu agricole. Les montants des sommes ainsi recueillies s’élèvent à 32 000 F. et à 43 000 F. pour chaque collecte respectivement, ce qui représente un apport non négligeable au budget toujours très serré de la Mission.

 

 

 

 

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L’affaiblissement de la presse catholique

 

 

Le début de l’année 1934 voit la disparition du supplément du Z.P.T.K., Wiadomosci Organizacyjne (Nouvelles organisationnelles), publié par le journal Polak we Francji. La cause principale invoquée pour la justifier est le montant trop élevé des coûts de parution 399 ; mais nul doute aussi que la position de l’abbé Garstecki, en sursis au poste de secrétaire général après le long conflit ayant abouti au rattachement du groupe catholique au Conseil d’Entente, n’est pas propice à la poursuite d’une tâche qui requiert quand même beaucoup de temps et d’énergie. Le bureau du Z.P.T.K. décide alors, sur la proposition du recteur Paulus, de publier toutes les informations concernant ses activités, son organisation et son administration, dans le journal même 400 .

 

Mais la situation de celui-ci se dégrade rapidement après 1934. Déjà, le départ de Henryk Lubienski, qui avait assumé la charge de rédacteur en chef de 1924 à 1928, avait alors transféré celle-ci sur les épaules du secrétaire général de la Mission catholique polonaise. Il en est résulté une organisation défectueuse de la rédaction, et une baisse sensible du niveau du journal. Pris par l’abondant travail administratif au siège de la P.M.K., et aussi par les tâches pastorales occasionnelles comme, par exemple, la pastorale itinérante parmi les ouvriers agricoles qui incombe à la centrale de Paris, les secrétaires généraux successifs n’ont, en comparaison, que peu de temps à consacrer à l’organe de presse, dont la qualité s’en ressent vivement. Mais la difficulté qui pèse de plus en plus lourdement sur le fonctionnement de l’hebdomadaire catholique, demeure l’extrême minceur de son assise financière 401 . En août 1924 déjà, le recteur Szymbor signale au Primat de Pologne que le journal est « au bord du gouffre » ; celui-ci décide alors de le subventionner. Le recteur Lagoda à son tour, découragé par les problèmes financiers, veut suspendre la publication, mais le Primat s’y oppose. Pourtant, ni la Mission catholique polonaise ni la Chancellerie du Primat ne sollicitent de subvention gouvernementale, pour conserver au journal sa pleine indépendance et sa liberté d’expression. De plus, le tirage, qui ne dépasse pas 3 500 exemplaires, ne couvre pas les frais d’édition. Les problèmes financiers vont donc grandissants ; et les subventions exceptionnelles, ainsi que les dotations mensuelles, versées par la Chancellerie du Primat de Pologne, ont de plus en plus de mal à couvrir le déficit du journal.

 

Dans ces conditions, en 1937, la décision est prise de s’en séparer. En juillet, le Polak we Francji cesse d’être l’organe de la Mission catholique ; il continue cependant à paraître, d’abord sous la direction de l’abbé Paulus, tout récent ancien recteur de la P.M.K., qui en devient le propriétaire à titre privé, puis sous celle de Wincenty Bystrzanowski, auquel il est vendu en octobre. Toujours confrontée à de graves difficultés financières 402 , la publication du journal se poursuit néanmoins jusqu’en juin 1940. C’est même à W. Bystrzanowski que l’Ambassade confie, en octobre 1939, l’annonce de la composition du gouvernement polonais en exil institué, conformément à la Constitution de 1935, par le Président de la République de Pologne réfugié en Roumanie ; la France refuse cependant de le reconnaître et impose pratiquement la nomination d’un deuxième gouvernement formé de personnalités politiques plus francophiles 403 . Le numéro du journal Monitor Polski qui, constitutionnellement, doit officialiser la nomination du premier gouvernement, est même confisqué par la police française.

 

En remplacement de l’organe de presse, la P.M.K. publie, à partir de janvier 1938, Wiadomosci Parafialne (Les Nouvelles paroissiales). Rédigées en France, imprimées en Pologne, elles sont diffusées en France, à environ 10 000 exemplaires, par les aumôniers polonais ; 20 numéros sont publiés jusqu’en septembre 1939. Mais ce journal, de quelques pages seulement au début, puis contenant une quinzaine de pages, offre un contenu très pauvre et peu attrayant 404 . Les organisations catholiques, surtout dans le Nord de la France, ont donc recours, pour informer de leurs activités, à des communiqués insérés dans les deux grands quotidiens en langue polonaise édités dans la région : Narodowiec et Wiarus Polski. Du reste, ces journaux favorisent une telle démarche, espérant ainsi recueillir des lecteurs parmi les membres des associations ou des abonnements parmi les comités directeurs 405 . Certaines branches du Z.P.T.K. commencent aussi à publier des bulletins ronéotypés pour leur propre usage, ou à tenir des rubriques spécialisées dans les quotidiens mentionnés. C’est le cas du K.S.M.P. qui dispose d’une rubrique propre, depuis le début et le milieu de l’année 1934 respectivement, intitulée : ’Wiadomosci z K.S.M.P. (Les Nouvelles du K.S.M.P.)’ dans Wiarus Polski, et ’Gotow - Sprawie Sluz’ dans Narodowiec 406 . A partir de 1936 au moins 407 , l’Union de la Jeunesse masculine édite aussi son propre ’Lacznik zwiazkowy (Bulletin de Liaison de l’Union)’. Certains bulletins locaux ont sans doute également existé, comme à Waziers en 1938 avec le ’Lacznik K.S.M.P. z Waziers Notre Dame (Bulletin de Liaison K.S.M.P. de Waziers N.D.)’ 408 . A partir de 1938, l’Union des Sociétés catholiques d’Hommes polonais reprend également la parution régulière de bulletins internes. Et l’Union des Associations d’Enfants polonais recommande toujours à ses adhérents de s’abonner au Maly Polak we Francji (Le petit Polonais en France). Il s’agit en fait de la rubrique ’Maly Wychodzca (Le petit Emigré)’ du journal Polak we Francji, transformée en supplément sous ce nouveau titre. La qualification de ce supplément en tant qu’organe de l’Union, a certainement contribué à augmenter le nombre d’abonnements ; mais, à l’exception de la publication de communiqués administratifs, il est peu lié avec la vie de l’association. Celle-ci prend néanmoins à sa charge la publication du mensuel après la cession, en 1937, du Polak we Francji ; le tirage de la revue atteint alors 3 000 exemplaires 409 . Les directeurs successifs de l’Union, les abbés Paciorek et Makulec, font encore paraître, entre 1934 et 1937 410 , quatre cahiers ronéotypés, un par an, intitulés Material Pomocniczy do Prowadzenia Stowarzyszen Dzieci Polskich (Matériel auxiliaire pour l’Animation des Associations d’Enfants polonais). Ces documents, de 13 à 25 pages, ont un contenu identique : rubrique consacrée aux activités et à l’administration de l’association, articles sur la religion, l’histoire polonaise, l’éducation des enfants, des jeux, des textes de chants et des schémas pour diriger les réunions des sections locales

 

 

 

 

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Des activités attractives

 

 

La multiplication des ’rassemblements catholiques (zjazdy katolickie)’ entre 1927 et 1933 avait permis aux institutions catholiques de faire face aux organisations de gauche ou anticléricales, et de montrer leur dynamisme aux yeux de l’immigration. Les militants à la base, principalement dans les grands centres industriels, sont habitués à voir se dérouler dans leur localité, presque chaque semaine, une manifestation de l’une ou l’autre section locale : réunion de comité, assemblée générale, fête patronale, fête anniversaire, commémoration, etc. 411 . S’ils sont invités par une société voisine, ils s’y rendent avec drapeaux et bannières, et sont accueillis avec beaucoup d’égards. A l’échelon régional, des regroupements permettent de rassembler une foule plus importante encore. Tout cela contribue à affermir, chez les adhérents des différentes organisations, le sentiment de l’importance de leur nombre et de leur activité. Les catholiques n’échappent pas à la règle.

 

L’organisation des rassemblements catholiques se poursuit donc jusqu’en 1939. C’est surtout dans l’Est de la France qu’un effort particulier est alors réalisé : sur les neuf manifestations qui ont lieu entre 1934 et 1939, sept s’y déroulent 412 . Une seule a lieu dans le Sud, à l’Abbaye de Cendras en août 1938 413 . Le 27 octobre 1935, le matin, se tient encore un tel rassemblement à Lens 414 , en présence de l’évêque d’Arras, Mgr Dutoit, du chef de la chancellerie du Primat de Pologne, le chanoine Zborowski, du recteur de la P.M.K., l’abbé Paulus, des représentants de l’Ambassade de Pologne à Paris et du Consulat à Lille, des dirigeants du monde associatif polonais avec le président du Conseil d’Entente, Stefan Rejer, en tête, et de la presse polonaise en France favorable au mouvement catholique. Les traditionnels discours des personnalités invitées sont entrecoupés de chants et de récitations exécutés par des groupes de jeunes ou d’enfants, de conférences, ou par la lecture de dépêches adressées au Président de la République polonaise, à l’Ambassadeur à Paris, et au Primat de Pologne. Une messe solennelle concélébrée met fin à la manifestation. L’assemblée générale du Z.P.T.K., le même jour au même endroit, n’occupe que l’après-midi 415 .

 

Les visites pastorales de prélats polonais, bien que moins nombreuses qu’entre 1927 et 1933, n’en demeurent pas moins des occasions pour témoigner de la vitalité des organisations catholiques. En mai et juin 1934, c’est le primat Hlond en personne qui séjourne en France. Il visite quelques colonies polonaises dans le Nord, à Paris, Lyon et Saint-Etienne ; il est reçu par les directions de compagnies minières, le Président de la République française, des évêques, ceux d’Arras et de Cambrai en particulier, et les cardinaux de Paris, Lille et Lyon. Le rang qu’il occupe dans l’Eglise de Pologne mobilise évidemment l’attention de la hiérarchie ecclésiastique française, des autorités polonaises et françaises ; et la presse se fait largement l’écho des cérémonies qu’il préside. A Lille, au cours de la rencontre avec le cardinal Liénart 416 , le Primat déclare être venu pour remercier l’épiscopat français de l’aide et du soutien apportés aux aumôniers et à la Mission catholique polonaise. Mais, bien que la question ait certainement été soulevée au cours des entretiens entre le cardinal Hlond et les cardinaux français, cette visite ne débouche sur aucune amélioration du statut juridique de la P.M.K. et des aumôniers, malgré les déclarations souvent très chaleureuses de la partie française. C’est sans doute , du moins en partie, pourquoi la seconde visite du Primat en France, en juin 1936, à l’occasion du centième anniversaire de la Mission catholique polonaise et du cinquantième anniversaire de la Jeunesse ouvrière chrétienne, revêt un caractère nettement moins officiel, avec des séjours privés seulement à Lourdes, Avignon et Paray-le-Monial 417 . Rappelons encore la participation, à Lens en octobre 1935, au rassemblement catholique et à l’Assemblée générale du Z.P.T.K., du chanoine Zborowski, chef de la chancellerie du Primat. Enfin, le dernier évêque polonais à visiter les immigrés en France est celui du diocèse de Lomza, T. Zakrzewski, en juillet 1939. Son séjour, exclusivement dans l’Est et le Centre de la France, est l’occasion, compte tenu de la situation internationale très préoccupante, de chaudes démonstrations d’amitié entre les deux nations.

 

Les pèlerinages, destinés certes à affermir la foi des fidèles, drainent aussi des foules importantes, ce qui contribue à conforter le sentiment de force conféré par le nombre. En 1935, les Polonais du Nord de la France reçoivent, du monastère de Jasna Gora à Czestochowa, une copie du tableau de la Vierge noire ; au cours d’une imposante manifestation rassemblant 15 000 personnes, le 16 juin 1935, celle-ci est bénie et scellée dans un mur de la basilique de Notre-Dame de Lorette 418 , ce qui incite l’Union des Sociétés catholiques polonaises, organisateur du traditionnel pèlerinage du mois de septembre, déplacé en 1937 au mois d’août, à redoubler d’efforts pour que la participation y soit toujours nombreuse 419 . Le secrétaire général du Z.P.T.K., l’abbé Januszczak, organise également le second pèlerinage à Poznan, après celui de 1930, à l’occasion du Congrès eucharistique au cours de l’été 1937 ; un programme particulier, comprenant la présence au Congrès et une excursion à travers la Pologne, est simultanément élaboré pour un groupe de quarante jeunes du K.S.M.P. 420 . En 1938 enfin, afin de mieux coordonner la participation des immigrés polonais en France au pèlerinage à Lourdes, et ainsi de lui conférer un caractère national, le recteur Paulus confie à l’abbé Januszczak la charge d’en assurer l’organisation 421 .

 

Une initiative du Z.P.T.K. en 1937 a encore pour but de renforcer le caractère propre de l’association par le biais de manifestations de masse. En effet, la décision est prise de faire célébrer la fête du Christ Roi (swieto Chrystusa Krola) par toutes les sections de la région du Nord ensemble, et d’inciter les autres districts du Z.P.T.K. à procéder de la même manière 422 . Cette manifestation, appelée à se développer par la suite, deviendra en quelque sorte la fête patronale du mouvement catholique.

 

Mais ce sont surtout les enfants et les jeunes qui sont le plus sensibles aux activités publiques. Aussi, les dirigeants essaient de les multiplier à tous les échelons. Les sections locales tiennent des réunions régulières, au cours desquelles sont prononcées des conférences sur des thèmes religieux ou nationaux, sont organisés des jeux et diverses activités de détente, et sont préparées les manifestations célébrant l’anniversaire de la section (rocznica). Chaque année, à l’occasion de l’anniversaire de sa création, presque chaque section organise une fête à laquelle sont conviés les responsables du district et de l’union, les sections voisines appartenant au même mouvement, les autres associations locales membres du Z.P.T.K., et toute la communauté polonaise de la localité. Une messe est célébrée à l’intention de la section ; le déploiement des bannières des sociétés présentes et la présence des enfants et des jeunes en tenue officielle du mouvement ou en costumes nationaux polonais lui confèrent en général un caractère solennel. Puis, la manifestation se poursuit par un spectacle composé de chants, de danses folkloriques, de sketches et de pièces de théâtre. Certaines sections du K.S.M.P. organisent en plus, souvent à l’occasion de la Saint Stanislaw Kostka – patron du mouvement, une ’fête des jeunes filles (swieto druhen)’ ou une ’fête des jeunes gens (swieto druhow)’ 423 .

 

A l’occasion de la Saint Stanislaw Kostka également, les districts masculins du K.S.M.P. préparent une ’fête de la jeunesse (swieto mlodziezy)’. La première a lieu le 8 novembre 1936 à Barlin à l’initiative du district Bruay-en-Artois 424 . Se déroulent aussi des ’rassemblements de district de la jeunesse masculine (zlot okregowy K.S.M.P.M.)’ auxquels prennent part toutes les sections constituant le district ; les premiers ont lieu le 16 juin 1935 pour le district Douai, le 12 septembre 1937 pour le district Bruay, le 30 janvier 1938 pour le district Montceau, et le 24 juillet 1938 pour le district Lens 425 .

 

Enfin, les deux unions de la jeunesse organisent en commun deux nouveaux congrès, après celui de 1933 à Carvin, le 15 août 1936 à Harnes et le 21 août 1938 à Waziers, avec la participation, à chaque fois, d’environ 1 000 membres. L’Union des Associations d’Enfants polonais favorise également ce type de grand rassemblement (zlot zwiazkowy) : les premiers essais datent déjà de 1932. En 1937, deux telles manifestations ont de nouveau lieu : le 5 septembre à Ostricourt, et le 19 septembre à Barlin 426 . Toutes les manifestations de cette nature, organisées par les districts ou les unions, se déroulent de manière semblable : le matin – messe concélébrée et défilé, l’après-midi – rencontres sportives, puis représentation de chants et danses folkloriques, saynètes et pièces de théâtre, précédée le plus souvent d’un exposé sur les buts et devoirs de l’association, sur son rôle d’éducation des enfants et de la jeunesse dans un esprit catholique et polonais.

 

Les activités sportives en particulier sont très appréciées des sections masculines du K.S.M.P. Au cours des ’fêtes de la jeunesse’, des rassemblements de district, des congrès, ont lieu des compétitions d’athlétisme, de football, de volley-ball, de basket-ball ; des éliminatoires entre les équipes engagées se déroulent même avant le jour de la fête, pour ne pas surcharger le programme de celle-ci. Sont encore organisés des championnats de district et d’union en tennis de table ; et les membres du K.S.M.P. prennent également part à la ’course nationale (bieg narodowy)’ mise en place par la Commission d’Education physique du Conseil d’Entente.

 

D’autres activités ont pour but la formation individuelle et religieuse des membres. Les enfants disposent pour cela, en plus des réunions de leurs associations, des cours de catéchisme. Pour les adultes, groupes de prière, messes solennelles, conférences, retraites spirituelles, sont au programme de chaque confrérie du Rosaire ou de chaque société masculine. Pour la jeunesse, les questions religieuses et administratives sont traitées au niveau des sections locales comme pour les groupements d’adultes, mais aussi au niveau des districts au cours de ’stages d’encadrement (kursy organizacyjne)’ organisés par les deux unions K.S.M.P. Ainsi, par exemple, le 4 avril 1937, se tient à Haillicourt le deuxième stage du district masculin de Bruay, en présence de 35 délégués de 8 sections 427 ; les thèmes abordés sont : l’action catholique et les bureaux des sections K.S.M.P., le K.S.M.P. – la question sociale et sa solution actuelle. Par contre, par manque de budget pour mener de telles opérations, chaque union n’organise, à l’intention de l’ensemble de ses sections, qu’un seul ’stage d’action catholique (kurs akcji katolickiej)’, qui mêle les thèmes religieux (fondements de la foi, histoire et organisation de l’Eglise) et la formation des dirigeants du mouvement. Grâce à l’appui du recteur Cegielka, ces stages se déroulent dans la maison des pères pallottins à Amiens, du 28 au 30 janvier 1939 pour les garçons, du 13 au 15 mars 1939 pour les filles, et rassemblent chacun 30 participants 428 . Un stage identique est également mené à la fin du mois d’avril 1939, à Amiens encore, pour les sociétés masculines d’adultes 429 .

 

Une autre forme importante d’action, menée par le clergé pour contribuer à l’élévation spirituelle des immigrés dans leur ensemble, et non seulement des adhérents aux sociétés catholiques, consiste en l’organisation de missions dans les secteurs de forte implantation polonaise. Leur durée varie de quelques jours à une semaine complète, ce qui est le cas le plus fréquent ; leur programme comprend des conférences générales, des conférences spéciales pour les adultes, les jeunes et les enfants séparément, messes et offices particuliers, confessions ; souvent aussi, la première communion des enfants coïncide avec le déroulement d’une mission. Généralement, la fin de la mission est marquée par une grande cérémonie, haute en couleurs grâce à la présence des drapeaux de toutes les sociétés locales, des jeunes et des enfants en tenue de leur mouvement ou en costumes nationaux, d’orchestres et de chorales, avec la participation parfois de l’évêque français local, d’un représentant du consulat polonais ou d’un membre de la direction des compagnies industrielles locales ; des images pieuses, des objets de culte, des souvenirs sont alors distribués aux participants ou acquis par eux. Les obstacles majeurs pour mener cette activité résident cependant dans le fait que peu d’aumôniers, compte tenu de la charge déjà importante du travail pastoral habituel, peuvent s’y consacrer, et dans la difficulté de recruter des prêtres de Pologne exclusivement pour elle.

 

Pourtant, en 1923 déjà, quelques missions sont prêchées dans certaines colonies du Nord par les aumôniers locaux ; cela reste cependant un phénomène assez rare jusqu’en 1928. Au Conseil élargi de la Mission catholique polonaise du 3 novembre 1927, en présence de l’évêque Radonski, l’abbé Kaczmarek rappelle l’action bénéfique des missions sur les ouvriers, et demande l’envoi de missionnaires de Pologne. A la réunion du Conseil du 7 février 1928, le doyen Radwanski réitère la demande. La réponse est apportée par les congrégations religieuses masculines. Encore occasionnelles entre 1930 et 1936, les missions connaissent ensuite un essor fulgurant entre 1937 et 1939, atteignant le chiffre d’une centaine 430 , grâce donc à l’engagement régulier des congrégations.

 

Les premiers arrivés sont les Oblats de Marie Immaculée, bénéficiant sans doute de l’expérience acquise par le père Jan Wilhelm Kulawy avant la guerre déjà. Ainsi, en 1929, deux membres de la congrégation, les pères Stanislaw Baderski et Kulawy, prêchent 14 missions en deux mois dans le Nord. En 1934, le père Kulawy encore sillonne l’Est de la France pendant cinq mois. Au cours de l’été 1937, le père Kulawy toujours, rejoint bientôt par le père Rozynek, aumônier dans le Sud, puis, en décembre, par le père Jan Cyrys de Pologne, parcourt de nouveau les régions du Nord et du Centre 431 . Entre 1932 et 1937, trois prêtres pallottins, les pères Franciszek Kilian, Jan Szambelanczyk et Czeslaw Wedzioch, viennent en France à intervalles réguliers, non seulement pour prêcher des missions ou diriger des retraites spirituelles, mais aussi pour remplacer momentanément un aumônier 432 . En 1938 et 1939, l’activité de la congrégation se concentre sur la pastorale itinérante en milieu agricole menée par la maison d’Amiens, dont les membres, le père Tomasz Macior en particulier, sont néanmoins souvent demandés pour des missions dans les colonies polonaises. En 1937 aussi, la congrégation de la Sainte Famille envoie en France trois missionnaires : les abbés Zawada, Drzazga et Kielczewski. L’abbé Stanislaw Stefaniak, de la même congrégation, arrivé en 1938, se consacre d’abord aux missions également, dans les secteurs de Metz, Lille et Arras. Emu par l’état d’abandon religieux et moral dans lequel se trouvent de nombreux immigrés, il obtient de ses supérieurs l’autorisation d’être employé de manière permanente dans la pastorale polonaise en France : revenu en juin 1939, il est nommé à Dourges 433 .

 

 

 

 

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Des effectifs stables

 

 

Malgré les difficultés rencontrées, une certaine rigueur des structures, l’engagement durable des dirigeants locaux, régionaux ou nationaux, et des activités nombreuses et variées, auxquelles participe volontiers la base du mouvement, permettent d’éviter la dislocation du groupement catholique et l’émiettement de ses forces.

 

Les statistiques du Z.P.T.K. pour la période 1935 – 1938 se présentent de la manière suivante 434 :

 

dans les colonnes (1) sont donnés les nombres de sections locales, dans les colonnes (2), les nombres de membres

 

 

 

Union Année1935

(1) (2) Année1937

(1) (2) Année1938

(1) (2)

Sociétés masculines 117 8 340 117 8 500 134 8 130

Confréries du Rosaire 10 028 100 11 848 122 12 110

K.S.M.P. féminin 28 1 086 30 1 300 31 1 780

K.S.M.P. masculin 28 1 860 35 1 500 34 1 600

Associations d’enfants 65 7 996 93 8 102 104 7 230

Total 29 310 375 31 250 425 30 850

 

 

 

 

La progression du nombre total de membres est donc importante : de 21 204 en 1932, il dépasse les 30 000 cinq ans plus tard. L’augmentation est due surtout au développement des associations de jeunesse et à la création des sections d’enfants : la statistique de 1932 ne dénombre que 30 groupes S.M.P. au total et aucun groupe d’enfants, puisque cette dernière union n’était alors que dans sa phase d’organisation.

 

Ces statistiques prouvent aussi qu’il n’y a pas eu désaffection des adultes à l’égard des organisations catholiques. Deux causes au moins auraient pu provoquer un tel phénomène : la volonté des autorités polonaises de dominer la vie associative polonaise en France et l’influence des organisations favorables à cette mainmise, ainsi que la montée des syndicats de gauche pendant la période du Front populaire. Après mai 1936, les ouvriers industriels polonais connaissent une vague de syndicalisation soudaine : la C.G.T. réunifiée évalue entre 100 000 et 120 000 le nombre de ses adhérents polonais 435 . Que de nombreux catholiques polonais aient alors adhéré aux sections polonaises de la C.G.T., la plus capable de défendre les intérêts de leur classe sociale, est incontestable. Qu’il y ait eu de ce fait conflit avec la hiérarchie de la fédération catholique ou avec le clergé, rien n’est moins sûr : autant, au cours de la période 1927 – 1933, le discours des autorités catholiques était virulent contre les organisations syndicales de gauche, autant, maintenant, ces mêmes autorités demeurent silencieuses sur le problème de l’appartenance de leurs adhérents à ces syndicats. Même si elles avaient voulu s’y opposer, elles n’en auraient certainement pas eu les moyens. D’une part, la vague d’enthousiasme soulevée par le Front populaire balaie les inhibitions antérieures. D’autre part, les turbulences qui secouent le Z.P.T.K. et la P.M.K. entre 1934 et 1937 à cause de la ’politique de consolidation’ des autorités polonaises, constituent un problème suffisamment grave pour ne pas se charger de soucis supplémentaires. Le but des instances catholiques est clairement de ne pas céder de terrain face aux organisations progouvernementales, de maintenir et même augmenter leurs effectifs, en développant une structure performante et en multipliant les activités, surtout les manifestations publiques, afin de conserver une place prépondérante dans la vie de l’immigration. Les chiffres relatifs aux associations regroupant les adultes montrent que cette attitude des dirigeants catholiques s’est avérée payante. Les Confréries du Rosaire sont au nombre de 72 en 1932, 122 en 1938 ; il y a 105 associations masculines en 1932, 134 en 1938 ; et, avec ses 31 250 membres, le Z.P.T.K. représente presque le tiers des 95 382 adhérents au Conseil d’Entente recensés fin 1937.

 

 

 

 

 

 

 

 

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A LA VEILLE DE LA SECONDE GUERRE MONDIALE

 

 

En 1938 – 1939, l’immigration en France est dominée par le flot des réfugiés politiques : républicains espagnols, juifs et anti-nazis d’Europe centrale ; la main-d’œuvre étrangère n’est plus qu’un problème secondaire 436 . C’est donc surtout contre ces immigrés d’un genre nouveau que sont dirigés les décrets-lois sur la police des étrangers, pris par le gouvernement Daladier en mai, juin et novembre 1938. Mais évidemment, les ouvriers polonais sont également assujettis au respect de ces nouvelles dispositions.

 

Par contre, le décret-loi du 12 avril 1939 437 , qui ajoute le titre IV, ’Des associations étrangères’, à la loi du 1-er juillet 1901, limite la liberté associative prévue par celle-ci, menace de ce fait la vie associative des immigrés polonais, base fondamentale de leur sociabilité, et les atteint donc directement :

 

« Aucune association étrangère ne peut se former ni exercer son activité en France, sans autorisation préalable du ministre de l’Intérieur. »(article 22)

 

« Elle ne peut avoir des établissements en France qu’en vertu d’une autorisation distincte pour chacun de ces établissements. »(article 23)

 

« L’autorisation peut être retirée à tout moment par décret. » (article 24)

 

« Les associations étrangères existant au moment de la promulgation du présent titre, sont tenues de demander dans le délai d’un mois pour elles-mêmes et pour chacun de leurs établissements, l’autorisation exigée à l’article 22. » (article 25)

 

« Sont délivrées de l’obligation d’autorisation, les associations étrangères d’utilité publique, les associations cultuelles, les congrégations religieuses. » (article 33).

 

Le décret du 1-er juin 1939 438 , relatif à l’application du décret du 12 avril 1939 sur les associations étrangères, stipule que le délai d’un mois, prévu à l’article 25, prend date à partir de la publication du présent décret.

 

L’Union des Sociétés catholiques polonaises, qui avait déjà envisagé une refonte de ses statuts 439 , réagit rapidement à la promulgation du décret du 12 avril. Parallèlement aux travaux de modification des statuts, est menée une vaste enquête pour connaître l’état exact du Z.P.T.K., et procéder à la déclaration auprès des autorités françaises de toutes les sections de la fédération catholique 440 . La collaboration entre toutes les instances des institutions catholiques est très efficace et, dès le 10 mai 1939, le Z.P.T.K. adresse au Ministre de l’Intérieur une demande d’autorisation de fonctionner, en joignant la liste des groupements, des sièges régionaux et des associations locales 441 . Les chiffres indiqués dans ce courrier corroborent ceux des années précédentes :

 

dans les colonnes (1) sont donnés les nombres de sections locales, dans les colonnes (2), les nombres de membres

 

 

 

Doyennés Paris

(1) (2) Nord

(1) (2) Sud

(1) (2) Est

(1) (2) Totaux

(1) (2)

Sociétés masculines 13 720 77 5 140 19 950 38 1 390 147 8 200

Confréries du Rosaire 11 790 73 6 800 18 1 570 47 2 080 149 11 240

K.S.M.P. féminin 1 30 33 1 200 5 190 11 380 50 1 800

K.S.M.P. masculin 33 1 670 7 210 9 300 49 2 180

Associations d’enfants 6 220 34 4 900 9 950 17 1 400 66 7 470

Totaux 31 1 760 250 19 710 58 3 870 122 5 550 461 30 890

 

 

 

 

L’Assemblée générale du 4 juin 1939 n’est plus alors qu’une formalité 442 . Les modifications aux statuts sont acceptées : il s’agit essentiellement d’y faire figurer la décomposition de la fédération en cinq unions spécialisées ; une nouvelle fois, le titre est changé : la fédération s’appelle désormais Polskie Zjednoczenie Katolickie (P.Z.K.), traduit par Union des Associations polonaises catholiques ; et un nouveau bureau est élu : Franciszek Ratajczak – président, Feliks Rakowski – secrétaire, Alojzy Ambrozy – trésorier, le secrétaire général demeurant l’abbé Leon Plutowski.

 

La situation internationale de plus en plus tendue commande aussi au camp catholique de regrouper ses forces. C’est ainsi que le 12 juillet 1939 443 , l’Association d’Aide à l’Enseignement Pomoc Oswiatowa, patronnée par le clergé polonais, transmet son patrimoine au P.Z.K. Et en répondant aux exigences administratives du gouvernement français, les dirigeants catholiques ont pu dresser l’inventaire de leur potentiel et consolider leurs structures : les assemblées générales des unions 444 – le 26 février pour le K.S.M.P. masculin, le 5 mars pour l’Union des Confréries du Rosaire, le 26 mars pour l’Union des Sociétés catholiques d’Hommes polonais, et celle de la fédération en juin ont permis de placer partout des bureaux prêts, avec l’aide de leurs directeurs respectifs, à mobiliser les énergies si les circonstances le demandent.

 

 

 

 

 

 

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DEUXIEME PARTIE : LA SECONDE GUERRE MONDIALE

 

 

 

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Chapitre 6

LA PERIODE DE LA ’DRÔLE DE GUERRE’

 

 

 

 

 

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LA PATRIE EN DANGER

 

 

L’agression allemande contre la Pologne, le 1-er septembre 1939, provoque un très vif désarroi au sein de l’immigration polonaise en France, dont les liens avec la famille restée au pays natal sont encore forts. Cependant, les associations polonaises, dans leur ensemble, ne se trouvent pas prises au dépourvu par l’événement. Déjà, la visite de l’ambassadeur de Pologne, Juliusz Lukasiewicz, dans le Nord de la France, au mois de mai, a été l’occasion d’imposantes manifestations d’amitié franco-polonaise. D’autres cérémonies se sont déroulées, au cours de l’été, dans presque toutes les régions de France, avec la participation des autorités françaises et des consuls polonais. Les dons pour le Fonds de Défense Nationale (Fundusz Obrony Narodowej) alimentent régulièrement le compte ouvert à la banque P.K.O. à Paris. Et, afin de calmer l’opinion publique française inquiète de savoir si le soldat français doit « mourir pour Dantzig », l’Union des Polonais en France fait paraître dans la presse française et polonaise, fin août 1939, un communiqué affirmant la volonté des immigrés polonais en France de défendre les frontières de la France et de la Pologne les armes à la main 445 :

 

« Le Conseil d’Administration de l’Union des Polonais en France, en réalisant la ferme et patriotique volonté de tous les émigrés polonais en France exprimée déjà dans les déclarations adressées à Messieurs les Présidents du Conseil en Pologne et en France le 30 juillet dernier, a formulé une demande aux autorités compétentes de donner aux émigrés polonais en cas de guerre la possibilité d’une participation active dans la défense des frontières de la France et de la Pologne les armes à la main.

 

Comme leurs camarades français, les émigrés polonais sont prêts à remplir les mêmes devoirs suprêmes imposés par la situation actuelle. Cette attitude correspond entièrement à leur profond sentiment du devoir en présence des idéaux communs de la liberté et de l’honneur. »

 

Mais ces manifestations et ces déclarations du mois de mai et de l’été 1939 cherchent aussi à modifier l’image de la Pologne dans l’opinion française. Depuis quelques années en effet, l’image traditionnelle de la « Pologne amie de la France » s’est considérablement ternie, principalement à cause de sa politique étrangère. A la tête du ministère polonais des Affaires étrangères depuis 1932, le colonel Beck ne jouit guère d’une bonne opinion dans les capitales occidentales, en particulier à Paris. Sa politique d’éloignement vis-à-vis de la France, sa conduite aventureuse dans la question de l’annexion de la Silésie de Cieszyn, reprise à la Tchécoslovaquie après l’accord de Munich, suscitent la réprobation des milieux politiques français. Celle-ci s’étend à l’opinion publique qui englobe, dans un même élan, le gouvernement polonais, la Pologne entière, ses ressortissants en France y compris. A la mi-septembre 1938 déjà 446 , ont circulé les rumeurs les plus fantaisistes à propos de manifestations pro-nazies de Polonais dans les cités minières de Vicq et d’Onnaing dans le Valenciennois, rumeurs relayées par le journal L’Action française de Charles Maurras dans son numéro du 23 septembre 1938 et, à sa suite, par des journaux locaux. Une enquête du Consulat de Pologne à Lille aboutit à la même conclusion que celle de la Préfecture du Nord : toutes les allégations contre les Polonais sont absolument sans fondement. La publication d’un texte rétablissant la vérité et appelant au calme, dans les quotidiens français et polonais du Nord – Pas-de-Calais, n’empêche pas la rumeur de se propager. Des accusations semblables sont portées contre les Polonais dans le Doubs, au Creusot, à Cagnac, à Tucquegnieux ; et la prise du territoire de Cieszyn ravive les suspicions. Devant le péril croissant au cours de l’été 1939, autorités et organisations polonaises en France s’accordent donc pour conforter certes le patriotisme des immigrés par des manifestations de masse, mais aussi pour démontrer à la population française que les Polonais demeurent dans le camp de la France, et désamorcer ainsi les tensions qui pourraient survenir dans les corons entre les deux communautés vivant, malgré une vingtaine d’années de cohabitation, séparées l’une de l’autre.

 

Dès le 2 septembre, convoqués par télégramme au siège de l’Union des Polonais à Lille, se réunissent les dirigeants des associations formant l’Union, les directeurs des journaux Narodowiec, Wiarus Polski et Glos Wychodzczy, ainsi que les délégués des organisations F.E.P. et T.U.R. proches des syndicats de gauche. Le danger mortel couru par la patrie semble avoir, pour un temps, provoqué l’union sacrée entre les différentes composantes de la vie associative polonaise, vainement recherchée depuis de nombreuses années. Les autorités polonaises sont représentées à cette réunion par le consul général à Lille, Aleksander Kawalkowski , et le mouvement catholique par le recteur Cegielka en personne, le président d’honneur du P.Z.K., Jan Szambelanczyk, et le président du K.S.M.P.M., également trésorier du P.Z.K., Alojzy Ambrozy. Une longue déclaration est unanimement adoptée 447 . Elle proclame que la Pologne, aidée par ses alliés occidentaux, la France et l’Angleterre, doit sortir victorieuse du combat engagé, que l’immigration doit se mobiliser pour venir en aide à la patrie, et demeurer solidaire, unie, et prête aux plus grands sacrifices. Elle annonce enfin la création, afin de concentrer et d’organiser les efforts de l’immigration, d’un Comité civique polonais (Polski Komitet Obywatelski) :

 

« (…) Dans la guerre qui nous imposée, nous ne sommes pas isolés. De notre côté se trouvent deux grandes puissances occidentales – la France et l’Angleterre, en notre faveur se prononceront tous les peuples fidèles aux idéaux de justice et d’ honneur.

 

Compatriotes ! – au moment où l’horloge de l’histoire a sonné l’heure de la lutte héroïque de la Nation polonaise pour la liberté et l’indépendance de son propre Etat – l’émigration polonaise en France forte de 500 000 personnes ne peut rester inactive. Sur la balance de la lutte contre l’ennemi ancestral de la Pologne, nous devons placer toutes nos forces morales et matérielles.

 

Dans l’action nous devons être solidaires, unis et prêts aux plus grands sacrifices que la Patrie nous réclamera. Pour que l’effort entrepris par nous tous soit structuré et unifié, nous constituons le Comité civique polonais en France qui prend sur lui la lourde responsabilité d’organiser de manière adéquate l’aide de la communauté polonaise de France à la Patrie en lutte. (…)

 

Cet effort se traduira par notre participation militaire dans les formations polonaises qui verront le jour sur la terre française, par notre générosité matérielle en faveur de l’effort de guerre polonais, et par le maintien d’une attitude morale résolue, digne des Fils de la Grande Nation polonaise. Compatriotes ! Nous Vous appelons à vous référer au Comité civique polonais avec une confiance totale, et à remplir les instructions et les directives du C.C.P. avec précision et conscience. Le Comité mènera ses travaux en contact permanent avec les autorités polonaises et françaises. (…) »

 

Point de référence ici à la France, autre que celle de l’alliance militaire qui place la France dans l’obligation de secourir la Pologne agressée. Dans l’épreuve, toutes les énergies doivent être mobilisées pour venir en aide à la patrie : elle seule compte !

 

Immédiatement, le Comité civique s’efforce de structurer son action. Et, dès le mois d’octobre, dans la plupart des agglomérations industrielles habitées par des Polonais, fonctionnent des Comités civiques locaux (Miejscowe Komitety Obywatelskie) regroupés, dans les régions autres que le Nord, en Comités civiques régionaux (Okregowe Komitety Obywatelskie). Le Comité civique polonais, siégeant à Lille, prend alors la dénomination de Comité civique central (Polski Centralny Komitet Obywatelski we Francji), et supervise l’ensemble des actions 448 . Il est recommandé que les Comités civiques locaux rassemblent toutes les associations polonaises membres de l’Union, ainsi que les sections du F.R.P., du F.E.P. et du T.U.R., existant dans la localité. Leur but est d’apporter toute l’aide possible à l’armée polonaise en cours de formation en France, aux victimes de la guerre en Pologne, aux familles des soldats polonais en France, et de lutter contre la propagande hostile à la Pologne et à la France. Par contre, ils ne doivent pas se mêler de l’animation de la vie sociale des immigrés, les organisations existantes ainsi que les K.T.M. devant s’en charger comme auparavant. Deux actions en particulier font l’objet de soins attentifs de la part des Comités civiques locaux : la collecte de dons, en argent pour le Fonds de Défense Nationale, et en nature pour l’armée polonaise ou les réfugiés de Pologne ; et la confection de lainages par les sections féminines locales pour les soldats.

 

La contribution de l’immigration à la création d’une force armée polonaise en France est également loin d’être négligeable 449 . Déjà, la convention signée par les généraux Gamelin et Kasprzycki en mai 1939 prévoyait l’utilisation des Polonais résidant en France. Dans la fièvre des événements, un télégramme chiffré du ministère polonais des Affaires étrangères à l’ambassade de Paris, transmis dans la nuit du 29 au 30 août, précise le point de vue polonais sur la question 450 . Les discussions aboutissent, le 4 septembre, à la réactualisation, par le ministre français des Affaires étrangères, Georges Bonnet, et l’ambassadeur Lukasiewicz, des anciens accords militaires de 1921 et 1925. Un nouvel accord, le 9 septembre, décide de la formation en France d’une division polonaise. Le 21 septembre, une circulaire du ministère de la Défense nationale et de la Guerre, adressée aux préfets, demande de procéder au recensement des citoyens polonais de sexe masculin, résidant ou de passage en France, âgés de 17 à 45 ans. Les bureaux d’engagement volontaire, créés dès le 4 septembre à l’instigation du Comité civique polonais, sont alors fermés ; leurs listes contiennent déjà les noms d’environ 17 000 volontaires, pour la plupart des membres des organisations de jeunesse et des anciens combattants. Puis les associations polonaises, ainsi que les représentants des consulats, collaborent avec l’administration française pour effectuer les opérations de recensement. L’accord du 4 janvier 1940, entre Daladier et Sikorski, institue non plus une simple division mais une véritable armée polonaise en France. Il reprend cependant un point du protocole du 9 septembre 1939, à savoir le maintien en affectation spéciale des Polonais travaillant dans les secteurs stratégiques de l’économie, notamment dans les mines et les industries métallurgiques, c’est-à-dire les secteurs où ils sont les plus nombreux. Cette disposition réduit évidemment les possibilités de mobilisation de la communauté polonaise de France : 43 000 de ses membres sont ainsi immobilisés sur leur lieu de travail. Mais, sur plus de 80 000 soldats que compte l’armée polonaise en France en juin 1940, 50 000 sont quand même issus des rangs de l’immigration ; le reste provient du transfert en France des soldats internés, après la campagne de Pologne de septembre 1939, en Roumanie ou en Hongrie, ou réfugiés dans les Etats baltes, et de l’engagement de citoyens polonais disséminés dans les pays libres du monde entier 451 .

 

Les organisations catholiques prennent part, au même titre que les autres associations, à l’effort d’information des immigrés sur les opérations de recensement et de mobilisation. Leurs membres masculins sont mobilisés ou affectés spéciaux comme leurs compagnons de travail français ; certains, parmi les plus jeunes surtout, s’engagent volontairement. La fédération P.Z.K. œuvre aussi, au sein du Comité civique, pour collecter les dons et fournir des vêtements chauds aux soldats et aux familles réfugiées de Pologne. Il est cependant impossible de chiffrer l’effort imputable au groupement catholique. En ces heures de grave péril, les énergies se sont mobilisées pour constituer un front commun solidaire ; et nul ne songe à tenir la comptabilité de ses actions, seul compte le dévouement.

 

Et, pendant ce temps, alors que les Polonais s’affairent pour reconstituer sur le sol français un gouvernement et une armée, la France, tout en ayant déclaré la guerre à l’Allemagne, s’installe dans la ’drôle de guerre’. A défaut d’une action militaire énergique en faveur de la Pologne, elle laisse se développer un courant polonophile à travers la presse écrite, la radio, les manifestations publiques avec la participation des autorités françaises et polonaises 452 . Les institutions ecclésiastiques tiennent un rôle moteur dans la mobilisation de l’opinion publique. En septembre et octobre 1939, d’imposantes cérémonies religieuses en l’honneur de la Pologne ont lieu à Paris – au Sacré Cœur en présence du cardinal Verdier et du gouvernement polonais, à Notre-Dame des Victoires, et à la grande synagogue de la rue Notre-Dame de Nazareth –, à Lille en présence du cardinal Liénart, à Lyon en présence du cardinal Gerlier et d’Édouard Herriot, à Amiens, Marseille, Bordeaux, Angoulême et Nice. En novembre, le prince Louis II de Monaco et Mgr Rivière président, en la cathédrale de Monaco, un service de requiem à la mémoire des combattants polonais 453 . Les déclarations des évêques français condamnant l’agression allemande contre la Pologne se multiplient 454 :

 

protestation du cardinal Verdier à la radio le 4 septembre 1939 contre le bombardement du sanctuaire de Czestochowa :

 

« Pourquoi cet attentat ? Espère-t-on ainsi décourager nos amis Polonais ? Vain espoir. Le cœur de la Pologne saigne mais n’est pas abattu… et quelles que soient les vicissitudes de demain, la Pologne bénie par la Vierge martyre… retrouvera son indépendance et sa glorieuse destinée. »

 

sermon du cardinal Liénart à l’église Saint Maurice de Lille le 1-er octobre 1939 :

 

« Le drame rapide et effroyable qui vient de mettre à feu et à sang le territoire polonais a dépassé en horreur matérielle et morale tout ce que nous pouvions imaginer. (…) Mais voici que par un contraste saisissant, en face de tant d’horreur, la Pologne, elle, s’élevait jusqu’au sublime. (…)

 

Varsovie, symbole d’un peuple indomptable, a fini par succomber. Les agresseurs ont pu faire ensemble un marché pour disposer de son territoire. La Pologne, elle, n’a pas traité, elle n’a pas signé sa déchéance, elle garde tous ses droits. Ils sont plus sacrés encore depuis qu’elle les a si noblement défendus.

 

C’est pourquoi notre hommage se refuse aux vainqueurs, il va tout entier vers leurs victimes. Il y a des victoires qui déshonorent, ce sont celles que la force remporte contre le droit. Il y a des défaites jusque dans lesquelles une nation se couvre de gloire. Nous rendrons hommage à la vaillance de la Pologne au nom de la justice et de la conscience. »

 

La fête nationale polonaise du 3 mai, en 1940, est encore l’occasion de témoignages de solidarité envers la nation polonaise, au grand amphithéâtre de la Sorbonne à Paris et en la cathédrale de Monaco. Partout, le thème de l’amitié séculaire entre les peuples français et polonais est repris ; même dans les paroisses, loin des fastes des cathédrales, des messes sont dites à l’intention de la Pologne, des sermons essaient d’apporter un certain réconfort aux immigrés et réfugiés polonais. Le concours des prêtres polonais pour officier est souvent demandé, en particulier celui du recteur Cegielka pour les manifestations importantes, comme celles à Notre-Dame des Victoires ou à la cathédrale d’Amiens en octobre 1939. L’abbé Cegielka n’hésite pas non plus à condamner publiquement les actes de barbarie commis par les nazis en Pologne, soit en chaire à l’église de l’Assomption – siège de la Mission catholique, soit au cours de ses interventions à la radio 455 .

 

Les marques de sympathie pour la Pologne apportées par la hiérarchie ecclésiastique française réconfortent certainement les catholiques polonais de France. Quel singulier contraste avec l’attitude du Vatican, dont aucune déclaration officielle ne condamne l’agression allemande contre la Pologne ! Pourtant, l’ambassadeur polonais auprès du Vatican, Kazimierz Papée, s’efforce d’obtenir immédiatement du Pape une condamnation publique de l’attaque allemande, mais sans résultats ; il écrit le 20 septembre 1939 dans une lettre à l’Ambassadeur de Pologne à Paris 456 :

 

« Le travail de l’Ambassade pour décider le Pape à formuler une énonciation en faveur de la Pologne n’a donné jusqu’à présent aucun résultat tangible ; je pense cependant qu’il a préparé le terrain pour les démarches que, tout de suite après son arrivée à Rome (le 18 de ce mois), le primat Hlond a entreprises en concertation avec nous. D’après ce que m’a dit aujourd’hui le Primat, le Pape lui aurait promis de réaliser ce à propos de quoi il hésitait depuis quelques jours, à savoir la suggestion de l’Ambassade de recevoir en audience générale tous les Polonais se trouvant actuellement à Rome. (…) Le Pape n’est pas encore mûr pour une croisade contre Hitler et Staline. »

 

Cette audience a effectivement lieu le 30 septembre à l’initiative du cardinal Hlond. Le discours du Pape à cette occasion est diversement interprété : plein de sollicitude pour la cause polonaise selon l’Ambassadeur de France auprès du Vatican, alors que l’abbé Walerian Meysztowicz, conseiller canonique de l’Ambassade polonaise au Vatican, n’y décèle « aucune tentative pour retenir la main allemande qui, alliée aux Soviets, détruit la Pologne ». L’ambassadeur Papée partage cet avis négatif. Les efforts de l’Ambassade polonaise au Vatican vont alors porter sur l’établissement de relations diplomatiques entre le Vatican et le nouveau gouvernement polonais en exil en France. La reconnaissance par Rome du nouveau président de la République de Pologne, Wladyslaw Raczkiewicz, et du nouveau gouvernement formé par le général Wladyslaw Sikorski, en remplacement, aux termes de la Constitution de 1935, des autorités légales internées en Roumanie, est obtenue sans difficulté. Par contre, il en va tout autrement en ce qui concerne l’envoi du nonce apostolique, Mgr Filippo Cortesi, à Angers, siège du gouvernement polonais en France. Réfugié en Roumanie avec les autorités polonaises et le corps diplomatique, Mgr Cortesi y dirige au nom du Vatican une mission d’aide aux Polonais ; et le Vatican ne se presse pas pour le rappeler et l’envoyer en France. Le gouvernement polonais attache cependant de l’importance à la question, ne serait-ce que pour asseoir sa reconnaissance dans l’arène internationale. Ses démarches n’aboutissent qu’à l’envoi à Angers, à la mi-janvier 1940, d’un chargé d’affaires, Mgr Alfredo Pacini, conseiller de la Nonciature à Varsovie ; bien que rentré à Rome au début d’avril 1940, Mgr Cortesi ne rejoindra jamais le gouvernement polonais en France. Au moment de la capitulation de la France, Mgr Pacini reste même en France pour des raisons non élucidées, et n’accompagne pas le gouvernement polonais dans son exil en Angleterre.

 

L’obtention d’une condamnation officielle par le Vatican de l’agression allemande contre la Pologne et du régime de terreur pratiqué en Pologne par les nazis, est donc passée au second plan, tant les réticences de Rome semblent difficiles à vaincre. L’ambassadeur Papée repose parfois le problème :

 

« En tant qu’un des éléments de l’action que j’ai entreprise pour briser le silence dont le Vatican en général et l’Osservatore Romano en particulier entourent jusqu’à présent la question des atrocités allemandes en Pologne, j’ai eu aujourd’hui une discussion sur ce sujet avec le Cardinal Secrétaire d’Etat. J’ai rappelé au cardinal Maglione le matériau abondant, dont disposent actuellement en la matière aussi bien le Secrétariat d’Etat que la rédaction de l’Osservatore Romano (nombreux mémoires de l’Ambassade, mémoire du Primat, mémoire des prêtres polonais, témoignages de Polonais de passage reçus au Vatican). J’ai dit que l’Osservatore Romano n’écrit pratiquement rien sur ces questions , et pourtant le monde catholique attend du Vatican des informations et un jugement. Le Cardinal Secrétaire d’Etat a répondu que l’affaire est spécialement délicate, car les Allemands démontrent et stigmatisent les inexactitudes dans les informations, ou ont recours à des répressions. » (extrait du rapport de l’ambassadeur K. Papée du 19 janvier 1940) 457 .

 

Le silence du Vatican ne paraît pas gêner outre mesure le mouvement catholique polonais en France . Les archives tant de la Mission catholique polonaise que de l’Union des Associations catholiques polonaises, certes fort maigres pour la période concernée, n’ont gardé aucune trace d’une rancœur à l’égard de Rome. Les laïcs sont du reste accaparés par les actions au sein du Comité civique, l’aide à apporter aux militaires et aux réfugiés polonais ; le clergé pour sa part se contente du soutien manifesté par la hiérachie française.

 

 

 

 

 

 

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DES TÂCHES NOUVELLES POUR LA MISSION CATHOLIQUE POLONAISE

 

 

Pour assurer la pastorale parmi les Polonais en France, la Mission disposait, fin 1938, de 79 prêtres. Fin 1939, il y en a 76 458 . Ainsi, globalement, les effectifs se stabilisent, et la répartition géographique des aumôniers ne subit donc pas de modifications notables 459 .

 

L’armée n’attire que relativement peu de volontaires. On note seulement les engagements des abbés Tadeusz Kirschke et Wiktor Miedzinski, ainsi que de l’abbé Ryszard Dudek du diocèse de Beauvais 460 . Parmi les prêtres arrivant de Pologne ou d’ailleurs, quelques-uns proposent également leurs services à Mgr Gawlina, évêque de l’armée polonaise. Un séminariste de la Société du Christ pour les Émigrés, Czeslaw Czartoryski, rejoint la France et s’enrôle comme soldat : interné en Suisse dans les rangs de la 2-ème Division de Chasseurs du général Prugar-Ketling, il y sera ordonné prêtre 461 . Trois Pallottins parviennent aussi à fuir la Pologne et s’engagent comme aumôniers dans l’armée polonaise en France : les abbés Ignacy Olszewski, Jozef Zawidzki, et Leon Bemke, ce dernier après avoir déjà combattu l’idéologie nazie dans la ville libre de Gdansk de décembre 1934 jusqu’à son arrestation le 1-er septembre 1939 462 . Enfin, quatre Oblats se présentent à Mgr Gawlina : les pères Szczepan Manka, Hubert Misiuda et Ignacy Pluszczyk, venus de la lointaine île de Ceylan, ainsi que le père Konrad Stolarek qui a réussi à quitter la Pologne et atteindre la France après un long et difficile périple 463 . Le nombre d’aumôniers dans les divisions polonaises ne correspondant pas à celui en vigueur dans l’armée française, l’évêque militaire polonais ne peut les accueillir immédiatement. Ce n’est qu’en avril 1940, après quelques mois mis à profit pour suivre un stage à l’École Militaire, qu’ils reçoivent leur affectation : les pères Pluszczyk et Stolarek sont nommés à la 1-ère Division de Grenadiers, le père Manka – à la 2-ème Division de Chasseurs, et le père Misiuda – à la 3-ème Division d’Infanterie en formation en Bretagne.

 

Les autres prêtres viennent renforcer les rangs de la P.M.K. Mais cet apport reste limité ; il permet tout au plus de compenser les quelques départs, et donc de stabiliser les effectifs de la Mission. Ainsi, le travail pastoral habituel est maintenu par les aumôniers polonais sans trop de difficultés. Mais, compte tenu des circonstances, de nouvelles tâches se présentent aussi à la P.M.K.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Le lycée Norwid

 

 

Parmi les réfugiés polonais ayant pu gagner la France par la Hongrie ou la Roumanie, se trouve un certain nombre de jeunes, dont les études secondaires ont été interrompues en Pologne par la guerre. Les autorités polonaises étant trop accaparées par la reconstitution d’un gouvernement et d’une armée, c’est le recteur Cegielka qui prend l’initiative de créer une école à leur intention : le collège et lycée Cyprian Norwid (gimnazjum i liceum im. Cypriana Norwida) 464 . Un comité d’organisation, au sein duquel sont particulièrement actives Halina Mélandre – épouse du directeur d’une école privée, l’Institut du Panthéon, à Paris – et la femme du dernier ambassadeur de Pologne à Berlin – Lipski, permet d’obtenir le soutien du Premier ministre Sikorski, l’aide financière du ministère polonais du Travail et de la Protection sociale, ainsi que les autorisations nécessaires du ministère français de l’Éducation nationale et de l’Académie de Paris.

 

L’école débute ses cours dans les locaux de l’Institut du Panthéon fermé à cause de l’entrée en guerre de la France, au numéro 14 de la rue de Fleurus, et accueille 70 élèves à la fin du mois de novembre 1939, 180 au début de janvier 1940. Les filles qui n’habitent pas avec leurs parents, sont reçues à l’internat tenu, rue de Vaugirard, par les sœurs de la Sainte Famille de Nazareth. Au début de 1940, une partie des garçons est placée dans les refuges de Charenton et de Neuilly, où les conditions matérielles sont très rudes. Une convention, signée le 14 mars 1940 entre les recteurs de l’Académie de Paris et de la Mission catholique polonaise, met à la disposition de l’école, dès le mois de février 1940 en fait, des nouveaux locaux : les cours ont désormais lieu dans une annexe du lycée Fénelon, au 13 de la rue Suger ; et l’obtention d’une partie de l’internat du lycée Saint Louis permet de loger les garçons dans de meilleures conditions. Le nombre d’élèves augmente alors rapidement : 250 en mars, entre 350 et 400 à la mi – mai 1940, sans qu’il soit possible de déterminer la part respective des élèves issus de l’immigration ouvrière de l’entre-deux-guerres et des élèves arrivés en France du fait de la guerre.

 

Le programme des études basé sur le modèle polonais est reconnu par les autorités scolaires françaises, ce qui confère à l’établissement aussi bien le statut et les droits d’une école polonaise que ceux d’une école française ; il se décompose en quatre classes de collège et deux classes de lycée. La direction du collège – lycée Norwid est assurée au début par le recteur Cegielka en personne, bien que, formellement, un Français, J. Cottaz, ait été nommé. Puis, au milieu de décembre 1939, le gouvernement polonais nomme Kazimierz Fabierkiewicz, ancien professeur de mathématiques de la circonscription scolaire de Poznan, à la tête de l’école ; il y restera jusqu’à la fin de l’existence du collège – lycée. L’abbé Cegielka demeure cependant le protecteur de l’école, son guide moral ; c’est lui qui procède à la nomination du corps professoral.

 

Un jury, présidé par le professeur Pawel Skwarczynski de l’Université catholique de Lublin, prépare une session de baccalauréat pour la clôture de l’année scolaire. Celle-ci se déroule du 5 au 8 juin 1940 pour les examens écrits, avec beaucoup de sérieux malgré la gravité du moment ; les derniers examens oraux ont lieu le 13 juin, à la veille de l’entrée des troupes allemandes dans Paris, et les bacheliers du lycée polonais se dispersent aussitôt.

 

Auparavant, au début de juin 1940, les élèves des classes de collège et de la première classe de lycée ont été déjà dispersés. Une quarantaine d’entre eux est regroupée dans les Pyrénées, au château d’Agnos, près d’Oloron-Sainte-Marie. Cette localité devant se retrouver en zone occupée aux termes de l’armistice franco-allemand, ils embarquent à Saint-Jean-de-Luz pour former en Angleterre les premiers éléments du nouveau collège – lycée Slowacki.

 

A l’automne 1940, le collège – lycée Norwid est réactivé à Villard-de-Lans près de Grenoble, grâce aux efforts du professeur Zygmunt Lubicz Zaleski, représentant en France du ministère polonais de l’Instruction publique pendant l’entre-deux-guerres, et du professeur Waclaw Godlewski, ancien lecteur de polonais à l’Université de Lille. Se pose la question de la filiation entre l’établissement de Paris et celui de Villard-de-Lans. Dans son rapport sur l’activité de la Mission catholique polonaise pendant la guerre 465 ,l’abbé Wedzioch mentionne la création du lycée Norwid à Paris et le transfert en Angleterre d’un groupe d’élèves après la défaite française, mais ne fait aucun état du lycée de Villard-de-Lans. Certaines études 466 affirment que l’école de Villard-de-Lans a été créée et gérée par la Croix Rouge polonaise (Polski Czerwony Krzyz, P.C.K.) ; d’autres 467 indiquent également la contribution du P.C.K. mais insistent sur le fait que l’établissement de Villard-de-Lans est la continuation de celui de Paris. La Croix Rouge polonaise dote effectivement le lycée d’un budget de fonctionnement, et gère les internats où sont logés les étudiants. Il est également établi que la Mission catholique et son recteur ne sont plus du tout actifs dans la création de l’école à Villard-de-Lans, comme ils l’ont été dans celle de Paris. Mais, incontestablement, la fondation de Paris a servi d’exemple à celle de Villard-de-Lans : les fonctions exercées par le professeur Zaleski l’ont vraisemblablement amené à émettre un avis sur la formation du lycée de Paris, et à en connaître parfaitement le fonctionnement. Du reste, le fait que les deux établissements portent la même dénomination de lycée Cyprian Norwid indique certainement un lien de parenté entre eux. La question est tranchée par Tadeusz Lepkowski dans son ouvrage sur l’école de Villard-de-Lans, dont il fut l’élève pendant les années scolaires 1943 – 1944 et 1944 – 1945 468 . Pour T. Lepkowski, le lycée de Villard ne résulte certes pas du transfert du lycée de Paris – celui-ci termine en quelque sorte son existence officielle en juin 1940 – ,mais il en constitue la continuation . Au rôle joué par le professeur Zaleski et à la dénomination commune des deux établissements, l’auteur ajoute d’autres arguments dont l’un paraît essentiel : pour les autorités françaises, Villard-de-Lans est le successeur institutionnel et juridique de Paris ; sans référence au précédent formé par l’école de Paris, à l’autorisation déjà accordée pour son ouverture, Villard n’aurait pu voir le jour.

 

L’inauguration du lycée a lieu à Villard-de-Lans le 18 octobre 1940 en présence du maire de la commune et d’Ambroise Jobert, jeune historien de l’Université de Grenoble qui achève sa recherche sur la Commission d’Education nationale en Pologne. L’école est mixte, compte au cours de la première année de son existence 159 élèves répartis en 4 classes : les deux dernières de collège et les deux de lycée. Avec la mise en place progressive du système complet de classes selon le modèle polonais (4 classes de collège, et 2 de lycée), le nombre d’élèves augmente et se stabilise 469 :

 

226 en 1941 – 1942, 185 en 1942 – 1943, 211 en 1943 – 1944, 200 en 1944 – 1945, 220 en 1945 – 1946.

 

Les filles sont de plus en plus nombreuses, et à leur intention, à partir de 1942, des hôtels sont loués à Lans pour servir de salles de classe et d’internats. Peu à peu, la base de recrutement des élèves se modifie aussi ; alors qu’au début les jeunes issus de la nouvelle immigration due à la guerre constituent la majorité des élèves, ce sont les enfants de l’immigration ouvrière de l’entre-deux-guerres qui prédominent à la fin de la guerre.

 

Malgré les conditions particulières et les difficultés, l’école atteint et maintient un bon niveau. Chaque année, les étudiants de dernière année subissent les épreuves du baccalauréat polonais qui leur permet, grâce à l’accord des autorités scolaires françaises, d’accéder aux universités françaises ; le nombre de bacheliers selon les années scolaires se présente de la manière suivante 470 :

 

38 en 1941, 55 en 1942, 53 en 1943, 18 en 1944, 27 en 1945, 19 en 1946.

 

La notoriété de l’école est encore rehaussée par l’activité de la chorale organisée par le professeur Ernest Berger, et celle des équipes sportives dirigées par l’ingénieur Budrewicz 471 .

 

L’atmosphère patriotique au sein du lycée, son statut particulier d’école étrangère en France, la personnalité de son directeur, attirent évidemment l’attention des autorités allemandes d’occupation. Egalement président du Groupement d’Assistance pour les Polonais en France, organisme qui a pris en 1941 la succesion de la Croix Rouge polonaise dissoute, le professeur Zaleski est arrêté en mars 1942 et déporté au camp de concentration de Buchenwald. Son successeur à la tête du lycée, le professeur Waclaw Godlewski, est arrêté à son tour en mars 1944 et déporté au camp de Mauthausen. C’est le professeur Berger qui assure alors la direction du lycée. Leur baccalauréat en poche, beaucoup d’anciens élèves, surtout les militaires des premières promotions, s’efforcent de rejoindre les rangs des forces polonaises en Angleterre, via l’Espagne le plus souvent, ou la résistance.

 

En juin et juillet 1944, la région du Vercors est embrasée par les luttes menées par le maquis contre l’occupant allemand 472 . Dans l’établissement polonais, il ne reste que très peu d’élèves : le centre de Lans est presque vide, dans celui de Villard ne résident plus que quelques filles et une trentaine de garçons. En effet, la répression qui s’abat depuis le début de l’année 1944 sur les différents centres de regroupement des Polonais, incite la direction du lycée à avancer la date des sessions du baccalauréat : la première session a lieu fin mars, la session de rattrapage s’étale sur la fin du mois de mai et le début de juin. Aussitôt, les bacheliers retournent dans leurs familles, sauf Zdzislaw Hernik qui rejoint le maquis, incité sans doute par un employé de l’école, Ludwik Wilk, entré dans la résistance en janvier ou février déjà. Pour les autres classes, la fin de l’année scolaire se déroule de manière un peu chaotique ; et du 19 au 25 juin, la majorité des élèves repartent chez eux. Ne sont restés que les élèves sans famille en France ou pour lesquels le trajet du retour comporte trop de risques, les professeurs et quelques employés. La direction du maquis du Vercors ayant décrété la mobilisation générale, un détachement arrive à Villard-de-Lans le 16 juillet et procède à l’enrôlement obligatoire des jeunes, y compris des pensionnaires du collège – lycée Norwid. Les protestations du directeur Berger ne peuvent modifier l’attitude des maquisards : 12 élèves de plus de seize ans (11 de l’école Norwid et Eugeniusz Lukomski, frère de Zygmunt – élève du collège, étudiant dans une école technique à Nîmes venu rejoindre son frère à Villard), 9 employés et 6 professeurs et éducateurs sont mobilisés. Au total, en comptant L. Wilk et Z. Hernik, ce sont donc 29 personnes liées au collège – lycée Norwid qui se trouvent au cœur du Vercors au moment de l’attaque allemande.

 

Les tractations du professeur Berger avec les chefs du maquis ont cependant pour conséquence que presque tout le groupe polonais est affecté non pas à des bataillons de combat mais à un bataillon de travailleurs chargé d’aménager un terrain d’atterrissage à Vassieux-en-Vercors pour les renforts espérés. Or ce terrain est justement la cible principale de l’attaque aéroportée allemande au petit matin du 21 juillet, prélude à l’action de pacification de la région par la Wehrmacht. Cinq élèves tombent dès les premières minutes de l’engagement, sans même avoir eu la possibilité de se défendre : Henryk Czarnecki – Jerzy Delingier – Witold Nowak – Leon Pawlowski – Jozef Zglinicki ; ainsi que Eugeniusz Lukomski probablement. Les deux combattants, Zdzislaw Hernik et Ludwik Wilk, ont réussi à gagner le Nord du Vercors : L. Wilk meurt près d’Autrans vers la fin du mois de juillet ; Z. Hernik, fait prisonnier à la fin du mois d’août près d’Autrans également, est fusillé comme otage fin août ou début septembre. Les professeurs de latin, Jan Harwas, et de physique, Kazimierz Gerhardt, ainsi que le médecin scolaire Tadeusz Welfle, qui ont pu quitter le Vercors, sont capturés par les Allemands et fusillés, vers le 20 août, sur l’aéroport de Lyon - Bron. Tous les autres membres du groupe mobilisé le 16 juillet parviennent à regagner l’établissement de Villard sains et saufs.

 

En octobre 1944, l’école reprend ses activités dans des conditions plus normales, dans une région libérée ; un an plus tard, elle passe sous le contrôle des délégués de Varsovie. En juin 1946, a lieu la dernière cérémonie de remise des diplômes aux bacheliers, et l’école est définitivement fermée. A la rentrée de l’année scolaire 1946 – 1947, un nouveau lycée polonais est ouvert à Paris, au siège historique de la rue Lamandé 473 .

 

 

 

 

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L’organisation Caritas

 

 

Le flot des réfugiés polonais en France, concentré principalement à Paris, comprend aussi un nombre important de personnes privées de toutes ressources. Pour leur venir en aide, le recteur Cegielka met aussitôt sur pied une organisation baptisée Caritas, chargée de distribuer vêtements, linges, et objets de première nécessité 474 . La collecte des vêtements se fait surtout à Paris et à proximité de la capitale. Mais les besoins devenant de plus en plus importants, l’abbé Cegielka fait bientôt appel à tous les aumôniers polonais en France, pour qu’ils organisent de telles collectes dans les localités dont ils ont la charge, et envoient les produits amassés à la Mission. Certains prêtres décident même d’envoyer volontairement à la P.M.K. une contribution financière destinée à soutenir l’activité du Caritas. Tel est le cas des aumôniers du doyenné de Paris qui, à la réunion du 5 mars 1940 475 , promettent d’envoyer chaque mois un don d’un montant en rapport avec leurs possibilités. Ainsi, l’organisation peut maintenir, pendant toute la période de la ’drôle de guerre’, son action d’aide et d’assistance aux plus démunis ; les événements ultérieurs l’obligeront même à développer considérablement ses activités. Le destin final de cette institution particulière sera évoqué au chapitre suivant.

 

 

 

 

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Chapitre 7

LE TEMPS DE L’EPREUVE (mai 1940 – septembre 1944)

 

 

 

 

 

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DANS LA TOURMENTE DU DEBUT DE LA GUERRE (mai 1940 – fin 1941)

 

 

La défaite militaire de la France en mai 1940 provoque la débandade de presque toutes les institutions polonaises en France. Suivant l’exemple du recteur Cegielka, demeuré à Paris malgré les pressions du gouvernement polonais, la Mission catholique dans son ensemble s’efforce cependant de rester à son poste. L’occupation de la région du Nord s’accompagne toutefois d’une persécution brutale à l’encontre des prêtres polonais : l’abbé Jan Chodura d’Oignies et l’abbé Czeslaw Fedorowicz de Sallaumines sont fusillés. L’abbé Chodura est exécuté le 28 mai 1940 à l’intérieur de son presbytère, sauvant ainsi la vie aux personnes réfugiées chez lui 476 ; il se peut aussi qu’il ait figuré sur une liste noire comportant les noms de Polonais ennemis farouches de l’Allemagne, sa famille ayant participé aux soulèvements de Silésie en 1919, 1920 et 1921 477 .

 

Certains aumôniers, se sentant menacés, fuient devant l’avancée allemande et se réfugient en zone sûre. Une certaine confusion règne au cours de l’été 1940 : les prêtres se cherchent et échangent des informations sur le sort des uns et des autres 478 . Quelques-uns retournent ensuite à leur ancien poste ; d’autres sont mutés ou trouvent à exercer leur ministère là où le sort les a jetés, notamment dans les camps de réfugiés polonais en zone libre.

 

L’odyssée des séminaristes de la congrégation des Oblats de Marie Immaculée est particulièrement caractéristique de la confusion des premiers temps de guerre 479 . Les efforts conjugués de la province polonaise et de l’administration générale de la congrégation ont permis de transférer, au début de 1940, un groupe de pères, de séminaristes et de frères, 53 personnes au total, de Pologne en Italie. Les plans de guerre de Mussolini obligent 50 d’entre eux à gagner la France le 31 mai 1940, où ils se réfugient à La Brosse, entre Fontainebleau et Senlis, au scolasticat de la deuxième province oblate française. Ils n’y restent que deux semaines. Le 14 juin, ils quittent en hâte La Brosse pour Bordeaux, où trois seulement, arrivés à temps, parviennent à s’embarquer pour l’Angleterre. Les autres se dirigent alors vers Marseille, et trouvent refuge au scolasticat oblat de Notre-Dame des Lumières près d’Avignon. La plupart des séminaristes y termineront leurs études et, après leur ordination, viendront grossir les rangs de la Mission catholique.

 

A Paris, le personnel de la P.M.K., avec le recteur Cegielka en tête, est donc resté à son poste. Ne sont également demeurés sur place que la banque Polska Kasa Opieki dirigée par Szymon Konarski, et le bureau de l’Opieka Polska – 7 rue Crillon – mené par Irena Stokowska. C’est tout naturellement à ces institutions que s’adressent les soldats polonais et tous ceux qui, démunis et pensant y trouver plus facilement de l’aide, affluent dans la capitale. Les maigres disponibilités de celles-ci rapidement épuisées, apparaît la nécessité de créer un organisme susceptible de collecter des fonds. L’ingénieur Witold Kazimierz Wierzejski suggère alors à l’abbé Cegielka d’utiliser à cette fin l’organisation Caritas déjà connue à Paris pour le soutien apporté aux Polonais dans le besoin 480 . Le 10 juillet 1940, le nouveau comité Caritas, dirigé par l’abbé Cegielka assisté de Wlodzimierz Kaczorowski, Szymon Konarski et Witold Kazimierz Wierzejski, définit les grandes lignes de son action. La priorité est de trouver l’argent nécessaire au bon fonctionnement du comité. Une subvention de 50 000 F. obtenue du Fonds Hoover, enregistré comme don anonyme à la fin du mois de juillet, va permettre la réalisation du programme 481 .

 

Aussitôt, une cuisine gratuite fonctionne au siège de la Mission, distribuant chaque jour jusqu’à quelques centaines de repas, sans réclamer de justification aux quémandeurs. Un mois plus tard, une seconde cuisine est ouverte au siège de l’Opieka Polska. Simultanément, des aides financières individuelles sont distribuées sous la forme de dotations mensuelles fixes ou de subventions exceptionnelles pour couvrir des dépenses de santé. La distribution de vêtements est également poursuivie. Le comité prend aussi à sa charge le refuge pour Polonais de Neuilly, financé auparavant sur leurs ressources personnelles par Irena Fukier et une certaine Madame Moor, ainsi que ceux de la rue Crillon et de Levallois-Perret. Il finance encore un dispensaire de soins ouvert rue Crillon. Il s’intéresse enfin au sort des ouvriers polonais sans emploi ; le problème est confié à W. Kaczorowski qui obtient, du ministère français du Travail, la reconnaissance, pour les ouvriers polonais ayant travaillé en France avant le 15 juin 1940, des mêmes droits aux allocations de chômage et à la recherche d’un nouvel emploi que ceux des ouvriers français.

 

Ces activités multiples réclament des consultations régulières, au minimum une fois par semaine, entre les membres du comité directeur du Caritas qui se réunissent au siège de la Mission catholique polonaise. Toute l’action menée par l’organisation Caritas, les démarches et l’administration qu’elle nécessite, les réunions, ainsi que l’attitude ferme adoptée par le recteur Cegielka pendant la ’drôle de guerre’, attirent évidemment l’attention de la Gestapo sur la P.M.K. La police allemande effectue sept perquisitions au siège de la Mission, saccageant à chaque fois les locaux et emportant des archives, des dossiers, de la correspondance. Finalement, l’abbé Cegielka et S. Konarski sont arrêtés le 26 octobre 1940 482 ; Szymon Konarski sera libéré le 23 décembre ; le recteur Cegielka, après avoir été emprisonné à Paris, Trêves, Cologne, Hanovre et Berlin, sera déporté au camp de concentration de Sachsenhausen, puis à celui de Dachau. A leur place, entrent au Caritas Zygmunt Lissowski et l’abbé Czeslaw Wedzioch – jusqu’alors responsable de la maison des Pallottins à Amiens – qui, suite aux dispositions prises par l’abbé Cegielka 483 , assure simultanément la fonction de recteur de la Mission catholique polonaise. Enfin, le 10 février 1941, le comité directeur du Caritas au complet est enfermé à la prison de la Santé : l’abbé Wedzioch, l’abbé Antoni Szymanowski, W. Kaczorowski, S. Konarski, Z.Lissowski, et Romuald Rosinkiewicz qui, au début d’octobre 1940, a remplacé W. K. Wierzejski parti en zone Sud pour chercher les subsides indispensables à l’organisation. Arrêtée à la même date, Irena Stokowska est enfermée à la prison du Cherche Midi. Libérées le 31 mai 1941, toutes ces personnes reprennent, mais cette fois de manière non officielle, leur action en faveur des Polonais ; et celle-ci s’accomplit de plus en plus sous la seule étiquette de la Mission catholique polonaise, afin d’éviter aux laïcs de courir de trop grands risques.

 

D’autres arrestations vers la fin de l’année 1940 augmentent encore les difficultés d’organisation de la P.M.K. 484 . Fin octobre, l’abbé Bernard Pawlowski et le frère Ignacy Wszolek, tous les deux Pallottins en poste à Amiens, ainsi que l’abbé Alojzy Nosal, aumônier auxiliaire de Bruay-en-Artois, sont internés au camp de Saint-Maurice-aux-Riches-Hommes. Avec le départ juste antérieur de l’abbé Wedzioch pour le rectorat de la Mission à Paris, la maison pallottinne d’Amiens est donc alors complètement abandonnée. Le 10 décembre, c’est au tour de l’abbé Bronislaw Wiater, aumônier en charge de l’église polonaise de Paris, d’être arrêté. L’abbé Marian Krupinski, en poste à Wittenheim (Haut-Rhin), est également emprisonné mais à une date imprécise ; il est transféré au camp de Dachau le 20 juin 1941, où il meurt le 27 décembre de la même année 485 .

 

Quant aux associations polonaises, elles sont bien sûr interdites en zone occupée. Aussi, dès le mois de juin 1940, le Comité civique et l’Union des Polonais transfèrent leurs sièges à Lyon où, bientôt, le Comité civique est dissout pour ne pas donner prétexte à une intervention des autorités allemandes auprès du gouvernement de Vichy 486 . L’Union des Polonais, dirigée par Jozef Szymanowski et Piotr Kalinowski, prend alors seule en charge l’action sociale et culturelle en faveur des immigrés polonais établis en zone Sud, et réactive ses antennes régionales de Saint-Étienne, Montceau-les-Mines, Toulouse, Alès et Commentry. Par contre, dans le Nord, même si la majorité de ses dirigeants est restée sur place, la structure de la fédération catholique est mise en veilleuse par la force des choses. En effet, les ordonnances allemandes du 28 août et du 12 novembre 1940, appliquées par les décrets du 12 février et du 16 avril 1941 487 , interdisent toutes les activités publiques ; seule la participation à des cérémonies religieuses à l’intérieur des églises est tolérée.

 

 

 

 

 

 

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UN OBJECTIF : TENIR

 

 

 

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L’organisation de la Mission catholique polonaise

 

 

Après la relative confusion dans les rangs de la Mission au cours de l’été 1940, les arrestations de la fin de l’année 1940 et du début de l’année 1941, les efforts du recteur Wedzioch se concentrent sur la réorganisation de la P.M.K. Des changements d’affectation sont décidés au gré des circonstances, les compétences et le terrain d’action de certains aumôniers sont élargis 488 ; le but est que le maximum de postes existant avant guerre soit occupé. Vers la fin de l’année 1941, une certaine stabilité semble être retrouvée, la répartition des prêtres en contact avec le siège de Paris se présentant de la manière suivante 489 :

 

 

 

siège de la P.M.K. : 3 prêtres (les abbés Czeslaw Wedzioch – recteur, Bernard Pawlowski –secrétaire, Bronislaw Wiater – aumônier de l’église, des hôpitaux et des camps).

 

doyenné de Paris : doyen : abbé Ludwik Makulec (Caen) ; 15 prêtres et 2 séminaristes.

 

5 aumôniers en poste : 1 à Amiens (pour le département de la Somme), à Caen (Calvados, Eure, Eure-et-Loir, Manche, Mayenne, Orne, Sarthe), à Cuts (Oise, Seine-Inférieure, Seine-et-Oise), à Reims (Marne, Ardennes, Aisne), à Troyes (Aube).

 

1 aumônier habitant chez des parents à Blecquencourt ­ Senots (Oise).

 

3 aumôniers en charge de paroisses françaises : 1 à Argenteuil, au Blanc-Mesnil et à Gastins.

 

2 aumôniers dépendant de la curie épiscopale française : 1 à Houdainville et à Meaux.

 

4 prêtres assumant diverses tâches : abbé Wiktor Bieniasz – supérieur des missionnaires polonais de saint Vincent de Paul à Courbevoie, abbé Feliks Brzoska – aumônier de l’Institution Saint Casimir rue du Chevaleret à Paris, abbé Kazimierz Szarkiewicz – aumônier des sœurs de Nazareth rue de Vaugirard à Paris, abbé Jan Tarczkowski desservant Dammarie-les-Lys, Melun, et Vésines – Chalette dans le Loiret.

 

2 étudiants au séminaire des Missions du Saint Esprit à Chevilly près de L’Haÿ­les­Roses (Seine).

 

doyenné du Nord : doyen : abbé Antoni Szewczyk (Barlin) ; 19 prêtres.

 

1 à Anzin, Auby, Barlin, Billy-Montigny, Bruay-en-Artois, Calonne-Ricouart, Dechy, Dourges, Harnes, Lens, Liévin, Mazingarbe, Montigny-en-Ostrevent, Nœux-les-Mines, Oignies, Rouvroy, Sallaumines, Waziers et Wingles.

 

doyenné de l’Est : plus de doyen ; 4 prêtres.

 

1 à Hayange, Mulhouse, Tucquegnieux et Wittelsheim.

 

doyenné du Sud : doyen : abbé Wladyslaw Mateuszek (Les Gautherets) ; 4 prêtres.

 

1 aux Baudras, au Creusot, aux Gautherets et à Montceau-les-Mines.

 

 

 

Le tableau ci-dessus montre bien que les doyennés de Paris et du Nord ont conservé leur potentiel d’avant-guerre ; dans le Nord, seuls les postes de Roubaix et de Valenciennes sont vacants au début de 1942. Par contre, le doyenné de l’Est a vu ses effectifs chuter. Beaucoup de prêtres polonais ont dû en effet quitter les départements de l’Est incorporés au Reich allemand, et se réfugier en zone libre ; la situation générale de la région et la surveillance constante par la police allemande y rendent même inutile la fonction de doyen. Le doyenné du Sud relevant de l’autorité du rectorat de Paris est réduit pour sa part au territoire situé en zone occupée.

 

En zone libre, entre 20 et 30 prêtres polonais assurent la pastorale parmi les masses de réfugiés, civils ou militaires, et même parmi la population française 490 . S’y trouvent ceux déjà en poste dans la région au moment du déclenchement des hostilités, et tous ceux que les événements ont précipités là, en provenance de Pologne ou des départements français occupés 491 . Viennent aussi peu à peu grossir leurs rangs les séminaristes oblats de Notre-Dame des Lumières, au fur et à mesure de leur ordination à la fin de leurs études. Bien entendu, ces prêtres n’ont aucun contact avec le siège de la P.M.K. à Paris. A leur intention, le primat Hlond, réfugié à Lourdes depuis que les plans de guerre de Mussolini l’ont incité à quitter Rome, charge, en octobre 1940, l’abbé Wojciech Rogaczewski, ancien doyen de l’Est, chassé de Metz et installé à Lyon, de créer et diriger un Centre pastoral polonais pour le Midi de la France. L’abbé Rogaczewski s’acquitte de la tâche avec son énergie coutumière et l’aide efficace des secrétaires successifs, l’abbé Jozef Luczak, puis les pères oblats Jozef Cieply et enfin Edward Olejnik.

 

L’occupation de la zone libre par les troupes allemandes en novembre 1942 et les événements dramatiques de l’année 1943 perturbent ce fragile dispositif. Le territoire français ayant retrouvé une certaine unité, l’autorité de l’abbé Wedzioch s’étend théoriquement de nouveau à toute la France. Dans la pratique, compte tenu des difficultés de communications entre les différentes régions, la répartition entre les deux centres de direction, la Mission catholique de Paris et le Centre pastoral de Lyon, est conservée. Mais la vague d’arrestations et de persécutions qui s’abat sur les aumôniers en 1943, met en péril l’action et l’existence même de la pastorale polonaise dans le Sud de la France 492 . Son chef, le doyen Rogaczewski, est grièvement blessé au cours d’une tentative de fuite lors de son arrestation par la Gestapo en mai 1943 et, après des séjours dans les prisons de Montluc, Fresnes et Compiègne, envoyé au camp de concentration de Buchenwald. D’autres prêtres sont également arrêtés et déportés : les abbés Hipolit Grzadka, Czeslaw Krzyszkowski, Edmund Kalas. A Saint-Étienne, l’abbé Michal Babirecki est emprisonné le 8 novembre 1943, et libéré le 15 mars 1944. En Corse, l’abbé Feliks Bytonski est fusillé le 15 septembre 1943 à Guenza.

 

A la même époque, la situation des doyennés du Nord et de Paris est beaucoup plus calme. Seul le doyen Makulec, en poste à Caen, est obligé d’entrer dans la clandestinité à la fin de février 1943. Dans l’Est de la France par contre, deux nouvelles arrestations sont suivies de déportations, celles des abbés Teodor Makiela et Franciszek Bobrowski ; quant à l’abbé Pachciarz, en poste à Mulhouse en février 1942, il a certainement été contraint de se mettre en sûreté, son nom n’apparaissant plus dans la liste des aumôniers polonais en zone Nord de décembre 1943. Toutefois, le calme relatif régnant sur le territoire soumis à son autorité permet au recteur Wedzioch de procéder aux nominations nécessaires pour que les postes soient occupés, de prendre les mesures indispensables pour assurer la sécurité de certains prêtres. Il réussit même à convoquer une assemblée des prêtres, à Clamart le 7 avril 1943, en présence du cardinal Suhard 493 ; malheureusement, ni l’ordre du jour, ni le nombre de prêtres ayant pu répondre à la convocation ne sont connus.

 

L’apport des pères et des séminaristes oblats, réfugiés à Notre-Dame des Lumières et peu à peu engagés dans la pastorale, s’avère alors déterminant, au cours de l’année 1943, pour fournir des forces nouvelles à la Mission catholique. Rappelons qu’avant la guerre cinq Oblats sont déjà aumôniers dans les départements du Sud de la France, rejoints, au début de la guerre, par quatre pères qui s’engagent comme aumôniers dans l’armée polonaise en France, puis, en juin 1940, par 47 membres de la congrégation : 5 pères, 8 pères scolastiques, 31 frères scolastiques, et 3 frères coadjuteurs. De 1940 à 1943, les 8 pères scolastiques et 26 des frères scolastiques sont ordonnés prêtres. Ils sont incorporés à la province du Midi de la France de la congrégation, mais regroupés en cinq districts composés de quatre ou cinq pères polonais 494 . Chaque district assure la pastorale itinérante dans son territoire ; par exemple, celui dirigé par le père Jozef Kaminski s’occupe des départements du Cher, de l’Indre, de l’Allier et de la Haute-Vienne. Seul le père Feliks Matyskiewicz s’installe en poste fixe à La Ricamarie. Mais, à la suite des arrestations de 1943, le primat Hlond nomme le 21 juillet 1943 le père Karol Kubsz à la tête du Centre pastoral pour le Midi de la France transféré à Aix-les-Bains, en remplacement de l’abbé Rogaczewski, et demande à quelques pères de se rendre en zone Nord à la disposition du recteur Wedzioch. C’est ainsi que le père Jan Chwist occupe, au siège de la Mission à Paris, le poste de secrétaire et d’aumônier des hôpitaux, et que huit autres Oblats sont nommés dans les doyennés 495 :

 

doyenné de Paris : pères Herbert Paruzel à Couëron

 

Jozef Pakula à Reims

 

Jan Adamiec à Troyes ;

 

doyenné du Nord : pères Edward Olejnik à Bruay-en-Artois

 

Stanislaw Stefaniak à Nœux-les-Mines 496

 

Jozef Lewicki à Sallaumines ;

 

doyenné de l’Est : père Mikolaj Twardoch à Verdun ;

 

doyenné du Sud : père Albin Kasperkiewicz à Montceau­les­Mines.

 

D’autres pères quittent encore la France pour rejoindre l’armée polonaise en Angleterre. Le nombre d’Oblats polonais en zone Sud a donc fortement baissé à la fin de 1943 ; et l’un de leurs districts propres, celui dirigé par le père Marian Mroz, est alors dissout.

 

Ainsi, à la fin de 19432 497 0, la répartition des aumôniers dépendant de l’abbé Wedzioch confirme une certaine stabilité des effectifs et des sièges de la pastorale, les régions de Paris, du Nord et de Montceau-les-Mines étant convenablement desservies, alors que celle de l’Est est quasiment abandonnée :

 

siège de la P.M.K. : 4 prêtres (abbés Czeslaw Wedzioch – recteur, Bernard Pawlowski – secrétaire général et vice-doyen du doyenné de Paris, Jan Chwist – secrétaire et aumônier des hôpitaux, Wlodzimierz Zimolag – aumônier de l’église, des hôpitaux et des camps).

 

doyenné de Paris : doyen : abbé Ludwik Makulec (Caen, dans la clandestinité depuis le 25 février 1943), abbé Bernard Pawlowski (Paris, doyen par intérim) ; 16 prêtres et 2 séminaristes.

 

7 aumôniers en poste : 2 à Amiens et Reims, 1 à Caen (abbé Szczepan Krzoska en remplacement de l’abbé Makulec), Couëron et Troyes.

 

2 aumôniers dépendant de la curie épiscopale française : 1 à Houdainville et à Meaux.

 

4 prêtres dans des collèges : 1 à Lisieux (desservant la colonie polonaise de Dives-sur-Mer), 3 au petit séminaire des Pallottins à Chevilly dans le Loiret 498 (desservant les départements suivants : Loiret, Yonne, Côte d’Or, Loir-et-Cher, Charente, Deux-Sèvres, Vienne, Indre-et-Loire, une partie de l’Oise, de la Seine-et-Oise, de la Seine-et-Marne).

 

3 prêtres assurant diverses tâches : abbés Bieniasz, Brzozka, Szarkiewicz.

 

2 étudiants au séminaire des Missions du Saint Esprit à Chevilly dans la Seine.

 

doyenné du Nord : doyen : abbé Antoni Szewczyk (Bruay-en-Artois) ; 24 prêtres.

 

3 à Bruay-en-Artois, 2 à Nœux-les-Mines et Sallaumines, 1 à Anzin, Auby, Barlin, Billy­Montigny, Calonne-Ricouart, Dechy, Dourges, Harnes, Lens, Liévin, Mazingarbe, Montigny-en-Ostrevent, Oignies, Roubaix, Rouvroy, Waziers et Wingles.

 

doyenné de l’Est : 3 prêtres.

 

1 à Longwy, Tucquegnieux et Verdun.

 

doyenné du Sud : doyen : abbé Wladyslaw Mateuszek (Les Gautherets) ; 5 prêtres.

 

1 aux Baudras, au Creusot et aux Gautherets, 2 à Montceau-les-Mines.

 

 

 

 

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Le travail pastoral

 

 

La tâche principale des prêtres consiste évidemment à assurer le service religieux auprès des fidèles dont ils ont la charge. De ce point de vue, les aumôniers polonais, qu’ils soient en poste fixe ou itinérants, s’efforcent de remplir leur mission du mieux qu’ils peuvent. Pèlerinages, retraites et missions locales sont même maintenus, lorsque les conditions le permettent 499 . La pastorale itinérante est particulièrement éprouvante pour les missionnaires. Par exemple2 500 3, le trajet parcouru par l’abbé Wiater, vers la fin de l’année 1941 et le début de 1942, est assez impressionnant : parti de Paris en novembre 1941, il sillonne la région de Blois et d’Orléans, puis le département de la Côte-d’Or, se rend aux Baudras, rentre à Paris pour repartir presque aussitôt en Bretagne. Celui de l’abbé Toczylowski à la même époque, basé à Cuts et desservant les départements de l’Oise, Seine-et-Oise, Seine-Inférieure, jusqu’à la ville de Couëron en Loire-Inférieure, est tout aussi éloquent. De même, l’abbé Unszlicht ou l’abbé Molin poursuivent toujours leurs tournées dans les zones rurales des diocèses d’Amiens , Beauvais, Troyes, Versailles ; dans sa thèse, l’abbé Barton donne un extrait du programme des visites réalisées en 1941, 1942 et 1943, et les attribue à l’abbé Unszlicht 501 . Mais le nom de l’abbé Unszlicht n’apparaît pas sur les listes du Rectorat de la Mission catholique polonaise à cette époque, seul figure le nom de son compagnon de mission, l’abbé Molin ; en effet, après la promulgation du statut des Juifs en octobre 1940, à cause de ses origines juives, bien que prêtre catholique, l’abbé Unszlicht a dû se cacher à Tours 502 . Il faut donc vraisemblablement attribuer à l’abbé Molin la réalisation de ces tournées missionnaires.

 

En zone Sud, les prêtres doivent répondre à la demande supplémentaire formulée par les différents camps ou regroupements de réfugiés. Toutes les forces polonaises capables de poursuivre la guerre n’ont pu être transférées en Angleterre au moment de la débâcle de mai 1940 503 . Les personnes restées en France se réfugient pour la plupart en zone libre, où des institutions polonaises reconnues par le régime de Vichy les prennent en charge. Déjà, au moment de l’évacuation vers l’Angleterre, le gouvernement polonais décide, le 17 juin 1940 à Libourne 504 , la création de la Croix Rouge polonaise (Polski Czerwony Krzyz – P.C.K.) munie de fonds adéquats pour assurer la protection des nombreux Polonais qui inévitablement ne pourront pas quitter la France. Le 20 janvier 1941, le P.C.K. est officiellement reconnu ; la centrale, dirigée par Feliks Chiczewski, a son siège à Vichy même, et le territoire de la zone Sud est divisé en six districts : Périgueux, Lyon, Grenoble, Marseille, Perpignan et Toulouse 505 . Les responsables du P.C.K. sont principalement des fonctionnaires, de la haute administration publique polonaise ou des consulats, restés en France dans cette intention. L’Union des Polonais en France collabore très tôt avec le P.C.K., le secrétaire général de l’Union – Piotr Kalinowski – en assurant la vice-présidence. La tâche principale de la Croix Rouge polonaise en France est d’aider les civils privés de ressources, les enfants, les femmes avec des enfants à charge et séparées de leurs maris, les familles avec de petits enfants, la jeunesse, les étudiants, les anciens combattants. A cet effet, la location d’hôtels et de pensions permet d’ouvrir des refuges baptisés ’maisons du P.C.K. en France (domy P.C.K. we Francji)’. Par contre, les familles de l’immigration ouvrière sont souvent regroupées dans des camps constitués de baraquements en bois insalubres 506 ; la préoccupation majeure de l’Union des Polonais est donc de procéder, le plus rapidement possible, à la liquidation de ces camps, en procurant du travail à leurs pensionnaires dans l’industrie ou l’agriculture. Mais dès l’été de la même année 1941, le P.C.K. est dissout par les autorités françaises. Cette liquidation se résume toutefois en un simple changement de dénomination – l’institution s’appelle désormais Groupement d’Assistance aux Polonais en France (Towarzystwo Opieki nad Polakami we Francji – T.O.P.F.) autorisé le 17 août 1941 sous le contrôle permanent d’un délégué désigné par arrêté du ministre secrétaire d’État à l’Intérieur – , et en le remplacement de Chiczewski par le professeur Zaleski puis, après l’arrestation de celui-ci, par Jozef Jakubowski 507 . Pour le reste, rien ne change ; la structure reste analogue à celle du P.C.K. Le siège se situe non plus à Vichy mais à Romans, et le territoire reste couvert d’un réseau de délégations régionales : Marseille, Montpellier, Toulouse, Tarbes, Brive, Vichy, Lyon, Grenoble et Nîmes à partir du 1-er octobre, et en plus Perpignan et Bagnères de Bigorre à partir de novembre. Le T.O.P.F. assure donc la succession pleine et entière de la Croix Rouge polonaise.

 

Les militaires polonais non évacués vers l’Angleterre bénéficient aussi de la protection sociale assurée par le P.C.K. puis le T.O.P.F., mais sont regroupés dans des compagnies de travail appelées Groupes de Travailleurs Étrangers (G.T.E.) 508 . Cette façon de régler le sort de quelques milliers de militaires satisfait à la fois l’administration de Vichy et le gouvernement polonais. Ce dernier y voit notamment une couverture légale pour regrouper des militaires polonais dans des centres officiellement organisés par les autorités françaises afin de, soit les garder en disponibilité pour la future armée polonaise, soit les faire passer en Angleterre, tout au moins les spécialistes indispensables aux unités des Forces polonaises en Occident. Pendant la durée de la guerre, le nombre de ces compagnies s’élève en moyenne à 15. Le commandement du côté polonais en est assuré par un officier nommé ’interprète général’ : le général Juliusz Kleeberg jusqu’à son évacuation vers Londres en mai 1943, puis le colonel Jozef Jaklicz et enfin, à partir de mai 1944, le colonel Kazimierz Gaberle.

 

Ces organisations, P.C.K. puis T.O.P.F., et G.T.E., bénéficient encore du soutien d’un réseau administratif mis en place par les autorités de Vichy à l’intention des Polonais. Dès le mois de juillet 1940, le gouvernement français réclame le retour des postes diplomatiques et consulaires polonais réfugiés au Portugal. La Pologne dispose ainsi, sur le territoire de la zone libre, de représentations officielles. Cette situation dure jusqu’en octobre 1940, lorsque la pression allemande oblige Vichy à liquider les postes diplomatiques des pays en guerre avec le Reich. Un accord entre Français et Polonais aboutit alors à la création de Bureaux polonais en remplacement des consulats, le rôle d’ambassade étant dévolu à la Direction générale des Bureaux polonais menée par Stanislaw Zabiello 509 . Une nouvelle fois, en octobre 1941, une intervention allemande provoque la liquidation de ces Bureaux, en fait leur intégration dans la structure du ministère français des Affaires étrangères, sous la dénomination d’Offices polonais dirigés par des fonctionnaires français mais dont le personnel reste polonais. Stanislaw Zabiello, chassé de Vichy, ouvre à Châtelguyon une Direction des Offices polonais, cette fois non reconnue officiellement. Le rôle principal de S. Zabiello puis de son successeur, Tytus Komarnicki, consiste en réalité à gérer et partager les fonds en provenance de Londres entre les différentes institutions polonaises, civiles ou militaires, légales ou secrètes, opérant en France.

 

Évidemment, l’occupation de la zone libre par l’armée allemande en novembre 1942 modifie radicalement la situation de toutes ces organisations. Travaillant dans la légalité ou, pour le moins, grâce à la tolérance des autorités de Vichy, leurs chefs sont des proies faciles, et tombent sous le coup d’arrestations ou sont contraints de se réfugier en Angleterre ou en Suisse. Néanmoins, des successeurs sont désignés, les réseaux reformés ; et les activités sont poursuivies, avec maintenant plus de prudence et parfois dans le plus grand secret.

 

Les prêtres polonais sont donc sollicités pour apporter l’assistance religieuse dans toutes les maisons de la Croix Rouge polonaise en France, les refuges, les centres d’accueil et d’hébergement du Groupement d’Assistance aux Polonais en France ou des Groupes de Travailleurs étrangers ; et Stanislaw Zabiello recommande régulièrement aux responsables des bureaux régionaux une prise de contacts avec le Centre pastoral de Lyon, ainsi qu’une collaboration étroite avec les aumôniers en charge des différents centres 510 . Les Oblats en particulier sont mis à contribution pour assurer la pastorale dans les centres de réfugiés ou les camps de militaires 511 . Et bien souvent, les aumôniers animent aussi la vie culturelle des centres dont ils ont la responsabilité, ce qui permet sans doute de conforter le moral des réfugiés 512 . Le philosophe abbé Jakubisiak est pour sa part l’un des rares à animer la vie intellectuelle du centre ouvert à Grenoble pour l’intelligentsia polonaise restée en France 513 .

 

Au niveau de la vie associative, la séparation entre les zones Nord et Sud est également très nette. Alors que le Nord de la France, l’Est, la région parisienne et le district de Montceau-les-Mines se sont couverts, jusqu’en 1939, d’un réseau de sociétés catholiques qui leur ont conféré une vie religieuse plutôt dynamique et animée, toute activité de ces sociétés, toute manifestation publique y sont désormais interdites. Seuls sont tolérés les rassemblements à l’intérieur des églises pour les offices. Divers témoignages attestent que les aumôniers polonais exploitent souvent cette tolérance pour rassembler, sous couvert de cérémonies à l’église, des groupes d’enfants, de jeunes ou même d’adultes, ainsi que les chorales paroissiales, et perpétuer en quelque sorte de cette façon l’existence des associations catholiques spécialisées 514 . Certains, comme l’abbé Wahrol à Waziers 515 , s’efforcent de célébrer la première communion des enfants, manifestation tolérée rassemblant beaucoup d’enfants et par conséquent de nombreuses familles, le dimanche le plus proche de la fête nationale polonaise du 3 Mai. La solennité de la cérémonie et quelques paroles habilement prononcées par le prêtre permettent en même temps de ranimer la flamme patriotique des fidèles. Les Confréries du Rosaire, dont beaucoup de réunions se font dans les églises, ont connu le plus de facilité pour maintenir localement une forme plus ou moins autorisée d’activité. Pour la jeunesse du K.S.M.P., la difficulté est bien plus grande ; c’est donc principalement à son intention que sont développées les chorales paroissiales, afin de la maintenir rassemblée et cultiver sa fidélité aux idéaux catholiques et nationaux. Les sociétés masculines sont souvent à la base de comités paroissiaux chargés de l’action caritative, de l’organisation des processions et des pèlerinages. Mais il s’agit exclusivement d’initiatives locales impulsées par l’énergie de l’aumônier ou de quelques responsables à l’autorité reconnue dans la colonie ; il n’y a plus d’assemblées générales, ni de manifestations concertées au niveau des districts de quelque organisation que ce soit, et encore moins au niveau du territoire de la zone Nord 516 .

 

La situation en zone Sud se présente différemment ; en effet, tout au moins jusqu’en novembre 1942, l’activité associative religieuse n’y connaît pratiquement pas de limitation. Les sociétés catholiques polonaises y sont donc florissantes, surtout dans le bassin stéphanois ; dans les autres parties de la zone libre, même en 1939, le groupement catholique n’était pas fortement implanté. Dans la région de Saint-Étienne, l’attrait pour les associations catholiques est telle que, sous l’impulsion des aumôniers locaux, les abbés Babirecki, Gielec et Knapik, de nouvelles sociétés voient le jour en 1941, 1942 et même 1943 :

 

sur le territoire de Saint-Étienne relevant de l’abbé Babirecki :

 

section féminine du K.S.M.P. au Soleil Marais en mai 1941,

 

sections masculine et féminine du K.S.M.P. à La Talaudière en 1942,

 

confrérie du Rosaire à Villard en février 1943,

 

confrérie du Rosaire à Saint­Ennemond en mai 1943,

 

association des Enfants de Marie au Soleil Marais en mai 1943 ;

 

sur le territoire de Beaulieu – Roche la Molière dépendant de l’abbé Knapik :

 

section féminine du K.S.M.P. à Beaulieu en novembre 1941,

 

section masculine du K.S.M.P. à Beaulieu réactivée en 1942 ;

 

sur le territoire de La Ricamarie desservi, jusque vers le milieu de 1942 probablement, par l’abbé Gielec :

 

association des enfants ’Les Croisés de Jésus’ réactivée en 1941,

 

section masculine du K.S.M.P. en mai 1942.

 

C’est donc en direction des enfants et de la jeunesse que se portent principalement les efforts. Ce sont eux qui doivent assurer l’avenir du groupement catholique ; et il est légitime et naturel, pour les prêtres et les dirigeants catholiques polonais, de les entourer d’un maximum d’attention.

 

Dans le même esprit de protection de la jeunesse polonaise, les Pallottins reprennent en 1942 – 1943 leur idée de création d’un établissement d’enseignement secondaire, qu’ils n’avaient pu concrétiser à Amiens en 1939 – 1940 du fait de la guerre. A la fin de l’année 1942, les abbés Wedzioch et Wiater prennent l’initiative de créer un poste à Orléans, au numéro 12 de la rue Sainte Anne, dans le double but d’assurer une base pour la pastorale itinérante destinée aux Polonais disséminés dans la région, et d’ouvrir une école pour les jeunes Polonais susceptible d’éveiller des vocations sacerdotales parmi eux 517 . L’idée reçoit l’approbation de l’évêque d’Orléans, Mgr Courroux. Mais la prise de contact avec des îlots polonais répartis dans douze départements mobilise d’abord toute l’énergie. Ce n’est qu’en juillet 1943 qu’un bâtiment adéquat est trouvé à Chevilly, situé à une vingtaine de kilomètres d’Orléans. L’été se passe à obtenir les accords nécessaires de l’Académie d’Orléans, restaurer les locaux, et informer les aumôniers et la population de l’ouverture prochaine de l’établissement. Un immense effort pour surmonter toutes les difficultés est accompli par le directeur, l’abbé Bronislaw Wiater, secondé bientôt par l’abbé Juljan Zblewski rappelé de son poste aux Baudras, et par l’abbé Alojzy Misiak après la fin de ses études à l’Institut catholique de Paris.

 

L’année scolaire 1943­1944 voit donc la naissance du collège de Notre Dame des Apôtres (Kolegium Krolowej Apostolow), sans que les autorités allemandes d’occupation en soient averties. Trente sept élèves, pour la plupart originaires du Nord de la France, y suivent, dans une atmosphère patriotique enflammée, le programme des études classiques du ministère français de l’Éducation nationale. Le débarquement allié en Normandie oblige les élèves à passer les vacances d’été à Chevilly. La rentrée scolaire de 1944, effectuée en octobre, est l’occasion d’une manifestation à laquelle participent des délégués de diverses institutions sociales et politiques polonaises, et note l’arrivée de 70 élèves.

 

Il faut enfin souligner la difficulté supplémentaire occasionnée, dans le travail pastoral, par la quasi-disparition de toute presse religieuse pendant la durée de la guerre. Seuls deux journaux catholiques, Le Service (Sluzba) et Le Bulletin catholique (Biuletyn Katolicki), paraissent en zone libre, du printemps 1941 jusqu’en novembre 1942 518 . Le Service, mensuel dirigé par l’écrivain Maria Winowska, destiné à l’intelligentsia catholique, bénéficie de l’appui du primat Hlond, qui collabore régulièrement à sa rédaction sous un pseudonyme. Imprimé à Toulouse à la ronéo, son tirage atteint quelques centaines d’exemplaires, et sa diffusion s’étend même à la France occupée, certains numéros parvenant aussi à Madrid et Londres. A côté d’articles religieux ou moraux, le journal présente également la situation des réfugiés polonais en France et celle de la Pologne. Le maintien du mensuel est assuré par l’aide morale et matérielle apportée par l’archevêque de Toulouse, Mgr Saliège, et le recteur de l’Institut catholique de Toulouse, Mgr Bruno de Solages. L’arrestation de la rédactrice en chef par la Gestapo, à la fin de 1942, met fin au journal.

 

Le Bulletin catholique est également un mensuel, imprimé à la ronéo à partir de décembre 1941. La composition de la rédaction, le lieu d’impression et le tirage sont inconnus. De format d’un cahier de vingt pages environ, son contenu rend compte de l’activité des cercles d’études religieuses existant dans de nombreux centres d’accueil pour réfugiés polonais de la région lyonnaise. Sa rédaction collabore avec la section d’éducation religieuse auprès du Centre pastoral polonais pour la zone libre. Tout ceci laisse à penser que le journal était basé dans la région de Lyon.

 

A Lille en 1943 et 1944, paraît encore une petite brochure de quatre pages en polonais, intitulée Notre Écho (Nasze Echo). Éditée par l’abbé Henri Desmettre, chargé d’une aumônerie des Polonais du diocèse de Lille, avec le concours de l’abbé Alojzy Nosal, elle est destinée aux Polonais travaillant à la campagne, privés de services religieux réguliers. Son tirage atteint 2 000 exemplaires. Aucun renseignement supplémentaire n’a pu être obtenu à son sujet 519 .

 

Les Oblats font aussi revivre, à Notre-Dame des Lumières, le périodique du scolasticat oblat polonais d’Obra, Le Visiteur d’Obra (Gosc z Obry). Mais il ne s’agit que d’une tentative limitée dans le temps, composée de feuilles polycopiées pour servir de liaison entre les Pères polonais dispersés et rompre leur isolement. Ils rédigent également un livre de chants religieux (Spiewnik Koscielny) et un catéchisme, publiés par le Centre pastoral polonais de Lyon 520 . En 1942 à Nice, Wanda Lada compose aussi un livre de prières, Suivons Le (Pojdzmy za Nim), muni d’une belle préface du cardinal Hlond, dans laquelle le Primat exhorte les émigrés polonais à réciter les prières de la Nation, à s’unir au pays « où la prière est un devoir envers Dieu et envers la patrie » 521 .

 

 

 

 

 

 

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UN CAS DOULOUREUX : L’OPPOSITION DES CLERGES A OIGNIES ­ OSTRICOURT

 

 

Nous avons vu que, pendant la période de l’entre­deux­guerres, les relations entre les clergés français et polonais dépendaient essentiellement, sur le plan local, de la bonne volonté réciproque des uns et des autres. Ainsi, à côté d’exemples de collaboration harmonieuse, les archives fourmillent de rapports sur les sujets de discorde, les vexations réciproques. Elles ont sans doute une tendance manifeste à conserver ce type de documents ; en effet, lorsque rien ne vient perturber la bonne entente mutuelle, la mention, si elle existe, en est faite généralement de manière très laconique. Néanmoins, l’existence de ces rapports négatifs témoigne indéniablement d’un état réel.

 

Les défaites militaires de la Pologne et de la France en 1939 et 1940, l’occupation de la France par l’armée ennemie, auraient dû aplanir les tensions existantes, et permettre l’émergence d’une solidarité profonde entre les deux clergés pour affronter les difficultés du moment. Cela a certainement été le cas quasiment partout ; et l’on se souvient qu’entre septembre 1939 et mai 1940, nombre de cérémonies, d’offices solennels ont rassemblé les clergés et les fidèles des deux nationalités. Un cas probablement isolé fait exception, où l’état de guerre n’a en rien modifié l’acharnement des prêtres des deux camps à défendre leurs prérogatives, leurs attributions, voire à empiéter sur celles du confrère ; il s’agit des paroisses situées sur le territoire de la Compagnie des Mines d’Ostricourt.

 

Étendue sur près de 2 300 hectares dans les villages de Carvin, Evin­Malmaison, Libercourt, Oignies et Ostricourt, celle-ci compte sept paroisses : Ste Barbe, St Druon, St Martin et St Estevelle à Carvin, Notre­Dame à Libercourt, St Barthélémy à Oignies, St Vaast à Ostricourt et, en plus, la chapelle St Joseph dans le secteur de la fosse 1 desservie principalement par l’aumônier polonais. Mais les travailleurs polonais sont disséminés un peu partout dans les cités bâties autour des puits de mine. En outre, du point de vue du droit ecclésiastique, deux juridictions cohabitent sur le territoire en question : l’évêché d’Arras régit en effet les paroisses des communes du Pas-de-Calais ( Carvin, Libercourt et Oignies) alors que celui de Lille gouverne la paroisse d’Ostricourt située dans le département du Nord.

 

D’abord citée en exemple pour sa sollicitude à l’égard des immigrés polonais, son engagement en faveur d’un important encadrement scolaire et religieux de sa main-d’œuvre polonaise, la Compagnie d’Ostricourt a été le théâtre, en 1927, de problèmes de compétence entre les aumôniers polonais et les curés français, auxquels l’accord d’octobre 1927, promulgué par le vicaire général Guillemant, mit fin provisoirement en octroyant aux Polonais une large autonomie. Mais l’érection, le 1-er octobre 1931, de la chapelle St Jacques en paroisse indépendante par ordonnance spéciale du cardinal Liénart évêque de Lille 522 , est vite interprétée par les immigrés polonais comme une tentative d’assimilation religieuse de la part des Français. A la place de la chapelle provisoire, une belle église dédiée à St Jacques est bâtie sur le territoire de la commune d’Ostricourt (Nord), au beau milieu des cités habitées en majorité par les ouvriers polonais travaillant à la fosse 1 et dont la charge pastorale est assurée par l’aumônier polonais de la chapelle St Joseph qui, elle, se situe sur le territoire d’Oignies (Pas-de-Calais) à quelques centaines de mètres des cités d’Ostricourt. Comme, selon le droit canonique, il ne peut exister de paroisse dans une paroisse, un nouveau problème de compétence, et de taille, se pose donc avec la création de la nouvelle paroisse St Jacques : tous les Polonais des cités d’Ostricourt doivent désormais se tourner, pour tous les actes de la vie religieuse, vers le curé de St Jacques ; l’appel à l’aumônier polonais ne peut se faire qu’avec l’accord de ce dernier. Toutefois, jusqu’en 1940, cet état de choses ne provoque aucun désagrément majeur pour la colonie polonaise de la concession minière, l’aumônier polonais, l’abbé Chodura arrivé en 1934, sachant régler les problèmes avec tact et diplomatie 523 ; et les Polonais peuvent toujours avoir recours aux services de l’aumônier et de ses deux vicaires, les abbés Handzel et Lapinski.

 

La situation change complètement à partir du milieu de l’année 1940. L’assassinat de l’abbé Chodura, l’expulsion des religieuses polonaises, la limitation des compétences attribuées à un seul aumônier pour une vaste colonie, vont provoquer une détérioration graduelle et irréversible des conditions de la vie religieuse des Polonais de la concession. Après un intérim de l’abbé Wahrol, qui vient de Waziers assurer les offices principaux, l’abbé Mieczyslaw Przybysz, ancien du séminaire diocésain d’Arras, est nommé à Oignies le 10 août 1940, avec la consigne écrite donnée par Mgr Dutoit, évêque d’Arras, « de laisser aux prêtres des paroisses le soin de faire les baptêmes, mariages et enterrements » 524 . Ces dispositions ne satisfont guère les Polonais habitués jusqu’ici, grâce à une interprétation assez large du règlement de 1924, à s’adresser à leur ’curé’ de la chapelle St Joseph. Mais un texte du 16 septembre 1940 précisant ’les fonctions de Mr l’abbé Przybysz’ et signé par le vicaire général Maréchal, puis une lettre confidentielle du 23 septembre adressé à l’aumônier polonais par l’évêque Dutoit, viennent les confirmer. De plus, le texte du 16 septembre n’autorise l’aumônier à enseigner le catéchisme qu’aux enfants des écoles de la fosse 1 525 .

 

Il est évident que la stricte application de ces instructions soulèverait l’antagonisme entre les prêtres français et polonais, la désapprobation d’une grande partie de la population polonaise de la concession des Mines d’Ostricourt, d’autant plus qu’elle est disséminée sur tout le territoire de la concession et que le secteur de la fosse 1 est en fait celui où elle est la moins nombreuse. Les sujets de discorde se multiplient, et de la fin août à novembre 1941, les évêchés d’Arras et de Lille sont submergés de plaintes émanant des curés des paroisses françaises et de l’aumônier polonais, qui se rejettent mutuellement la responsabilité des fréquents incidents 526 . Face aux demandes des familles polonaises, les prêtres français se retranchent derrière les ordres de leurs évêques ; l’aumônier polonais leur reproche un manque de souplesse lié à l’espoir d’englober toute la population polonaise au sein de la paroisse française. La situation devient tellement envenimée qu’une réunion entre les curés de Libercourt, Oignies, Carvin – Ste Barbe, Ostricourt – St Jacques, et l’aumônier est convoquée le 21 novembre 1941 au presbytère d’Oignies sous la présidence du vicaire général Maréchal.

 

La première question à l’ordre du jour est celle des catéchismes et des communions. La discussion devient houleuse. A la demande d’expliquer aux Polonais la nécessité de faire suivre les catéchismes par leurs enfants dans les paroisses, l’abbé Przybysz répond que sa nationalité l’en empêche. Le vicaire général s’emporte alors et lui fait remarquer qu’il est prêtre avant d’être Polonais. La réplique de l’aumônier —« J’étais Polonais avant d’être prêtre »— résume bien toute la difficulté de sa situation, de sa mission pastorale en milieu étranger. Elle a en tout cas comme conséquence de faire passer l’orage et adopter un texte beaucoup plus nuancé sur le statut religieux des Polonais dans les Mines d’Ostricourt, promulgué par le vicaire général Maréchal le 30 novembre 1941. L’aumônier doit favoriser l’étude du catéchisme en français par tous les enfants polonais, mais il peut leur apprendre les prières et les chants religieux en polonais, et même donner des cours supplémentaires de catéchisme en polonais aux enfants dont les parents le demanderaient. Dans le secteur de la fosse 1, où se dresse la chapelle St Joseph qu’il dessert, il remplit les fonctions d’un curé. Ailleurs, il peut assister aux baptêmes, mariages et enterrements, uniquement à la demande des familles et toujours en accord avec le curé de la paroisse intéressée. Si l’intercession des familles polonaises n’est pas difficile à obtenir voire à suggérer, recevoir l’accord du curé français est chose bien plus délicate. Par contre, l’évêque de Lille maintient l’exigence que tous les enfants de la paroisse St Jacques assistent aux catéchismes paroissiaux. Comme l’écrit l’abbé Douay dans son rapport sur la réunion du 21 novembre 527 , « ce sera un imbroglio plus grand que jamais ».

 

Et en effet, l ‘année 1942 voit les querelles se multiplier et, dans les chancelleries des évêchés d’Arras et de Lille, les plaintes des uns et des autres continuent d’affluer. Même la direction de la Compagnie des Mines d’Ostricourt se mêle de l’affaire, menaçant « de se désintéresser des moyens d’existence et même de solliciter le rappel » du prêtre qui « sous prétexte de nationalisme, continue malgré de multiples avertissements à être un fauteur de désordre » 528 . Le seul fautif est donc l’aumônier polonais ; la menace est sérieuse et, le 4 septembre 1942, les abbés Przybysz et Glapiak s’échangent mutuellement leurs fonctions à Oignies-Ostricourt et à Lens. L’abbé Jan Glapiak est le premier fils de l’immigration polonaise à avoir été ordonné prêtre après des études dans un séminaire français ; on attend de lui une attitude plus soumise à l’égard de son ordinaire, l’évêque d’Arras.

 

Dès son arrivée, invité par la direction des mines à présider les funérailles d’un contremaître mort accidentellement à la mine, l’abbé Glapiak se heurte au refus de son collègue de la paroisse St Jacques. Un autre refus est opposé à sa demande d’entente avec le même curé français pour assurer le service religieux des Polonais de cette même paroisse. L’abbé Glapiak adresse donc, le 13 novembre 1942, un mémorandum à Mgr Dutoit, dans lequel il qualifie la situation d’ « abominable, déplorable et intolérable », et demande l’intervention de l’évêque pour améliorer la vie religieuse des Polonais de la concession minière 529 . Une nouvelle réunion pour la mise au point des relations de l’aumônier polonais avec les paroisses voisines a donc lieu le 16 mars 1943 chez le doyen de Carvin. Mais d’une part, rien n’indique que l’aumônier ait participé à cette réunion et donc ait pu faire état de ses observations, d’autre part, le texte de référence utilisé au cours de la discussion est le règlement du 30 novembre 1941, plus restrictif cependant que celui de 1924. Il en résulte un nouveau règlement, commun aux deux évêchés, rédigé et signé par l’évêque d’Arras, Mgr Dutoit, le 7 avril 1943, contresigné par l’évêque de Lille, le cardinal Liénart, le 12 avril, comprenant 17 articles qui entérinent les dispositions de 1941. Celles-ci sont loin des possibilités accordées par le règlement de 1924, que les aumôniers successifs desservant la chapelle St Joseph avaient su exploiter jusqu’en 1940. Rien d’étonnant que le mécontentement aille grandissant, notamment chez les Polonais dépendant de la paroisse St Jacques mais habitant à la limite du secteur de la chapelle, et que les rapports entre le prêtre polonais et ses collègues français demeurent, au cours de la seconde moitié de 1943 et tout au long de l’année 1944, particulièrement tendus.

 

Tout s’est passé comme si l’Église française avait estimé que les ouvriers polonais, après une vingtaine d’années de séjour en France, étaient prêts à s’intégrer à la paroisse française. N’est pas pris en compte le fait que la guerre et l’occupation du pays natal ont ravivé, chez nombre de Polonais, le sentiment patriotique. Or, en cette période de guerre, pour les mineurs polonais de la concession d’Ostricourt, la chapelle St Joseph constitue le seul endroit public où ce sentiment peut s’exprimer. De plus, si la tentative d’incorporer les Polonais dans les paroisses françaises éloignées du secteur de la chapelle a peut-être des chances d’aboutir avec de la patience et de la persévérance, les Polonais des cités d’Ostricourt limitrophes de la chapelle St Joseph ont bien du mal à comprendre l’interdiction de recourir aux services de l’aumônier polonais, qu’une trop grande rigidité des règlements leur impose. Enfin, ce qui est difficilement concevable, c’est que toutes ces querelles se déroulent alors que la situation est grave, que le pays est occupé et fermement surveillé par une armée ennemie. Cette seule raison aurait dû suffire pour que l’union entre les communautés et leurs clergés soit plus forte encore, et qu’un terrain d’entente soit aisément trouvé pour régler les éventuels problèmes de compétences. On reste confondu qu’il n’en ait rien été, que la discorde se soit installée et développée de 1941 à 1944 ; et l’affaire est loin d’être terminée. Les curés français, aveuglés peut-être par le sentiment d’être en conformité avec le droit de l’Église, n’ont pas su réviser leur position en attendant des circonstances plus favorables. Quant aux Polonais, tout au moins ceux regroupés derrière l’aumônier, ils se sont sentis agressés par les séries de dispositions visant à limiter leur accès à une pratique religieuse en langue maternelle ; compte tenu des liens étroits, chez les Polonais, entre ferveur religieuse et sentiment patriotique, il n’en fallait pas plus pour qu’ils adoptent une attitude intransigeante.

 

 

 

 

 

 

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AU CŒUR DE L’ACTION MILITAIRE

 

 

 

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Dans la résistance

 

 

Dès la fin des opérations militaires sur le sol français, les prêtres polonais adoptent une attitude d’opposition envers l’occupant allemand, s’engageant dans des actions de défense contre les répressions allemandes. La première consiste à aider au passage vers l’Angleterre de soldats polonais ; la position d’aumôniers dans les centres de regroupement, les Groupes de Travailleurs étrangers, leur facilite évidemment le contact avec les militaires. Rapidement, la relative liberté de circulation dont ils bénéficient les amène à jouer le rôle de courriers. L’un des premiers à acheminer des informations entre les zones libre et occupée est certainement le père oblat Feliks Rozynek 530 . Un autre prêtre, l’abbé Eugeniusz Hlibowicki, alpiniste confirmé, franchit régulièrement la frontière franco-suisse, porteur de documents pour le gouvernement polonais de Londres. L’abbé Hlibowicki termine ses études de séminaire en France, où il s’est réfugié après un séjour en Italie ; ordonné prêtre à Lourdes le 1-er septembre 1940, on lui confie un poste à Grenoble avec la charge d’aumônier de la jeunesse étudiante. Il entre rapidement en contact avec la résistance, pour laquelle il transporte en Suisse des messages pour Londres, devenant bientôt un informateur apprécié du Ministère polonais de la Défense nationale. En 1944, il franchit les Pyrénées et, par l’Espagne et Gibraltar, gagne l’Angleterre où il devient aumônier dans la marine 531 .

 

La propagande, la diffusion d’informations clandestines, sont également des domaines où les prêtres polonais ont rendu de grands services. Les presbytères servent facilement de dépôt ; et leurs contacts avec la population, par l’intermédiaire des responsables catholiques locaux, permettent de diffuser les tracts et journaux clandestins. C’est en transportant la brochure intitulée ’Défi’, publiée dans la série des Cahiers du Témoignage chrétien du père Chaillet, dans laquelle le primat Hlond dresse un état des persécutions de l’Église en Pologne 532 , qu’est arrêté l’abbé Edmund Kalas de la congrégation de la Sainte Famille. Aumônier à Rosières, l’abbé Kalas est un courrier particulièrement intrépide de l’organisation Visigoths – Lorraine. Déporté à Mauthausen le 22 avril 1943, il y meurt le 7 juin, lapidé pour avoir défendu un prisonnier torturé 533 .

 

Certes, les prêtres et l’institution catholique en tant que telle, de par leur statut, ne peuvent pas se transformer en groupe de lutte armée 534 ; mais ils n’hésitent pas à s’engager dans le colportage de la presse clandestine, la transmission de renseignements, l’organisation de réunions, à guider les émissaires clandestins et cacher les responsables de l’action secrète. Toute cette activité se fait essentiellement dans le cadre de l’Organisation polonaise de Lutte pour l’Indépendance (P.O.W.N.) dépendant du gouvernement polonais en exil à Londres. Beaucoup, à des degrés divers, s’y engagent, comme les abbés Berk, Cieply, Felich, Makulec, Mateuszek, Pszczolinski, Stefaniak (de Dourges), et nombre de militants catholiques. Certains n’hésitent pas à courir de grands risques, comme l’abbé Wiktor Bieniasz, supérieur des Lazaristes polonais en France, qui installe dans sa résidence de Courbevoie un poste émetteur, ou comme l’abbé Waclaw Knapik spécialisé dans le transport des armes et des agents depuis le lieu de parachutage jusqu’à leur réception par les organes adéquats 535 .

 

Aussi, il n’est pas surprenant que les prêtres polonais aient payé un lourd tribut à la cause de la lutte antinazie. Nous avons déjà signalé la vague d’arrestations et de déportations qui s’est abattue sur eux en 1943, ou l’obligation pour certains d’entrer dans la clandestinité afin d’échapper justement à une arrestation. Vers la fin de la guerre, le danger devient plus pressant encore : l’abbé Bieniasz, arrêté le 14 janvier 1944 à Paris, condamné à mort, doit son salut à l’action d’un commando qui le sort, le 18 février, des griffes de la Gestapo ; l’abbé Felich d’Auby est obligé d’entrer dans la clandestinité à la suite du démantèlement, en août 1944, du réseau de renseignements mis en place dans le Douaisis par le capitaine Wazny (pseudonyme Tygrys – Le Tigre) ; par contre, l’abbé Stefaniak de Dourges, arrêté en août 1944, ne peut éviter l’envoi dans les camps de Sachsenhausen, Peenemùnde et Bergen-Belsen successivement 536 .

 

 

 

 

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Les aumôniers militaires

 

 

Les aumôniers de l’armée polonaise ont connu, après la campagne de France de 1940, des sorts divers 537 . Les abbés Kirszke et Miedzinski sont prisonniers en Allemagne ; l’abbé Dudek, le pallottin Bemke, et le séminariste Czartoryski de la Société du Christ, passent en Suisse avec les restes de la 2-ème Division des Chasseurs (2-ga Dywizja Strzelcow Pieszych), où celle-ci est internée. Czeslaw Czartoryski terminera ses études à Fribourg et y sera ordonné prêtre. Les deux autres pères pallottins aumôniers dans l’armée polonaise, les abbés Olszewski et Zawidzki, réussissent à quitter la France et poursuivent leur mission dans l’armée en Angleterre.

 

Le père oblat Szczepan Manka, lui aussi aumônier de la Division des Chasseurs, est également interné en Suisse. Le père Hubert Misiuda, aumônier de la 3-ème Division d’Infanterie en formation en Bretagne, passé en zone libre, prend la charge des Polonais dans la région de Marseille 538 . Les pères Ignacy Pluszczyk et Konrad Stolarek reçoivent le baptême du feu avec la 1-ère Division de Grenadiers (1-sza Dywizja Grenadierow) au cours des batailles de Dieuze, Lagarde, Raon-l’Étape, Baccarat, entre le 14 et le 20 juin 1940, et sont faits prisonniers par l’armée allemande.

 

Grâce à sa connaissance de la langue allemande, le père Stolarek se fait accepter comme aumônier militaire des prisonniers polonais, ce qui lui permet de circuler assez librement entre les différents camps. Il en profite pour organiser la fuite des généraux Duch et Niemira, qu’il cache dans la maison oblate de Notre-Dame de Sion. Puis, il emmène le général Duch dans un périple à travers la France pour gagner la zone libre. Là-bas, il est nommé aumônier d’un camp d’anciens combattants polonais à Caylus près de Montauban. En avril 1941, accompagné du père Misiuda, le père Stolarek gagne l’Angleterre, via l’Espagne et le Portugal. Aumônier dans l’aviation, après un apprentissage intensif, il est parachuté en France dans la nuit du 10 au 11 mai 1943. Sous le nom de code de Samson, le père Stolarek mène la mission ’Shawl’ d’inspection de l’organisation P.O.W.N. Après trois mois de séjour en France, il rejoint l’Angleterre par l’Espagne. Tous ces exploits valent au père Konrad Stolarek la plus haute distinction militaire polonaise, la croix Virtuti Militari, que lui remet, le 15 octobre 1943, le général Kukiel, ministre de la Défense nationale 539 .

 

Arrivé en Angleterre en 1941 en compagnie du père Stolarek, le père Misiuda est nommé aumônier des parachutistes polonais. Il est tué au cours de l’action de la brigade parachutiste du général Sosabowski en Hollande, pendant la traversée du Rhin près d’Arnhem.

 

A ces deux pionniers, viennent s’ajouter, après la fin de leurs études en Irlande et leur ordination, les trois séminaristes oblats qui avaient pu rejoindre Bordeaux au moment de la débâcle de mai 1940, alors que leurs collègues gagnaient le scolasticat de Notre-Dame des Lumières. Au milieu de 1942, le père Kazimierz Szymurski est nommé dans l’aviation ; en 1943, le père Jan Szkatula dans l’aviation aussi, et le père Pawel Latusek dans l’armée de terre.

 

Nous avons déjà vu l’apport des Oblats de Notre-Dame des Lumières à la Mission catholique polonaise entre 1940 et 1943, et signalé que quelques-uns avaient quitté la France pour aller grossir les rangs des aumôniers militaires en Angleterre. C’est ainsi que le père Karol Brzezina se retrouve dans la marine, et le père Alfred Bednorz dans la brigade parachutiste avec laquelle il sautera sur Arnhem. Le père Alfons Stopa s’occupe d’abord, en 1941 et 1942, de camps d’anciens combattants à Caylus, Idron, puis Bourbon-l’Archambault. Après un premier essai infructueux, il réussit à franchir les Pyrénées et à gagner l’Angleterre au début de 1944, où il est nommé aumônier du 10-ème Régiment de Dragons de la 1-ère Division blindée du général Maczek. Avec celle-ci, il prend part à la fermeture de la poche Falaise – Argentan pendant la bataille de Normandie, au cours de laquelle il s’illustre en faisant prisonniers 72 soldats allemands 540 , puis à la libération des territoires du Nord de la France, de Belgique et de Hollande. Les pères Antoni Murawski et Roman Duda prennent part aux combats du maquis dans le Sud de la France, puis s’engagent comme aumôniers dans l’armée polonaise.

 

La France libérée, la guerre n’est cependant pas terminée, et l’évêque Gawlina réclame d’autres prêtres pour l’armée. Plusieurs Oblats répondent présents et se retrouvent sur les fronts de Belgique, de Hollande, d’Italie ou d’Allemagne. Au total, sur les 59 Oblats qui se trouvaient ou sont arrivés en France en 1939 et 1940, 22 ont servi dans l’armée polonaise. Leur attitude et leur courage devant le feu ennemi ont valu à beaucoup d’entre eux des citations et des décorations, tant polonaises que françaises, anglaises ou américaines ; les plus prestigieuses décorations ont été attribuées à 541 :

 

décorations polonaises : Croix Virtuti Militari : K. Stolarek,

 

Croix de la Valeur militaire (Krzyz Walecznych) : A. Bednorz, P. Latusek, I. Pluszczyk, K. Stolarek, A. Stopa, K. Szymurski ;

 

décorations françaises : Croix de Guerre : R. Duda, J. Lewicki, A. Murawski, I. Pluszczyk, K. Stolarek,

 

Médaille militaire : K. Stolarek ;

 

décoration américaine : Ordre de La Fayette : A. Stopa.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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UNE ATTITUDE RESOLUE

 

 

Les données présentées dans ce chapitre montrent bien que l’objectif premier de la Mission catholique polonaise au cours des années sombres de l’Occupation est de durer à travers les épreuves, d’être présente malgré les difficultés auprès des Polonais en France pour leur apporter le secours de la religion. Les états des effectifs de la P.M.K. en zone Nord, sous l’autorité du siège de Paris, indiquent en effet que les doyennés du Nord et de Paris ont conservé le même potentiel qu’avant la guerre, que le doyenné du Sud, réduit à la seule région de Montceau-les-Mines, est suffisamment pourvu. Seul le doyenné de l’Est souffre du manque de prêtres : trois seulement y sont en poste en décembre 1943 ; mais ce fait est indépendant de la volonté du Recteur : le statut particulier de la région incorporée à l’Allemagne, la terreur pratiquée par les nazis, les expulsions de certains prêtres, les arrestations d’autres, ont empêché le maintien d’une assistance religieuse convenable. En zone Sud, la pastorale polonaise est assurée par un groupe constitué en permanence de 20 à 30 prêtres. Certes, l’apport des 34 pères Oblats ordonnés entre 1940 et 1943 a été déterminant pour maintenir les rangs de la Mission catholique polonaise dans les deux parties de la France. Mais il faut insister également sur l’énergie déployée par les responsables des deux centres de direction : l’abbé Wedzioch à Paris, les abbés Rogaczewski à Lyon puis Kubsz à Aix-les-Bains. Ils multiplient les démarches, informent, écrivent, organisent des réunions, essaient de maintenir les contacts, procèdent aux nominations indispensables, exhortent leurs confrères à conserver l’espoir.

 

Les aumôniers polonais sont donc là, aux côtés de leurs fidèles. Ils assurent tous les actes ordinaires de la vie religieuse, mais profitent souvent de la possibilité de tenir des réunions à l’intérieur des églises pour entretenir au sein de la communauté catholique un esprit patriotique. Les convictions propres, les personnalités des aumôniers sont évidemment des facteurs qui influent fortement sur l’état d’esprit de la colonie dont ils ont la charge. Si certains se cantonnent à la stricte exécution des offices dominicaux et des célébrations liées aux actes de la vie, d’autres multiplient les rencontres pour renforcer la cohésion et la ligne de conduite des catholiques. Des témoignages recueillis dans la région Nord – Pas-de-Calais attestent que les réunions de prières des Confréries du Rosaire ou de la communauté entière servent à maintenir un esprit de solidarité, de fidélité à la Pologne, d’espérance en la victoire finale de la Pologne. Les répétitions des chorales paroissiales galvanisent les jeunes : beaucoup d’hymnes font plutôt partie du répertoire des chants patriotiques que de celui des cantiques. Même si le clergé ou les mouvements catholiques ne peuvent s’engager en tant que tels dans une action purement militaire, la participation à la résistance se fait plutôt de manière spontanée. Il s’agit avant tout d’apporter un soutien spirituel à ceux qui sont engagés dans les organisations de résistance ; et les presbytères servent facilement de plaques tournantes pour la transmission des informations, des tracts et des journaux clandestins. Un certain nombre de prêtres n’hésite pas non plus à rejoindre l’Angleterre pour servir comme aumôniers dans l’armée polonaise qui s’y est formée sous les ordres du gouvernement en exil.

 

Ainsi, l’attitude générale du clergé polonais en France offre un contraste saisissant avec celle du clergé français qui se pose de graves questions : quelle position adopter envers le gouvernement de Vichy, envers les autorités allemandes d’occupation, à l’égard de l’obligation du travail en Allemagne, ou de la participation à la résistance 542 ? Les directives de la hiérarchie ecclésiastique prescrivent au clergé le ralliement à la personne du Maréchal Pétain et l’adhésion à la politique du gouvernement de Vichy. Dès le 15 janvier 1941, les cardinaux et archevêques de la zone occupée, réunis à Paris sous la présidence du cardinal Liénart, adoptent le texte d’une lettre au Pape 543 :

 

« Absolument décidés à nous tenir sur le plan religieux, nous entendons éviter tout agissement politique ou partisan et rester uniquement appliqués au bien spirituel des âmes et au soulagement des infortunes.

 

Nous professons dans le domaine social et civique un loyalisme complet envers le pouvoir établi du gouvernement de la France ; nous demandons à nos fidèles d’entretenir cet esprit. »

 

Les archevêques de la zone libre, réunis à Lyon le 6 février 1941, envoient à leur tour une lettre au Pape, dans laquelle ils s’associent à la position de leurs collègues de la zone Nord. Finalement, une nouvelle assemblée des cardinaux et archevêques de la zone occupée, à Paris le 24 juillet 1941, en présence du cardinal Gerlier mais en l’absence du cardinal Liénart, élabore un nouveau texte sous forme de déclaration 544 :

 

« Nous voulons que, sans inféodation, soit pratiqué un loyalisme sincère et complet envers le pouvoir établi.

 

Nous vénérons le chef de l’Etat, et nous demandons instamment que se réalise autour de lui l’union de tous les Français. L’union, toujours, est principe de force.

 

Nous encourageons nos fidèles à se placer à ses côtés dans l’œuvre de redressement qu’il a entreprise sur les trois terrains de la famille, du travail, de la patrie, en vue de réaliser une France forte, unie, cohérente. »

 

Repris le 5 septembre 1941 par les archevêques de la zone libre, ce texte devient celui de l’ensemble de l’épiscopat français, et détermine en quelque sorte la ligne de conduite officielle de la hiérarchie.

 

Et si cette déclaration collective ne se prononce pas sur la question de la légitimité du pouvoir de Vichy – elle parle de pouvoir établi et non d’autorité légitime, beaucoup d’évêques ne manquent pas de la préciser dans leurs déclarations individuelles 545 ; c’est le cas des évêques d’Amiens, Bordeaux, Evreux, La Rochelle, Nantes, Nancy, Nevers, Poitiers, Reims, Rennes, Saint-Dié, et d’autres encore. L’évêque d’Arras, Mgr Dutoit, dans sa lettre pastorale du 1-er janvier 1941, avant même la déclaration des cardinaux et archevêques, se prononce sans équivoque pour un ralliement à la personne du maréchal et au gouvernement. De Vénissieux, où les autorités l’ont contraint à se réfugier au début des hostilités, Mgr Chollet adresse aux fidèles de son archidiocèse de Cambrai une longue lettre pastorale datée du 1-er septembre 1941 et consacrée à la discipline 546 :

 

« Le commandement une fois émis, le subordonné le reçoit et obéit sans chercher ni demander de raison… Le chef de l’Etat français a tous les titres à être obéi. Il a le droit, de notre part, à l’esprit de discipline le plus résolu et le plus sincère. Nous serons, au nom de notre conscience religieuse, les citoyens les plus unis dans la discipline la plus entière. »

 

Toutes ces prises de position, largement diffusées par les services de l’Information de Vichy et reprises, parfois de manière plus schématique, par de nombreux prêtres, contribuent à répandre l’idée que, pour un catholique, toute désobéissance à l’action du maréchal Pétain constitue un péché.

 

Certes, une partie du clergé est peu disposée à suivre les mots d’ordre de la hiérarchie. Deux rapports sur l’attitude du clergé des diocèses de Cambrai et de Lille de 1940 à 1944, établis à la Libération par Louis Blanckaert et René Théry, professeurs à la Faculté libre de Droit de Lille, montrent que les sympathies de nombreux prêtres allaient vers le mouvement du général De Gaulle mais que peu se sont engagés de manière active 547 . A propos du clergé du diocèse de Cambrai, ils écrivent :

 

« On peut dire, en gros, que le jeune clergé et, dans le clergé plus âgé, les prêtres qui sont plus près du peuple, sont cordialement gaullistes. Les autres, en particulier certains membres plus haut placés, sont ’ralliés’ au gouvernement provisoire, ayant été attirés par la personne du Maréchal.

 

Dans les milieux ’ralliés’, on a eu tendance à critiquer une propagande où l’on trouvait, d’après eux, de la haine et du mensonge. En fait, on ignorait tout de ce qui a été fait. Mais le reste du clergé suivait avec passion et espérance la radio de Londres, et s’efforçait à soutenir le moral de la population en colportant ses mots d’ordre et ses bonnes nouvelles. »

 

L’opinion sur le diocèse de Lille est similaire :

 

« Un petit nombre de membres du clergé ont, surtout durant les deux premières années, fait l’éloge public du Maréchal. D’autres, plus nombreux, et la quasi totalité des jeunes, ont manifesté une attitude gaulliste. Beaucoup se sont abstenus.

 

Dans le Nord, l’immense majorité du clergé écoutait la radio de Londres et applaudissait à l’œuvre du Général de Gaulle et de ses compagnons. Mais la plupart ne firent pas davantage : sympathie totale mais pas très active. »

 

Ces constatations peuvent être étendues à l’ensemble du territoire français ; c’est ce qui ressort du tableau de la situation religieuse de la France dressé en février 1945, après enquête réalisée en décembre 1944 auprès des commissaires de la République, par André Latreille, sous-directeur des Cultes et Associations au Ministère de l’Intérieur de novembre 1944 à août 1945 548 :

 

« Attitude froide et digne du clergé envers l’occupant, sauf quelques défaillances individuelles, qui se manifestaient dans le langage de certaines lettres pastorales, plus rarement par une amabilité répréhensible pour les partis nationaux, P.P.F. ou L.V.F.

 

Loyalisme à l’égard du Maréchal et de son gouvernement : dans le haut-clergé, les évêques et leur entourage, le pétainisme s’était manifesté par une sorte de dévotion personnelle, plutôt que par des appels en faveur de la politique de Vichy ; dans le bas-clergé, la réserve fut plus sensible, et les réguliers surtout se sont signalés par leur esprit de résistance. Naturellement la réserve avait été de plus en plus marquée à partir de 1942.

 

A l’égard de la Résistance, la défiance et l’hostilité étaient allées dans le haut-clergé jusqu’à des condamnations explicites. Toutefois, cette aversion n’empêcha pas, dans bien des cas, même des évêques pétainistes d’aider des résistants par charité. Ces interventions charitables avaient été beaucoup plus fréquentes dans le bas-clergé, en particulier de la part des religieux et religieuses. »

 

Mais ceux, prêtres ou laïcs, qui franchissent le pas et s’engagent activement, ne peuvent éviter souvent des problèmes de conscience, comme en témoigne le père Bruckberger 549 :

 

« Catholiques de la Résistance, nous n’avons pas obéi. C’est ce qui a fait notre tourment. Les mandatements des évêques ralliés à Vichy nous ont troublés, les affirmations solennelles de la légitimité du Maréchal nous ont plongés dans l’anxiété… Nous sommes passés outre, mais dans l’angoisse d’affronter tant d’autorités contre nous conjuguées… Ou bien les mots légitimité, obligation de conscience, devoir d’obéissance, ont perdu leur sens à l’intérieur du christianisme et l’autorité qui les emploie est tournée en dérision ; ou bien braver cette légitimité, manquer à cette obligation et à ce devoir, c’était purement et simplement commettre un péché et risquer l’enfer. »

 

De telles interrogations, de tels dilemmes ne se posent pas pour les Polonais de France. Certes, les archives concernant la période de la guerre sont minces ; mais il est raisonnable de penser que, si des discussions sur l’attitude à adopter avaient secoué les rangs du clergé polonais, des traces seraient restées dans les comptes rendus des réunions décanales ou générales qui se sont tenues à la fin de 1944 et en 1945. Or il n’en est rien. L’engagement des prêtres polonais dans la lutte contre l’occupation allemande s’est donc fait de manière beaucoup plus spontanée, sans drame de conscience particulier. Deux facteurs semblent déterminants pour expliquer la liberté de choix des Polonais. D’abord, il n’y a pas de gouvernement polonais qui prône la collaboration avec les autorités allemandes, leur seul gouvernement reconnu est à Londres où il poursuit le combat pour une Pologne libre et indépendante ; les Polonais n’ont aucune obligation morale à obéir aux directives de Vichy, ils sont soumis aux lois de l’Etat français dans la vie quotidienne mais ils peuvent conserver leur liberté de pensée. Ensuite, au contraire des catholiques français,les polonais ne sont tenus par aucune directive de leur hiérarchie leur enjoignant de reconnaître le gouvernement établi du Maréchal Pétain, de lui rester fidèle et de lui obéir. Les efforts des responsables de la Mission catholique polonaise à Paris et du Centre pastoral à Lyon sont tout entiers tendus vers le maintien de la pastorale et de la vie religieuse parmi les Polonais, l’aide aux prisonniers, aux réfugiés et aux déportés, l’organisation de l’action caritative ; ils n’adressent apparemment pas de consigne de nature politique à leurs confrères.

 

Mais la plus haute autorité ecclésiastique polonaise qui séjourne en France, est le Primat de Pologne lui-même 550 . Réfugié d’abord en Roumanie le 14 septembre 1939, le cardinal Hlond arrive à Rome quelques jours plus tard. Là, il entreprend des démarches pour rentrer en Pologne, mais les Allemands s’y opposent. Dès les premiers mois de 1940, des rumeurs circulent à Rome sur l’entrée en guerre de l’Italie aux côtés de l’Allemagne ; l’attaque allemande en mai 1940 contre la Hollande, la Belgique et la France, rend celle-ci imminente. Encouragé par l’Ambassade de Pologne, le Primat demande au Pape, en audience privée le 7 juin 1940, l’autorisation de répondre favorablement à l’invitation de Mgr Georges Choquet, évêque de Lourdes, de se rendre au sanctuaire marial français. Le cardinal Hlond quitte Rome le 9 juin avec l’accord de Pie XII et, via Marseille, arrive à Lourdes le 11 juin. Immédiatement, et jusqu’en février 1942 encore, le gouvernement polonais en exil s’efforce d’obtenir son accord pour partir aux Etats-Unis comme porte-parole de la cause polonaise. Les hésitations premières du cardinal puis l’intervention des autorités allemandes empêchent la réalisation de ce projet.

 

Pour le moment, le primat Hlond voit un champ d’action parmi les Polonais de France s’ouvrir devant lui. Il maintient le contact avec le clergé, les mouvements catholiques, les institutions officielles polonaises restées en France. C’est en octobre 1940 qu’il crée le Centre pastoral de Lyon, avec à sa tête le doyen Rogaczewski, pour administrer la pastorale en zone Sud dont Paris ne peut plus s’occuper. L’abbé Solowiej, ancien aumônier à Troyes, sert de courrier entre Lourdes et Lyon, voire même Paris. En 1941, le Primat organise des retraites de Carême dans tous les districts de la zone Sud où sont regroupés des Polonais, et prend part personnellement à la cérémonie de clôture le 9 avril 1941 à la basilique de Lourdes. Du 17 au 21 novembre 1941, il mène une retraite spirituelle pour un groupe de 21 prêtres polonais. En 1942, à l’occasion du 25-ème anniversaire du sacre épiscopal du Pape Pie XII, il établit le programme des célébrations et dirige le 14 mai la manifestation à Lourdes. Le cardinal Hlond attache également beaucoup d’importance au niveau intellectuel de la vie religieuse et morale des Polonais en France, et s’engage activement dans la rédaction de la revue Sluzba (Le Service) dirigée par Maria Winowska. Dans ses articles, il soulève principalement le problème du renouveau moral et de la rechristianisation de la Pologne et de l’Europe, appelle les hommes à se libérer du péché et du mensonge ; en mettant en avant les idées de pénitence et d’expiation, il montre la nécessité d’un amendement intérieur de la diaspora polonaise 551 :

 

« La Pologne n’aura pas besoin de nous en tant que masse. Elle aura par contre besoin de nos valeurs, de notre engagement, et surtout de nos forces morales saines. En Europe on en est arrivé à une cruauté perverse, à la glorification du mensonge, à un abaissement sans pareil de la condition humaine. Le seul remède efficace contre cela est la rechristianisation de l’Europe… Avec quoi envisageons-nous de rentrer en Pologne ? Avec le monde en faillite de l’apostasie, ou avec l’esprit revivifié des temps nouveaux ? Avec le décadentisme moral en train de succomber, ou avec l’élan de la vie ressuscitée ? »

 

Simultanément, le Primat de Pologne entretient une abondante correspondance avec des organisations ou des personnes demeurant non seulement en France mais aussi hors du territoire français, y compris en Pologne. Il reçoit ainsi des rapports sur l’évolution de la situation dans le pays, en particulier sur la situation de l’Eglise dont il est le chef, par la poste normale, la poste diplomatique, les courriers, ou encore les réfugiés. Ainsi par exemple, le supérieur de la Société du Christ, l’abbé Posadzy, correspond avec le Primat par l’intermédiaire d’un religieux résidant en Suisse ; les comptes rendus du gouvernement polonais de Londres lui sont acheminés via l’ambassade polonaise auprès du Vatican ; les relations des réfugiés polonais en France sont collectées par l’abbé Franciszek Forecki qui en établit une synthèse à son intention. Le contact permanent avec le Vatican se fait essentiellement par la nonciature à Vichy, où se trouve Mgr Pacini, ancien chargé d’affaires auprès du gouvernement polonais à Angers. Parfois les lettres adressées au Primat lui parviennent par l’intermédiaire direct du gouvernement de Vichy ; il en remercie l’amiral Darlan, ministre des Affaires Etrangères, dans un courrier du 20 mars 1941 552 :

 

« Je remercie beaucoup Votre Excellence pour l’envoi bienveillant, le 14 de ce mois, des lettres qui sont arrivées pour moi à Vichy par la voie diplomatique. Le service qui m’a été gracieusement rendu, m’a d’autant plus ému que je suis un ami sincère de la France, et que j’admire grandement l’œuvre de relèvement national entreprise par le grand Maréchal Pétain. »

 

Dans son étude, Tadeusz Wyrwa indique que, compte tenu de la personnalité du cardinal Hlond, il est impensable que ce texte lui ait été imposé et ne reflète pas son opinion, mais qu’il faut en chercher l’explication dans la tendance générale de la hiérarchie ecclésiastique française à rester fidèle au maréchal Pétain : le Primat réside dans la demeure d’un évêque résolument partisan du maréchal Pétain, à Lourdes en zone non encore occupée par les Allemands, où l’enthousiasme suscité par Pétain reste encore vif. Mais, quelle que soit la nature réelle de l’admiration du cardinal Hlond pour le maréchal Pétain, il n’y a rien de comparable entre cette lettre à caractère privé et les lettres pastorales publiques des évêques français appelant à la loyauté envers le gouvernement de Vichy. Il semble en effet que le courrier à l’amiral Darlan soit resté confidentiel, et n’ait été suivi d’aucun mot d’ordre du Primat obligeant les prêtres polonais à reconnaître la légitimité du gouvernement de Vichy.

 

L’attitude du Primat de Pologne envers l’Allemagne hitlérienne demeure par contre inflexible et consiste à dénoncer constamment les persécutions subies par le peuple et l’Eglise en Pologne. C’est justement grâce à la correspondance menée par le cardinal et aux informations qu’il s’efforce de récolter par tous les moyens possibles, que des rapports documentés et précis sur la situation en Pologne peuvent être diffusés. Ainsi, dès décembre 1939, paraît un premier rapport sur la situation dans les diocèses de Gniezno et Poznan, et les persécutions du clergé et de la population civile. Traduit en anglais, espagnol et français, il est remis au Pape et aux dignitaires de l’Eglise, aux ambassadeurs des pays alliés, aux congrégations religieuses et aux centres culturels ; la presse américaine le publie en intégralité ou par fragments. Il est édité au Vatican en janvier 1940 sous le titre La situazione religiosa delle Archidiocesi di Gniezno e di Poznan. Un deuxième rapport, Situazione religiosa delle Diocesi di Culma, Katowice, Plock e Wloclawek incorporate al Reich, consacré aux diocèses incorporés au Reich, est publié en avril 1940. Des passages de ces deux rapports ainsi que de celui de l’abbé Z. Kaczynski sur la situation religieuse dans le Gouvernement général, sont repris dans Le livre noir de la Pologne (The black book of Poland) édité en 1942 à New-York par le gouvernement polonais en exil. Nul doute que ces textes ont largement contribué à démasquer l’activité criminelle du nazisme en Pologne, comme l’écrit Ignacy Paderewski 553 :

 

« La publication des comptes rendus du Primat de Pologne sur les cruautés de l’occupant (…) a provoqué une grande émotion dans le monde entier. Par exemple aux Etats-Unis, ce fut la meilleure propagande pour nous et pour les alliés qui fut jamais réalisée. »

 

A Lourdes, Mgr Hlond poursuit la collecte des informations sur la Pologne. Il en résulte la publication, en 1943, d’une brochure de 30 pages sur ’L’ordre nouveau en Pologne’, rédigée en français sous le titre ’Défi’, comme numéro double XIII – XIV des Cahiers du Témoignage Chrétien. Y est décrite la situation de l’Eglise dans tous les territoires polonais ; le sort des ouvriers polonais déportés pour des travaux forcés en Allemagne est également évoqué ; l’attention du lecteur est encore attirée sur les conséquences physiques, biologiques et morales de la politique d’oppression menée par Hitler en Pologne. La parution du cahier, comme celle des rapports précédents à Rome, a un caractère évident de propagande : il s’agit d’informer l’opinion française, à partir de sources bien documentées, sur les buts réels des nazis, de lui dire la vérité sur ce qui se passe en Pologne. Dans l’introduction, la rédaction de la revue le souligne clairement 554 :

 

« Hitler a introduit en Pologne un ordre nouveau, à propos duquel on se tait. Notre devoir, à nous Français, Européens, Chrétiens, est de rompre ce silence. »

 

La conclusion de la brochure insiste sur la nécessité de faire la lumière sur les agissements de l’Allemagne hitlérienne :

 

« Lorsque les mensonges cyniquement organisés, et surtout les ambiguïtés et les demi-vérités, pires que les mensonges, tourmentent les esprits, empoisonnent les âmes, affaiblissent les caractères avec l’aide d’une presse contrainte ou vendue, il faut tout faire pour que la vérité soit connue. »

 

En envahissant la zone Sud de la France le 11 novembre 1942, les Allemands exigent des autorités françaises le départ de tous les étrangers des régions frontalières. Bientôt, presque tous les Polonais sont expulsés de Lourdes ; le cardinal Hlond est l’un des rares auxquels l’administration hésite à donner l’arrêté d’expulsion. Mais, conscient du caractère embarrassant de la situation tant pour les autorités françaises que pour lui-même, il décide de quitter Lourdes et, après avoir informé le Vatican le 29 mars 1943, il part le 6 avril pour l’abbaye bénédictine d’Hautecombe en Savoie, en compagnie de son aumônier, l’abbé Boleslaw Filipiak, et de son secrétaire, l’abbé Antoni Baraniak. Dès lors, les possibilités d’action du Primat se réduisent, le contact avec l’abbaye étant plus difficile à établir qu’avec sa résidence à Lourdes. C’est pourquoi, en réorganisant le Centre pastoral pour le Midi de la France en juillet 1943, il l’installe à Aix-les-Bains, situé vis-à-vis de l’abbaye d’Hautecombe, de l’autre côté du lac du Bourget.

 

Mais le 3 février 1944, le cardinal Hlond est arrêté en compagnie de l’abbé Filipiak par les Allemands. La nouvelle est révélée dans un article intitulé ’Une infamie’ en première page du numéro 8 / 1944 du Cahier français du Témoignage chrétien 555 :

 

« Le cardinal Hlond, archevêque de Poznan, primat de Pologne, a été arrêté le jeudi 3 février à midi dans l’abbaye royale d’Hautecombe (Savoie) par trois agents des autorités d’occupation. Il a été emmené en compagnie de l’un de ses secrétaires, l’abbé Filipiak, à Chambéry et, le soir même, transféré à Paris. Depuis cette date, nous n’avons aucune nouvelle de lui. Partageant avec vous cette information, nous ne pouvons cacher notre peine, notre honte et notre colère du fait de l’arrestation d’une personne qui était l’invité de la France, le représentant d’un pays allié et ami, d’une personne sans défense qui s’était réfugié dans un lieu de prières, d’un prince de l’Eglise romaine. »

 

A Paris, les Allemands tentent de négocier le retour du cardinal en Pologne sous réserve qu’il accepte de servir la propagande nazie, ce que le Primat refuse catégoriquement. L’attitude résolue de Mgr Hlond ayant fait perdre aux Allemands tout espoir d’arriver à un compromis, ils le transfèrent le 5 avril 1944 dans un couvent de Bar-le-Duc et, de là, le 28 août, devant l’avance des troupes alliées, à Wiedenbrück en Westphalie, où il est libéré au début d’avril 1945 par l’armée américaine.

 

Ainsi, l’absence d’un gouvernement polonais qui prône la collaboration avec l’occupant allemand, au contraire l’existence d’un pouvoir en exil qui appelle à la résistance et organise celle-ci, la ligne de conduite inflexible du plus haut dignitaire ecclésiastique polonais en France, l’énergie déployée par les responsables des centres pastoraux de Paris, Lyon puis Aix-les-Bains, pour maintenir la pastorale, l’engagement des prêtres aux côtés de l’armée polonaise en Occident en tant qu’aumôniers militaires, ou au sein du mouvement de résistance P.O.W.N., ont évité aux catholiques polonais en France, aux prêtres en particulier, les tourments qu’ont connus au cours de cette période les catholiques fançais. Cette attitude résolue du camp catholique polonais a entraîné des sacrifices, mais n’a pas pour autant balayé les motifs de dissension qui l’opposaient avant la guerre aux autres composantes de la vie associative polonaise : au moment de la reconstruction de celle-ci au cours des premières années de l’après-guerre, les catholiques devront s’employer fermement pour faire reconnaître leur spécificité.

 

 

 

 

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Chapitre 8

L’HEURE DU BILAN (septembre – décembre 1944)

 

 

 

 

 

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LES PERTES HUMAINES

 

 

La Mission catholique est l’une des rares institutions polonaises en France à avoir maintenu son existence et son activité, notamment en zone occupée, pendant toute la durée de la guerre. De ce fait, elle n’a pas été épargnée par les représailles, les arrestations et les déportations. A la fin de 1944, le sort des prêtres déportés reste souvent inconnu ; la guerre dure toujours, et il faudra encore bien du temps pour savoir ce que sont devenus les uns et les autres. Finalement, le bilan des persécutions subies par les prêtres polonais en France se présente de la manière suivante 556 :

 

prêtres exécutés : Feliks Bytonski, fusillé à Guenza (Corse) en septembre 1943,

 

Jan Chodura, fusillé à Oignies en mai 1940,

 

Brunon Dorsz, exécuté en novembre 1939 à Paterko en Pologne, où il

 

a été surpris par la guerre pendant ses vacances,

 

Czeslaw Fedorowicz 557 , aumônier à Sallaumines, fusillé en mai 1940,

 

Boleslaw Wartalowicz, surpris par la guerre en Pologne où il rendait

 

visite à sa famille, se met au service de l’Archevêché de Varsovie,

 

arrêté en septembre 1942 à Plonsk, exécuté en février 1943 ;

 

prêtres morts en camps de concentration :

 

Hipolit Grzadka, Bergen-Belsen – mars 1945,

 

Edmund Kalas, Mauthausen – juin 1943,

 

Marian Krupinski, Dachau – décembre 1941,

 

Czeslaw Krzyszkowski, Neuengamme – mai 1945 (?),

 

Teodor Makiela, Bergen-Belsen – mars 1945,

 

Wojciech Rogaczewski, Buchenwald – février ou mars 1944,

 

Julian Sibilski 558 , Dachau – février 1941 ;

 

prêtre disparu : Emil Gielec 559 , aumônier à La Ricamarie ;

 

prêtres déportés ayant survécu :

 

Franciszek Bobrowski, libéré de Bergen-Belsen en avril 1945,

 

Franciszek Cegielka, libéré de Dachau en avril 1945,

 

Stanislaw Stefaniak, aumônier à Dourges, libéré de Bergen-Belsen en

 

avril 1945 ;

 

prêtres arrêtés, détenus un certain temps, puis libérés :

 

Michal Babirecki, Saint-Étienne,

 

Wiktor Bieniasz, Paris,

 

Alojzy Nosal, Saint-Maurice-aux-Riches-Hommes,

 

Bernard Pawlowski, Saint-Maurice-aux-Riches-Hommes,

 

Antoni Szymanowski, Paris,

 

Czeslaw Wedzioch, Paris,

 

Bronislaw Wiater, Paris,

 

frère Ignacy Wszolek (pallottin), St-Maurice-aux-Riches-Hommes.

 

Parmi les personnes liées avec l’organisation Caritas, des disparitions sont également à déplorer. Le comité complet de l’institution, arrêté en février 1941, a été remis en liberté au mois de mai. Mais les quatre mois d’emprisonnement dans des conditions difficiles à la prison du Cherche Midi coûtent la santé à Irena Stokowska qui décède au printemps 1944. Irena Fukier, la directrice du refuge de Neuilly, arrêtée pour avoir facilité le passage de soldats polonais vers la zone libre, subit deux années de prison ; elle meurt à Paris le 17 décembre 1944. Wlodzimierz Kaczorowski, arrêté une nouvelle fois le 14 juillet 1944 par la Gestapo pour son appartenance à la P.O.W.N., succombe sous les tortures ; il est décoré de la croix Virtuti Militari à titre posthume 560 .

 

Dans l’Est de la France, le district Metz déplore également la perte de son président, Jozef Mosiek, arrêté et exécuté par la Gestapo à une date et dans des circonstances non explicitées 561 .

 

 

 

 

 

 

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LA REMISE EN ROUTE DES INSTITUTIONS

 

 

Dès la libération du territoire français, la principale préoccupation du ’recteur volant’ Czeslaw Wedzioch, comme l’ont surnommé ses confrères 562 , est de renouer le contact avec tous les centres pastoraux polonais de France, contact rendu difficile et parfois impossible par l’occupation, et surtout de nommer des prêtres aux postes rendus vacants par les arrestations ou les exécutions. Certes, il y a un nombre important de prêtres dans les camps du Sud de la France ; mais le Recteur ne peut tous les enlever à leurs tâches déjà très absorbantes. Et, malgré les engagements dans l’armée polonaise, restent encore en France 23 Oblats polonais qui se mettent pour la plupart au service de la Mission catholique. L’abbé Wedzioch réussit ainsi à maintenir tous les postes des doyennés Paris, Nord et Sud, à en créer de nouveaux et à envoyer des prêtres supplémentaires dans l’Est. La répartition, fin 1944 – début 1945, des prêtres polonais en France se présente donc de la manière suivante 563 :

 

siège de la P.M.K. : 5 prêtres : abbé Czeslaw Wedzioch – recteur, abbé Antoni Szymanowski – secrétaire général, abbés Wlodzimierz Zimolag et Bernard Pawlowski desservant l’église polonaise, abbé Franciszek Dera aumônier itinérant transféré ensuite à Lyon.

 

doyenné de Paris : doyen : abbé Ludwik Makulec ; 24 prêtres et 3 séminaristes ;

 

10 aumôniers en poste : 2 à Chaumont et Reims, 1 à Amiens, Caen, Charleville, Couëron, Troyes et Viry-Châtillon ;

 

2 dépendant de la curie épiscopale française : 1 à Houdainville et Meaux ;

 

7 assumant diverses tâches ;

 

5 dans des collèges : abbé Edward Ludwiczak à Lisieux, abbés Bronislaw Wiater, Alojzy Misiak, Juljan Zblewski, Wladyslaw Dudzikowski à Chevilly ;

 

3 étudiants au séminaire du Saint Esprit à Chevilly dans la Seine.

 

doyenné du Nord : doyen : abbé Antoni Szewczyk, vice-doyen : abbé Piotr Oramowski ; 25 prêtres ;

 

3 à Bruay-en-Artois, 2 à Oignies, Roubaix et Sallaumines, 1 à Auby, Barlin, Billy-Montigny, Calonne-Ricouart, Dechy, Dourges, Harnes, Lens, Liévin, Mazingarbe, Montigny-en-Ostrevent, Nœux-les-Mines, Rouvroy, Valenciennes, Waziers et Wingles.

 

doyenné de l’Est : 6 prêtres 564 ;

 

1 à Audun-le-Tiche, Hayange, Longwy, Mulhouse, Tucquegnieux et Verdun.

 

doyenné du Sud : doyen : abbé Wladyslaw Mateuszek, vice-doyen : abbé Waclaw Knapik ; 29 prêtres ;

 

département de Saône et Loire : 1 aux Baudras, au Creusot, aux Gautherets, 2 à Montceau-les-Mines ;

 

département du Puy de Dôme : 1 à St Eloy les Mines ;

 

département de la Loire : 1 à Beaulieu, La Ricamarie et Saint-Étienne ;

 

département du Rhône : 2 à Lyon, 1 à Ste Foy les Lyon ;

 

département de l’Isère : 3 à Villard de Lans, 1 à Uriage les Bains ;

 

département de Haute Savoie : 1 à Thônes ;

 

département de Savoie : 1 à Aix-les-Bains et à l’abbaye de Hautecombe ;

 

département du Vaucluse : 1 à Notre-Dame des Lumières ;

 

département des Bouches du Rhône : 1 à Puits Bivert (Gardanne) ;

 

département du Gard : 1 à Abbaye de Cendras et aux Brousses ;

 

département du Lot : 1 à Bretenoux et à Luzech ;

 

département de l’Aveyron : 1 à Decazeville ;

 

département du Tarn : 1 à Carmaux ;

 

département de Haute Garonne : 2 à Toulouse.

 

 

 

L’organisation administrative de la P.M.K. se remet également peu à peu en place ; et des réunions se tiennent bientôt dans les doyennés, comme à Paris le 24 octobre ou dans le Nord les 26 septembre et 28 novembre 1944 565 . Diverses questions y sont abordées. Bien sûr, leur début est consacré à un échange d’informations sur le sort des confrères déportés et du primat Hlond, arrêté au monastère de Hautecombe en Savoie, prisonnier à Paris puis à Bar le Duc, et enfin emmené en Allemagne, dont on est alors sans nouvelles. Mais la vie reprend ses droits, et il faut bien discuter et décider des méthodes susceptibles de relancer l’activité religieuse au sein des communautés polonaises en France. On préconise de reprendre rapidement les manifestations à caractère massif : messes solennelles, missions populaires, pèlerinages, et toutes les cérémonies de dévotion.

 

Quelques problèmes particuliers sont également traités. La question la plus urgente est celle des manuels de catéchisme. L’édition du Centre pastoral de Lyon est épuisée, et il faut la remplacer. Dans le doyenné du Nord, une solution provisoire est apportée par l’abbé Kitka qui met à la disposition des aumôniers un catéchisme composé et édité par ses soins ; mais le stock est épuisé à son tour dès le mois de novembre 1944 ; il faut rééditer le manuel en attendant une publication plus importante. Un consensus s’établit aisément entre les prêtres à propos de la poursuite de la collecte de dons au cours de ’la semaine de la charité chrétienne’, avec affectation des sommes recueillies pour l’aide aux églises les plus nécessiteuses de Pologne : aide directe à la reconstruction ou achat de matériel liturgique. La nécessité de développer une presse catholique est aussi unanimement reconnue. Certes, l’abbé Wedzioch publie, depuis le mois de mai 1944, un Mensuel religieux (Miesiecznik religijny) de quelques pages ronéotypées ; mais il ne s’agit, comme l’indique le sous-titre, que de ’l’organe du rectorat de la Mission catholique polonaise pour le clergé en France’, que d’un bulletin de liaison entre les prêtres polonais en France. Par ailleurs, l’abbé Nosal rédige à Roubaix Les Sentences chrétiennes (Hasla Chrzescijanskie) dans le but d’exprimer les besoins religieux de l’immigration 566 ; mais son influence reste locale et donc limitée. L’opinion prévaut que le rectorat de la P.M.K. doit se doter d’un véritable organe de presse dont la parution devrait être hebdomadaire.

 

Un problème urgent se pose encore à la Mission catholique, celui d’apporter l’assistance religieuse aux milliers de Polonais travailleurs obligatoires déportés dans l’Est de la France, disséminés principalement dans les départements des Ardennes, de la Meuse et de la Meurthe-et-Moselle. Aucune statistique n’indique avec certitude leur nombre ; les estimations oscillent de 30 000 à 40 000 personnes 567 . La situation matérielle de ces Polonais déportés est catastrophique ; aussi, les efforts du recteur Wedzioch, relayés bientôt par ceux de la Croix-Rouge polonaise qui a repris sa dénomination et retrouvé toute sa liberté d’action, se portent également sur l’amélioration de celle-ci. Et les prêtres envoyés par la P.M.K. ont pour consigne non seulement de leur apporter le réconfort spirituel, mais aussi de veiller à leur bien-être matériel. Dans cette pastorale particulière sont engagés :

 

le père rédemptoriste Leon Begin et le père oblat Herbert Paruzel, à Chaumont,

 

le père oblat Jozef Pakula à Charleville,

 

l’abbé Piotr Pilarski à Bazeilles dans les Ardennes,

 

le père oblat Mikolaj Twardoch à Verdun.

 

Enfin, tous les aumôniers sont d’accord pour redonner vie, partout où cela sera possible, et en particulier dans les centres de forte implantation polonaise, à l’action catholique regroupée au sein de l’Union des Associations catholiques polonaises. A la réunion du doyenné du Nord du 28 novembre 1944, l’abbé Plutowski, secrétaire général du P.Z.K. en 1939, insiste sur le regroupement des enfants et des jeunes dans leurs sociétés respectives, et sur la nécessité de consolider le poste de secrétaire général, garant de l’idéologie et à la fois responsable administratif du mouvement. De fait, une nouvelle réunion en présence du recteur Wedzioch, le 13 décembre 1944 à Lens 568 , décide de remettre en fonctionnement l’Union des Associations catholiques et de confier les diverses fonctions de direction aux prêtres suivants :

 

abbé Alojzy Nosal : secrétaire général du P.Z.K. et directeur des unions de la jeunesse K.S.M.P. 569 ,

 

abbé Antoni Szewczyk : directeur de l’Union des Confréries du Rosaire,

 

abbé Franciszek Jagla : directeur de l’Union des Sociétés masculines,

 

abbé Ludwik Makulec : directeur de l’Union des Associations d’Enfants.

 

Par rapport à la situation de 1939, un seul changement est donc opéré, l’abbé Nosal remplaçant dans ses fonctions l’abbé Plutowski.

 

Il est à noter que cette réunion concerne essentiellement le clergé qui prend ainsi l’initiative de faire revivre le groupement catholique en assurant sa direction ; les laïcs y sont minoritaires, et il semble que leur volonté se plie à la décision des prêtres. Il est loin le temps où, en 1924, la création du Z.P.T.K. était décidée par une poignée de militants laïcs déterminés avec l’aide d’un seul aumônier. Il est toutefois nécessaire de procéder à la réorganisation de la fédération catholique par l’intermédiaire de ses organes structuraux. Aussi, le 7 janvier 1945 570 , se réunit à Lens le Conseil supérieur du P.Z.K., rassemblant le bureau de la fédération et ceux des unions qui la composent. Un calendrier administratif est mis au point : toutes les sections locales doivent élire leurs dirigeants, si elles ne l’ont pas déjà fait dès le départ des Allemands, pour le 15 février 1945 ; l’élection des représentants des districts appartenant aux unions doit se faire jusqu’au 1-er avril ; enfin, les unions doivent tenir leurs assemblées générales pour le 1-er juin. Le point culminant sera constitué ensuite par la tenue de l’assemblée générale de la fédération qui procèdera au renouvellement de son bureau directeur. En attendant, la présidence du P.Z.K. et de l’Union des Sociétés masculines reste entre les mains de Franciszek Ratajczak ; Stanislawa Witkowska demeure à la tête des Confréries du Rosaire. Quant aux unions de la jeunesse K.S.M.P., suite à l’absence à la réunion d’Irena Majchrzak et d’Alojzy Ambrozy, ce dernier toujours retenu prisonnier de guerre en Allemagne, le Conseil supérieur confie provisoirement leur présidence à Teresa Durczynska pour la jeunesse féminine, et à Kazimierz Majcherek pour la jeunesse masculine. Tout le dispositif administratif est donc en place pour que les rouages du P.Z.K. se remettent à tourner.

 

 

 

 

 

 

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UNE INTERROGATION

 

 

Pendant la guerre, deux courants ont animé la résistance polonaise en France, l’un lié au mouvement communiste et en particulier à la direction de la Main d’Oeuvre immigrée du Parti communiste français, l’autre lié au gouvernement polonais en exil à Londres 571 . Ce dernier s’exprime dans l’Organisation polonaise de Lutte pour l’Indépendance (P.O.W.N.). La mission de former une force de résistance polonaise en France aux ordres du gouvernement exilé à Londres est confié au printemps 1941 à Aleksander Kawalkowski, ancien conseiller d’émigration à l’Ambassade de Paris et ancien consul de Pologne à Lille. A l’automne 1941, la zone Sud est déjà couverte d’un réseau de cellules et de postes de commandement ; l’organisation ne porte pas encore sa dénomination définitive 572 et, dans les liaisons avec l’Angleterre, elle est désignée sous le nom de code ’réseau Monica’. Ses cadres se recrutent surtout parmi les anciens fonctionnaires consulaires, employés dans les agences du Groupement d’Assistance aux Polonais en France (T.O.P.F.) ou des Bureaux polonais ; les spécialistes militaires, dans les Groupes de Travailleurs étrangers. Au cours de la seconde moitié de 1942 et de la première moitié de 1943, l’organisation s’implante en zone Nord et en Belgique grâce à l’envoi d’une équipe de jeunes aspirants : Remigiusz Szczesny, les frères Jerzy et Tadeusz Paczkowski, Jan Mikosz-Drzewinski. Dès lors, la P.O.W.N. développe sa structure composée d’un Quartier général, d’un groupe ’Nord’ ou ’Haut’ et d’un groupe ’Sud’ ou ’Bas’, eux-mêmes subdivisés en sous-groupes et en districts. Au fur et à mesure de son développement ou de ses réorganisations à la suite des coups portés par les Allemands, la P.O.W.N. engage de plus en plus, à des niveaux de responsabilité assez importants, des dirigeants d’associations polonaises solidement implantées dans les localités.

 

Les buts principaux assignés à l’organisation sont : la propagande – journaux et tracts clandestins ; le renseignement militaire et économique – notamment, en 1944, la mission de localisation des bombes volantes V confiée au groupe ’Haut’ ; l’action militaire – doublage du réseau ’Monica’ par le réseau ’Monica W’ purement militaire, en particulier plan ’Bardsea’ et ’actions B’ confiés au groupe ’Haut’ pour faciliter le débarquement allié ; la mobilisation des immigrés polonais dans les rangs des Forces polonaises à l’Ouest. La nécessité d’une action politique, notamment pour soutenir la fidélité des immigrés envers le gouvernement de Londres, est vite apparue, d’autant que le mouvement communiste s’intensifie à cette époque parmi les Polonais et qu’avec la création de l’Organisation d’Aide à la Patrie (Organizacja Pomocy Ojczyznie, O.P.O.) en août 1942 il lance l’idée d’une union nationale 573 . Il faut de plus une structure capable de poursuivre cette action après la fin des hostilités, et non seulement une organisation à caractère militaire, comme la P.O.W.N., à laquelle la fin de la guerre enlèvera toute raison d’exister. Aussi, en juillet 1943 574 , naît le Comité central de Lutte (Centralny Komitet Walki, C.K.W.) conçu donc comme appareil politique et social de la P.O.W.N. Son but est de représenter l’immigration polonaise en France, de symboliser son unité sous l’autorité du gouvernement légal, de propager les idées d’indépendance de la Pologne et de guerre totale contre l’ennemi allemand, de préparer les énergies à une mobilisation, et de veiller sur les familles des membres de la P.O.W.N. arrêtés.

 

Ne pouvant procéder à des élections, le chef de l’organisation clandestine, Aleksander Kawalkowski, fait appel à des représentants d’associations polonaises élus avant la guerre 575 . Le premier comité se compose de 24 membres au lieu des 18 initialement prévus. Y figurent des responsables de l’Union des Polonais en France (Z.P.F.), mais aussi des dirigeants proches du mouvement socialiste polonais, appartenant aux sections polonaises de la C.G.T., à l’Association de l’Université ouvrière (T.U.R.), à la Fédération des Émigrés polonais (F.E.P.) ou à la Fédération des Ouvriers polonais (F.R.P.). Bien que les socialistes n’aient pas fait partie du bloc pro-gouvernemental pendant la période de l’entre-deux-guerres, leur influence au sein du C.K.W. est même prépondérante, comme en témoigne la composition du comité directeur :

 

président : Aleksander Kawalkowski,

 

vice-présidents : Wawrzyniec Baran (président du T.U.R.)

 

Stefan Moszczynski (vice-président du Z.P.F.)

 

Aleksander Skrodzki (président de la F.E.P.),

 

secrétaire : Teodor Krawczynski (secrétaire du T.U.R.),

 

membres : Franciszek Kedzia (Fédération des Unions des Défenseurs de la Patrie –

 

’Federacja Zwiazkow Obroncow Ojczyzny’)

 

Sylwester Lesisz (Union des Colons polonais – ’Zwiazek Osadnikow

 

Polskich’).

 

Aussitôt, le C.K.W. étend ses ramifications, principalement dans le Nord de la France, créant des Comités locaux et régionaux de Lutte (Miejscowy Komitet Walki – M.K.W., Okregowy Komitet Walki – O.K.W.), et se lance dans une campagne intensive de propagande, diffusant plusieurs tracts par mois. A partir de janvier 1944, est élaboré un manifeste précisant les orientations politiques et les revendications des milieux représentés au C.K.W.

 

Le 9 septembre 1944, dans la ville de Lille libérée, au cours d’une réunion présidée par Aleksander Kawalkowski, Antoni Zdrojewski – chef militaire de la P.O.W.N., et Remigiusz Szczesny – chef du groupe ’Haut’, le C.K.W. promulgue son manifeste, dans lequel il expose son programme politique très pénétré des idées socialistes 576 , et se dote d’un nouveau comité directeur composé de 30 membres, dont 12 sont issus du Z.P.F., 9 du mouvement socialiste et 1 de l’Union de la Jeunesse paysanne (Zwiazek Mlodziezy Ludowej Wici), avec comme bureau exécutif 577 :

 

président : W. Baran,

 

vice-présidents : S. Moszczynski et A. Skrodzki,

 

secrétaire : T. Krawczynski,

 

membres : F. Kedzia, S. Lesisz.

 

Mais attribuer au C.K.W. le rôle d’un organe représentatif de la communauté polonaise, surprend lorsque l’on tient compte du fait qu’un tel organisme, à savoir l’Union des Polonais en France (Z.P.F.), existe déjà. Après la défaite de la France en 1940, les dirigeants de l’Union ont refusé de quitter le sol français ; et les organes de l’Union, en zone non occupée principalement avec leur siège à Lyon, ont poursuivi leur tâche d’aide et d’assistance aux Polonais dans le besoin. Certes, au moment de la création du Comité central de Lutte vers le milieu de l’année 1943, le Z.P.F. traverse une période difficile : son secrétaire général, Piotr Kalinowski, membre également du Quartier général de la P.O.W.N. en tant qu’adjoint de Kawalkowski, a été arrêté en décembre 1942 ; son président, Jozef Szymanowski, exténué par les multiples responsabilités, est mort le 3 mai 1943. Mais l’Union a une structure solide et se ressaisit rapidement : les dirigeants qui ont pu se réunir, nomment à titre provisoire Jozef Switalski, jusqu’alors président du district Saint-Étienne, président du Z.P.F., et confient à Stefan Moszczynski, directeur du district parisien, la charge d’animer l’association avec le titre de vice-président. Certes encore, les organisations proches du P.P.S. ou du P.S.L. n’ont pas adhéré en 1938 au Z.P.F., les socialistes et les populistes étant alors dans l’opposition au gouvernement de la sanacja. Mais en 1943 les conditions ont radicalement changé, et à Londres siège un gouvernement polonais d’union nationale, dont sont évidemment exclus les communistes. Plutôt que d’englober les mouvements socialistes dans l’ancienne Union des Polonais, la formation de la nouvelle entité C.K.W. a peut-être été jugée préférable pour faciliter leur intégration.

 

L’autre fait important dans la constitution du C.K.W. est l’absence de tout délégué de l’Union des Associations catholiques polonaises au sein du comité directeur, que ce soit en juillet 1943 ou en septembre 1944. Il est bien sûr possible de prétendre que le groupement catholique est représenté par l’Union des Polonais dont il fait partie, mais l’absence de toute représentation du P.Z.K. aux réunions du C.K.W. soulève quand même une grande interrogation. Pourtant, les militants catholiques ont fait partie des rangs de la P.O.W.N. au même titre que ceux des autres organisations. Jan Szambelanczyk, figure emblématique du mouvement catholique, en est membre ; dans le Douaisis, de nombreux relais pour le réseau de renseignement du capitaine Wazny sont tenus par des catholiques ; les prêtres sont également présents, non seulement spirituellement en apportant le soutien de la religion, mais de manière active en utilisant les presbytères comme dépôts ou lieux de réunions ; dans la toute première organisation de résistance créée par Julian Majcherczyk à Harnes sous le nom d’Aigle blanc (Orzel Bialy), figure l’abbé Jan Kitka. Mais cet engagement ne se fait pas sous l’étiquette de la fédération catholique ou de la Mission catholique : il est impossible à une œuvre d’Eglise de se transformer en groupe de combat armé. Les catholiques s’engagent en fonction de leurs convictions patriotiques, et non en fonction de leurs convictions religieuses. Rappelons seulement que, pour les Polonais, celles-ci ne constituent pas un frein à leur volonté de servir la cause nationale ; ils n’ont probablement jamais entendu parler des mandatements des évêques français appelant à l’obéissance au gouvernement de Vichy.

 

Les circonstances n’ont peut-être pas permis de faire appel aux représentants du P.Z.K. pour constituer le comité directeur du C.K.W. en juillet 1943 ; rien, semble-t-il, n’aurait dû s’opposer à leur présence en 1944 : les influences du P.Z.K. et du clergé qui le patronne sont restées trop importantes pour que l’on puisse se passer de leur opinion et de leur collaboration. Seul un prêtre, l’abbé Alfons Pszczolinski, aumônier à Anzin, figure en 1944 dans le comité du C.K.W. au titre d’aumônier de la P.O.W.N. 578 ; mais il est rapidement muté à Reims puis rappelé en Pologne. Deux hypothèses peuvent être envisagées : ou bien cette mise à l’écart du groupe catholique est le résultat de la méfiance à son égard qui anime les autorités polonaises liées au gouvernement de Londres, et Aleksander Kawalkowski, ancien consul à Lille, est bien placé pour connaître les réticences de la fédération catholique à adhérer au Conseil d’Entente d’abord, à l’Union des Polonais ensuite ; ou bien ces mêmes autorités ont décidé de privilégier, au détriment des autres, les organisations à tendance socialiste nouvellement ralliées, mais adversaires idéologiques du groupement catholique pendant l’entre-deux-guerres. Les deux motivations peuvent du reste très bien se combiner. Dans tous les cas, les milieux catholiques ne peuvent que réagir vivement et ostensiblement ; pour les grands courants d’opinions qui agitent et divisent les immigrés polonais en France, il s’agit toujours d’asseoir sa suprématie sur la vie associative.

 

En effet, le clergé se montre très mécontent de l’orientation prise par le C.K.W. en septembre 1944, et en particulier de son éviction des structures dirigeantes. Réuni le 26 septembre 1944 à Bruay-en-Artois, le doyenné Nord manifeste immédiatement son désaccord 579 :

 

« La mise en avant très ostentatoire de soi-même, c’est-à-dire de la direction du P.O.W.N., en omettant complètement le travail des prêtres, frappe désagréablement chaque prêtre. Elle est outrageante et injuste. Lorsque ces messieurs ont fui devant l’ennemi, nous sommes restés ; lorsqu’ils se sont cachés, nous avons travaillé à visage découvert et maintenu le moral de la population. Les gens et les autorités françaises s’adressaient à nous comme à des représentants polonais, et nous sommes intervenus de nombreuses fois. (…) Nous avons été non seulement des patriotes, mais aussi les défenseurs - les ambassadeurs de la population au temps le plus dur de l’occupation. Nous avons enseigné non seulement le catéchisme, mais aussi la langue polonaise. Notre travail était désintéressé. Lorsque d’autres touchaient des subsides de l’état, bien qu’ils ne travaillaient même pas, nous ne recevions rien pour notre labeur. Malgré cela nous sommes constamment mis de côté. (…) L’assemblée affirme également qu’elle n’est pas d’accord avec tous les points du manifeste publié par la P.O.W.N., qui se situe trop à gauche et ne reflète pas du tout l’opinion de l’émigration polonaise. »

 

En fait, au cours des réunions décanales de Paris le 24 octobre et du Nord le 28 novembre 1944, c’est tout le C.K.W. qui est condamné pour l’anticléricalisme connu et affiché avant guerre par ses principaux dirigeants issus du T.U.R. ou de la F.E.P. ; le choix des responsables du Comité de Lutte par cooptation et non par élection est également sévèrement critiqué : on y voit le moyen utilisé intentionnellement pour écarter les militants catholiques. Cet antagonisme qui apparaît donc très tôt entre le clergé et le C.K.W., explique peut-être la mutation puis le départ de l’abbé Pszczolinski : à la réunion du doyenné Nord du 26 septembre 1944, il est rappelé que le rôle des aumôniers de la P.O.W.N. s’est arrêté au moment où cette organisation a cessé d’être clandestine et que, si le Comité de Lutte désire disposer d’un aumônier, il doit s’adresser directement à la Mission catholique.

 

La réaction de l’Union des Associations catholiques vis-à-vis de sa mise à l’écart du C.K.W. ne tarde pas non plus : le Conseil supérieur, réuni à Lens le 7 janvier 1945, refuse de reconnaître l’autorité du C.K.W. et lui dénie toute compétence pour représenter l’immigration polonaise en France 580 :

 

« Les personnes composant la direction du C.K.W. ne représentent pas l’opinion véritable de l’émigration. Sont surtout représentées en son sein les organisations au caractère éminemment de gauche. (…) Les organisations catholiques polonaises ne sont absolument pas représentées au C.K.W., bien que l’Union P.Z.K. soit l’organisation la plus forte, rassemblant plus de 30 000 émigrés, que ses membres aient pris une part active à la lutte contre l’ennemi, et que le président de l’Union soit vice-président de l’Union des Polonais. »

 

La Mission catholique appuie évidemment la position du P.Z.K. : apprenant, au cours d’une visite à Londres, qu’une délégation du C.K.W. s’y trouve pour discuter avec le gouvernement de la situation des immigrés polonais en France, le recteur Wedzioch réfute, dans une proclamation en date du 26 février 1945 envoyée entre autres aux ministres polonais, tout droit au Comité central de Lutte de parler au nom de la communauté polonaise de France, parce que les associations catholiques n’y sont pas représentées 581 :

 

« 1) La délégation du Comité central de Lutte ne peut représenter toute l’émigration polonaise en France, car en sont absents les représentants des organisations catholiques polonaises. (L’abbé Wedzioch reprend ensuite les termes de la motion du Conseil supérieur du P.Z.K. du 7 janvier 1945).

 

2) Ma venue à Londres, en tant que chef de la Mission catholique polonaise en France et patron de l’Union des Associations catholiques, n’a rien de commun avec la délégation du Comité central de Lutte. Je n’ai appris l’arrivée de la délégation de France qu’à Londres. En France, aucune de nos organisations catholiques n’a été informée du départ de la délégation du Comité central de Lutte pour Londres. C’est pourquoi, personne au sein de cette délégation n’a de mandat pour parler au nom des organisations catholiques.

 

3) En tant que patron de l’Union des Associations catholiques polonaises en France, je déplore que les organisations catholiques aient été mises à l’écart dans la composition de la délégation, comme elles ont été mises à l’écart dans la formation du Bureau exécutif du Comité central de Lutte, bien que les membres de l’Union catholique ainsi que les prêtres ont plus d’une fois risqué leur liberté et leur vie pendant tout le temps de l’occupation. Toutes les organisations catholiques en ont été douloureusement affectées. »

 

Ainsi, fin 1944 – début 1945, alors que le mouvement communiste polonais tend, pour la première fois depuis l’arrivée massive des travailleurs polonais en France, à s’organiser, comme en Pologne, sur une vaste échelle avec la création du Comité polonais de Libération nationale (Polski Komitet Wyzwolenia Narodowego, P.K.W.N.) et la convocation de son premier rassemblement les 17 et 18 décembre 1944 à Paris, le bloc anticommuniste laisse entrevoir des fissures. Au sein de ce bloc, le Comité central de Lutte d’une part et l’Union des Associations catholiques d’autre part, cherchent déjà manifestement à marquer leur influence et instaurer leur prépondérance ; ces deux camps ne vont pas tarder à s’opposer ouvertement. La guerre a permis aux groupements socialistes de rejoindre les rangs d’une grande fédération des sociétés polonaises, voulue déjà avant guerre avec la création de l’Union des Polonais dont les socialistes se tenaient à l’écart. Mais ce ralliement s’est effectué en fondant une nouvelle entité, le Comité central de Lutte, qui tente effectivement de s’arroger la place du Z.P.F. et de prendre la position de seul et unique représentant de l’immigration polonaise en France, en tout cas de sa partie aux convictions légalistes. Cette tentative de mainmise déplaît fortement au clergé, dont l’influence serait alors amoindrie. Ce dernier s’efforce donc de ranimer le plus vite possible l’Union des Associations catholiques polonaises pour faire contrepoids ; et celle-ci aura alors pour tâche de défendre la légitimité de l’Union des Polonais. Si l’on se souvient que le bloc catholique n’a adhéré au Z.P.F. en décembre 1938 que parce qu’il ne pouvait pas faire autrement, on peut penser que la défense du Z.P.F. par le P.Z.K. relève davantage d’une stratégie pour contrer les plans du C.K.W., plutôt que d’un changement d’opinion des catholiques envers l’Union des Polonais qui serait parée maintenant de toutes les vertus. Les dirigeants de la P.M.K. et du P.Z.K. estiment toujours très néfaste l’apparition d’un facteur purement politique dans la vie sociale de l’immigration. Ils ont retenu les leçons du passé : avant guerre, les créations successives du Conseil d’Entente puis de l’Union des Polonais, sur l’incitation expresse des autorités polonaises de l’époque, avaient remis en question leur position, même si la fédération catholique était restée la plus forte numériquement. Le fait que leurs principaux interlocuteurs soient maintenant les organisations socialistes, ne modifie en rien leur opinion, et constitue même au contraire une circonstance aggravante. Malgré leur méfiance commune vis-à-vis du camp gouvernemental, catholiques et socialistes ne s’étaient jamais rapprochés pendant l’entre-deux-guerres ; à la fin de 1944, aux yeux des responsables catholiques, les socialistes sont restés des adversaires idéologiques 582 . La question se pose alors de savoir si les deux orientations, C.K.W. d’une part, P.Z.K. et P.M.K. d’autre part, sauront faire taire leurs animosités, leurs défiances respectives, pour constituer un bloc solidaire et uni, face à un mouvement communiste auquel les événements politiques à l’Est de l’Europe vont conférer des ambitions jusqu’alors inimaginables.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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TROISIEME PARTIE

LE TOURNANT DES ANNEES 1945 – 1949

 

 

 

 

 

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Chapitre 9

LES NOUVELLES DONNEES

 

 

 

 

 

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L’IMPACT DES CHANGEMENTS POLITIQUES SUR LES ASSOCIATIONS POLONAISES EN FRANCE

 

 

 

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Les changements politiques en Pologne 583

 

 

A la fin de la Seconde Guerre mondiale, la Pologne se retrouve bouleversée dans ses frontières et son système politique. Même si la conjoncture internationale a contraint l’U.R.S.S. à rechercher un terrain d’entente avec la Pologne, concrétisé par la signature de l’accord Sikorski – Maïski du 30 juillet 1941 doublé par un traité militaire en août 1941, il est vite devenu évident que les buts de guerre de l’Union soviétique n’incluaient pas l’établissement d’une cohabitation harmonieuse avec une Pologne souveraine et indépendante. Les compromissions des alliés occidentaux soucieux de préserver l’unité du front anti-nazi, l’écrasante victoire de Stalingrad en février 1943, placent l’U.R.S.S. en mesure de dicter ses conditions. La découverte du charnier de Katyn par les Allemands, le 13 avril 1943, donne l’occasion aux Russes de rompre les relations diplomatiques avec le gouvernement polonais de Londres qui s’efforce de faire la lumière sur l’affaire et prouver la culpabilité des Soviétiques. L’Occident, qui a trop besoin d’eux pour terrasser l’Allemagne nazie, se tait. Ainsi, Moscou n’a plus à se préoccuper de l’avis d’un pays, pourtant dans le camp des alliés et dont les troupes versent leur sang un peu partout sur les champs de bataille. Dès la conférence de Téhéran, du 28 novembre au 1-er décembre 1943, il est certain que le tracé des frontières de la future Pologne correspondra aux vœux de Staline. Dès lors, la politique de celui-ci est toute tracée : pousser l’influence soviétique le plus loin possible à l’ouest, en faisant de la Pologne un état satellite docile et soumis à ses directives. C’est dans cette optique qu’il faut analyser le fait que les troupes soviétiques laissent les Allemands écraser l’insurrection de Varsovie (1-er août – 2 octobre 1944), déclenchée par les forces de l’Armée de l’Intérieur (Armia Krajowa, A.K.) aux ordres du gouvernement en exil à Londres, ainsi que l’installation à Lublin, fin juillet 1944, d’un pouvoir illégal baptisé Comité polonais de Libération nationale (Polski Komitet Wyzwolenia Narodowego, P.K.W.N.), dominé par les communistes, transformé le 31 décembre 1944 en Gouvernement provisoire reconnu aussitôt par l’U.R.S.S.

 

A Yalta, en février 1945, Staline est encore en position de force. Le protocole de la conférence précise que la frontière orientale de la Pologne doit suivre la ligne Curzon, avec des déviations à son profit sur une profondeur de cinq à huit kilomètres en certains endroits, que la Pologne doit obtenir des accroissements sensibles de territoire au nord et à l’ouest, et que la délimitation définitive de la frontière occidentale doit être établie par une Conférence de la Paix tenue ultérieurement. Au niveau politique, il indique que le Gouvernement provisoire doit être élargi aux représentants des partis démocratiques agissant à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, et que la tâche prioritaire du nouveau Gouvernement provisoire d’Union nationale (Tymczasowy Rzad Jednosci Narodowej, T.R.J.N.) sera de procéder, le plus rapidement possible, à des élections libres. Ce texte officialise donc l’annexion par l’U.R.S.S. de territoires orientaux de l’ancienne République polonaise, sans contrepartie définitive au nord et à l’ouest, mais surtout, compte tenu de la présence de l’Armée rouge sur le sol polonais, laisse libre cours à l’Union soviétique et à ses hommes de main du P.K.W.N. pour placer la Pologne sous domination communiste.

 

Et en juin 1945 à Moscou, en même temps que se déroule le procès des seize principaux dirigeants de l’A.K. et de la Délégation du gouvernement de Londres à Varsovie, des pourparlers ont lieu, sous le contrôle des trois ambassadeurs Molotov, Harriman et Kerr, entre le P.K.W.N. et la fraction politique groupée autour de Stanislaw Mikolajczyk, qui a démissionné le 24 novembre 1944, après son deuxième voyage à Moscou, de son poste de Premier ministre du gouvernement en exil. Le 28 juin 1945, le T.R.J.N. est proclamé ; S. Mikolajczyk y figure en tant que vice-président, et quatre des siens y occupent des fonctions.

 

Il ne reste plus qu’à obtenir la reconnaissance de ce gouvernement provisoire par les puissances alliées, ce que s’empressent d’accomplir l’U.R.S.S., la France, les U.S.A. et l’Angleterre, tout en retirant l’accréditation au gouvernement polonais de Londres. Alors que ce dernier n’a d’autre possibilité que de maintenir une certaine conception de la continuité d’une Pologne indépendante, les illusions de ceux qui, en Pologne ou à l’étranger, ont cru, un peu trop rapidement, au respect des engagements contractés à Yalta par une Union soviétique triomphante, vont être vite balayées. Le trucage du référendum de mars 1946, des élections de janvier 1947 qui voient l’attribution de 86 % des voix au bloc démocratique, la fuite en exil des principaux chefs de l’opposition agrarienne, Stanislaw Mikolajczyk en tête, puis finalement la création, en décembre 1948, du Parti ouvrier unifié polonais, sont autant d’étapes qui ont jalonné la prise du pouvoir complète par les communistes et l’installation, pour de longues décennies, de la Pologne derrière le rideau de fer.

 

 

 

 

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Le regroupement des associations polonaises en trois blocs 584

 

 

La dualité observée dans la vie politique polonaise se retrouve tout naturellement sur le terrain de l’immigration polonaise en France. En fait, comme nous l’avons indiqué dans la deuxième partie, deux centres de résistance polonais coexistaient en France pendant la guerre : l’un – le P.O.W.N. – aux ordres du gouvernement en exil à Londres, l’autre lié au mouvement communiste.

 

Ce dernier, fort de sa participation active à l’action militaire des F.T.P./M.O.I., est stimulé encore par les changements politiques qui s’opèrent ou se laissent pressentir en Pologne. Il poursuit son idée, lancée en août 1942 avec la création de l’Organisation d’Aide à la Patrie (O.P.O.) mais sans connaître le succès escompté, de constituer un front d’union nationale dirigé contre les Allemands, où les Polonais de toutes tendances trouveraient leur place. C’est ainsi qu’apparaît, en février 1944, à Bouligny près de Piennes, le Comité polonais de Libération nationale dans l’Est de la France (Polski Komitet Wyzwolenia Narodowego na Wschodnia Francje) puis, en avril 1944, un comité identique dans le Sud et enfin, toujours en avril 1944, à Denain, un comité du même nom qui se veut l’organe politique suprême de la communauté polonaise et prétend ainsi à une dimension nationale. Et de fait, le P.K.W.N.-Est se soumet rapidement à celui du Nord, pour en former une délégation régionale ; celui du Sud par contre conserve son autonomie jusqu’à la libération de la France. Toutefois, même si, ici ou là, participent aux réunions des dirigeants d’associations indépendantes du mouvement communiste, le P.K.W.N. reste dominé par les activistes des anciens Groupes de langue polonaise du Parti communiste français et les responsables des organisations communistes créées pendant la guerre : O.P.O., Union de la Jeunesse polonaise ’Grunwald’ (Zwiazek Mlodziezy Polskiej ’Grunwald’), Union des Femmes polonaises en France ’Maria Konopnicka’ (Zwiazek Kobiet Polskich we Francji im. Marii Konopnickiej). Du reste, sans le formuler de manière explicite, les résolutions du P.K.W.N. soutiennent plutôt les mots d’ordre du Conseil national (Krajowa Rada Narodowa, K.R.N.) installé par les communistes à Varsovie, et remettent en question l’autorité du gouvernement en exil.

 

Les 17 et 18 décembre 1944, se tient à Paris la première assemblée générale du P.K.W.N., baptisée premier Rassemblement de l’Émigration polonaise en France, avec la participation de personnalités françaises telles que Irène Joliot-Curie – présidente d’honneur du P.K.W.N., Daniel Mayer – secrétaire général de la S.F.I.O., ou Julien Racamond – secrétaire de la C.G.T. Des télégrammes d’encouragement sont envoyés par le K.R.N. et le P.K.W.N. de Pologne, le Parti ouvrier polonais (P.P.R.). Les résolutions de l’assemblée appellent toujours à l’union des immigrés polonais, et marquent l’orientation définitive du P.K.W.N. en faveur de son homologue de Lublin. La deuxième assemblée, du 28 au 30 juillet 1945 à Paris, transforme le P.K.W.N. en Conseil national des Polonais en France (Rada Narodowa Polakow we Francji, R.N.P.F.), dont le bureau directeur est constitué de neuf communistes sur dix membres.

 

La fraction anti-communiste de l’immigration est, à la fin de 1944, principalement regroupée au sein du Comité central de Lutte (Centralny Komitet Walki, C.K.W.), par rapport auquel le mouvement catholique a pris ses distances. Nous en avons indiqué les raisons au dernier chapitre de la deuxième partie. Le C.K.W. procède, les 27 et 28 mai 1945 à Paris, à son propre rassemblement de l’immigration, qui entérine la création de l’Union centrale des Polonais en France (Centralny Zwiazek Polakow we Francji, C.Z.P.). Le P.Z.K. maintient sa position à l’écart. L’attitude du mouvement catholique, tant à l’égard du R.N.P.F. que du C.Z.P., sera analysée dans la suite de cette partie. Les relations entre le P.Z.K. et le C.Z.P. au cours de la période 1945 – 1949 constituent en fait l’élément déterminant pour l’avenir de l’institution catholique polonaise en France, et feront donc l’objet d’une étude particulière.

 

Ainsi, au milieu de 1945, l’immigration polonaise sort de la guerre aussi divisée qu’elle l’était avant. Mais les lignes de partage ne sont plus les mêmes, et les contours des différents camps sont beaucoup plus nets : d’un côté, le bloc dominé par les communistes et favorable aux changements politiques qui s’opèrent en Pologne ; de l’autre côté, le camp légaliste, fidèle au gouvernement en exil à Londres, représenté par le C.Z.P. ; enfin, troisième composante de la vie associative, le mouvement catholique dont les idées politiques sont sans aucun doute plus proches du C.Z.P. que du P.K.W.N., mais qui refuse de subordonner son action à des mots d’ordre purement politiques et demeure à l’écart du C.Z.P.

 

 

 

 

 

 

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LA SITUATION DEMOGRAPHIQUE

 

 

Bien que les mouvements de population, dus à la guerre ou consécutifs aux événements de la guerre, aient été particulièrement importants, la communauté polonaise de France en sort aussi nombreuse qu’elle l’était au début des hostilités. Le recensement de 1946 fait état de 423 470 Polonais résidant en France, c’est-à-dire autant qu’en 1936 : 422 694 585 . Les pertes et les départs dans les rangs de l’ancienne immigration de l’entre-deux-guerres ont été en effet compensés par les civils et militaires réfugiés en France après septembre 1939, les déportés dans l’Est de la France comme travailleurs obligatoires, les prisonniers libérés des camps de toute nature situés sur le territoire allemand et qui ont rejoint la France, ainsi que les soldats de citoyenneté polonaise ayant servi dans les différentes armées belligérantes et qui se sont installés en France.

 

Quelques études traitent des facteurs qui ont profondément modifié, après la Seconde Guerre mondiale, la population polonaise de France, la transformant peu à peu en communauté de citoyens français ayant une origine ou une racine polonaise 586 . Parmi les contraintes externes au groupe des immigrés polonais, sont mis en avant : les politiques de retour, les événements politiques et la récession économique ; et parmi les facteurs internes figurent : les mariages mixtes, les naturalisations et le vieillissement. Nous ne reprenons ici que les facteurs qui nous paraissent pertinents pour la période étudiée 1945 – 1949, et à propos desquels la Mission catholique polonaise s’est parfois exprimé : les retours en Pologne, les naturalisations et les mariages mixtes.

 

 

 

 

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Les retours en Pologne

 

 

A ce sujet, les sources polonaises opèrent la distinction entre rapatriement et ce qu’elles appellent reemigracja, que l’on peut traduire par retour des émigrés. La première opération consiste à faire rentrer au pays natal les Polonais qui, pour quelque raison que ce soit, se sont retrouvés en France du fait de la guerre : réfugiés civils, travailleurs déportés, prisonniers des camps, soldats démobilisés des armées polonaises à l’Ouest ou des compagnies de gardes enrôlés par l’armée américaine, Polonais incorporés de force dans la Wehrmacht allemande et faits prisonniers de guerre. L’action de rapatriement concerne d’abord, à partir de juillet 1945 au moment de la reconnaissance du Gouvernement provisoire d’Union nationale de Varsovie par la France, les personnes les plus démunies prises en charge par la Croix-Rouge polonaise dans ses refuges. Elle prend un caractère organisé à partir du mois d’octobre 1945 et se termine le 30 juin 1946 avec la liquidation de l’office français chargé du rapatriement des étrangers. Au cours de cette période, sont rentrés en Pologne 587 :

 

41 000 déportés, par l’intermédiaire du Ministère français des Anciens Combattants et des Victimes de Guerre,

 

18 000 anciens soldats de la Wehrmacht et gardes des compagnies américaines, par l’intermédiaire des autorités militaires américaines,

 

3 500 soldats démobilisés des forces polonaises à l’Ouest,

 

et 1 500 anciens soldats de la Wehrmacht, par l’intermédiaire des autorités françaises,

 

au total : 64 000 personnes.

 

Par la suite, de juillet 1946 à fin 1947, 8 000 personnes supplémentaires, entrant dans les catégories de rapatriés, sont encore rentrées en Pologne. Le nombre de Polonais qualifiés dans ces catégories mais ayant refusé le retour, est estimé à 20 000.

 

La seconde opération vise à faire rentrer en Pologne les ouvriers émigrés pendant l’entre-deux-guerres, en particulier les mineurs dont la Pologne a maintenant un besoin pressant pour reconstruire son industrie détruite. Dès le mois de décembre 1944, dans leur télégramme adressé à la première assemblée générale du P.K.W.N. de France, les dirigeants du Conseil national et du P.K.W.N. de Pologne appellent l’émigration polonaise en France à rentrer au pays natal 588 . En 1945, malgré l’absence d’accord sur la question entre la France et la Pologne et les difficultés de transport, 773 mineurs du Nord de la France répondent déjà à cet appel 589 . La première convention franco-polonaise relative au départ des ouvriers polonais de France, signée le 20 février 1946 590 , prévoit le rapatriement de 5 000 mineurs volontaires au 15 juillet de la même année. En août 1946, un accord analogue concerne le retour, prévu en octobre et novembre, de 2 000 ouvriers agricoles. Les retours de 1947 sont réglés par la convention du 28 novembre 1946 qui s’étend à toutes les catégories d’ouvriers et non plus aux seuls mineurs travaillant sous terre ; 17 000 ouvriers, répartis en 8 000 mineurs, 6 000 ouvriers agricoles, 1 000 ouvriers de l’industrie et du bâtiment, et 2 000 divers, peuvent prétendre au retour aux termes de l’accord. La dernière convention du 24 février 1948 prévoit le retour en 1948 de 16 000 travailleurs : 5 000 mineurs, 5 000 agriculteurs, 3 000 ouvriers de l’industrie et du bâtiment, 3 000 divers. Ainsi, au total, les trois conventions franco-polonaises permettent le retour en Pologne de 40 000 travailleurs qui se répartissent en : 18 000 mineurs, 13 000 ouvriers agricoles, 4 000 ouvriers de l’industrie et du bâtiment, 5 000 divers (commerçants, artisans, invalides, retraités, chômeurs), et organisent leur départ collectif par convois ferroviaires spéciaux.

 

Quant aux effets de ces conventions, les chiffres mentionnés dans les différentes études concordent pour les années 1946 et 1947, mais divergent sensiblement pour l’année 1948 591 . Selon les sources polonaises, le bilan de l’action de rapatriement des ouvriers polonais de France se présente de la manière suivante :

 

Année mineurs ouvriers agricoles ouvriers de l’industrie divers Total Total avec familles

1946

1947

1948 5029

3451

1426 490

4472

1802

3314

2513

1862

1261 5519

13099

7002 19595

30175

14194

Total 9906 6764 5827 3 123 25620 63964

 

 

 

 

Selon les sources françaises, moins de 2 000 personnes auraient quitté la France pour la Pologne en 1948, ce qui porterait le nombre total sur les trois ans aux environs de 51 000.

 

Aux interpellations de l’Ambassade de Pologne pour signer une nouvelle convention valable pour l’année 1949, le Ministère français des Affaires étrangères répond par un refus, en janvier 1949, en arguant du fait que les conditions exceptionnelles de l’immédiat après-guerre ne constituent plus un obstacle aux départs individuels, et dissout la Commission mixte franco-polonaise chargée du rapatriement des émigrés. En 1949, n’auront donc lieu que les départs organisés par l’Ambassade de Pologne seule, empruntant les voies de communication ferroviaires internationales et non plus des convois spéciaux, des derniers volontaires pour le retour : sur 3 572 inscriptions, 1 360 personnes rentreront effectivement.

 

Les chiffres, même les plus favorables à la partie polonaise, prouvent que l’action en faveur du retour en Pologne des émigrés n’a pas porté pleinement ses fruits : sur 40 000 travailleurs possibles, seuls 25 620 seraient repartis, parmi lesquels ne figureraient que 9 900 mineurs, la main d’œuvre la plus nécessaire alors en Pologne, tandis que les accords bilatéraux entre la France et la Pologne autorisaient le départ de 18 000 d’entre eux. Les causes de cet insuccès, malgré les actions de propagande menées par les consulats polonais relayés par les organisations affiliées au Conseil national des Polonais en France, sont multiples 592 : la crainte des émigrés eux-mêmes de quitter une situation jugée somme toute confortable par rapport à un sort inconnu en Pologne, la réaction des autorités françaises peu enclines à voir une main d’œuvre expérimentée quitter le travail de la mine, les conditions économiques très difficiles en Pologne, les nouvelles envoyées par certains rapatriés des premiers convois déçus justement de trouver des conditions de salaire et de vie en général plus mauvaises qu’en France, et aussi la contre-propagande menée par les associations polonaises anti-communistes de France : l’Union centrale des Polonais en France, et l’Union des Associations catholiques polonaises.

 

Tout au long de l’année 1946 toutefois, le clergé polonais en France adopte une attitude de bienveillante neutralité sur la question du retour en Pologne des immigrés. Le Conseil de la Mission catholique polonaise du 7 novembre 1946 593 préconise de la maintenir et de la rendre officielle par l’Assemblée générale annuelle des prêtres polonais de France qui doit se tenir le lendemain :

 

« Chacun a le droit, et parfois même le devoir, de rentrer au Pays, mais on ne peut forcer personne à prendre cette décision. Tous [les participants à la réunion] sont d’accord pour tenir l’attitude suivante : ne pas encourager, mais ne pas empêcher non plus. »

 

Le ton change cependant radicalement au niveau des organisations fédérées au sein du P.Z.K. Une résolution de la fédération catholique au cours de sa première assemblée générale d’après-guerre, le 26 août 1945 à Lorette, pose des conditions au retour en Pologne 594 :

 

« 7) L’Union des Associations catholiques polonaises en France se sent étroitement unie au Pays natal, et considère comme une sainte obligation, le retour des Polonais au Pays lorsque le temps sera venu et dans des conditions garantissant aux rapatriés le maintien de tous les droits et prestations acquis au cours de longues années de travail en France.

 

Simultanément l’Assemblée générale exprime sa protestation contre l’utilisation de la question du rapatriement à des fins politiques. »

 

Mais l’exemple le plus éloquent est fourni par l’Union des Associations catholiques d’Hommes polonais, regroupant en majorité des ouvriers mineurs, les premiers concernés par la propagande des autorités polonaises en faveur du retour. Déjà, les motions votées au cours de l’Assemblée générale du 7 juillet 1946 595 saluent les frères restés en Pologne qui ne plient pas sous les pressions du matérialisme athée et demeurent fidèles à la foi des ancêtres, et conditionnent le retour au pays des émigrés à l’instauration en Pologne de la paix civile et d’un état de droit :

 

« Les délégués de l’Union des Associations catholiques d’Hommes polonais, (…)

 

3) protestent contre les méthodes de terreur qui règnent dans notre Patrie, méthodes condamnées récemment dans la lettre pastorale des évêques polonais, et réclament la tenue la plus rapide possible d’élections libres et sans contraintes, pour qu’en Pologne gouvernent enfin la paix et la justice, pour que tous ses fils, qui ont courageusement combattu à l’étranger, puissent y retourner librement et dans l’honneur, et pour que ceux qui, il y a quelques années, ont dû chercher leur pain dans des pays étrangers, puissent enfin le trouver sur leur propre terre polonaise. »

 

L’une des résolutions de l’Assemblée générale du 29 juin 1947 reprend presque exactement les mêmes termes, et une autre condamne sévèrement la fausse propagande menée par les agitateurs des consulats polonais ou des organisations communistes :

 

« 4) Tout en ayant la plus grande compréhension pour les personnes faibles, bernées par la propagande mensongère, les Hommes catholiques polonais vont démasquer et stigmatiser les mensonges et les falsifications des agitateurs envoyés par les autorités actuelles qui, sous prétexte de servir la Patrie et la cause de l’émigration ouvrière, poussent nos compatriotes peu informés vers des organisations qui ne sont rien d’autre que des agences cachées du matérialisme athée et du communisme. »

 

Ainsi, d’une position globale de neutralité à l’égard du rapatriement, tout le bloc catholique va peu à peu passer à une attitude d’opposition complète 596 .

 

 

 

 

 

 

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Les naturalisations

 

 

Les dispositions légales en vigueur en 1945, résumées pour l’essentiel en l’ordonnance du 19 octobre 1945 ’portant code de la nationalité française’, établissent cinq voies d’accès à la nationalité française 597 :

 

en vertu d’un décret de naturalisation,

 

par déclaration acquisitive de nationalité,

 

lors d’un mariage mixte,

 

à la majorité, en raison d’une naissance en France,

 

dès la naissance, par filiation.

 

Un étranger justifiant cinq années de séjour ininterrompu en France peut déposer une demande de naturalisation par décret. Une fois la naturalisation obtenue, il reste encore soumis à certaines incapacités : ni fonctionnaires, ni électeurs avant cinq ans, ni éligibles avant dix ans.

 

Pour les enfants d’immigrés nés sur le territoire français, trois cas de figure se présentent. Ils deviennent français de plein droit s’ils sont mineurs et que leurs parents acquièrent la nationalité française pour eux-mêmes ; le nom de l’enfant mineur figure alors sur le décret de naturalisation des parents. Ou bien, les parents désirent rester étrangers mais établissent, auprès du Juge de Paix de leur circonscription, une déclaration acquisitive de nationalité française pour leurs enfants, valable de leur naissance à leur majorité. De toute façon, un enfant né en France de parents étrangers devient français à sa majorité, sauf s’il refuse cette qualité dans les six mois avant son 21-ème anniversaire.

 

Les statistiques concernant les naturalisations des Polonais entre 1945 et 1949 se présentent de la manière suivante 598 :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Année naturalisation par décret naturalisation par déclaration Total des naturalisations

1945

1946

1947

1948

1949

2850

15956

11622

10471

2243

2938

1874

2311 2386

5093

18894

13496

12782

Total 40899 9366 52651

 

 

 

 

Alors que, pendant l’entre-deux-guerres, les Polonais ont peu utilisé les dispositions de la loi de 1927, comme l’indique le faible nombre de naturalisations enregistrées 599 :

 

 

 

Années Nombre de naturalisés

1919–1926

1927–1931

1932–1936

1937–1939 5414

8121

12636

2829

 

 

 

 

c’est-à-dire une moyenne de 1 450 naturalisations par an, le mécanisme de la naturalisation semble maintenant parfaitement enclenché, même s’il n’atteint pas immédiatement des chiffres importants. Le total de 18 894 naturalisations en 1947 est en effet trompeur, car il correspond à un rattrapage administratif, à des réponses à des demandes de naturalisation formulées en 1945 ou 1946. La moyenne du nombre de naturalisés sur les trois années, 1945 – 1946 – 1947, 8 791 par an, rend mieux compte de la réalité. En comparaison, les chiffres relatifs aux années 1948 et 1949, 13 496 et 12 782 respectivement, apparaissent plus significatifs. Mais il serait fallacieux d’imputer le changement de comportement des immigrés polonais à l’égard de la naturalisation française, somme toute assez modeste pour le moment, à la seule décision de refuser le retour en Pologne et d’envisager un établissement durable en France. Les motivations des Polonais pour accepter ou non la naturalisation française, sont multiples et ont varié dans le temps ; elles ont également joué dans les deux sens à des degrés divers1 600 5. En tout cas, le phénomène n’a pas échappé à l’attention du clergé polonais de France. Ni les prêtres, ni les dirigeants des associations catholiques ne peuvent et ne veulent intervenir dans les décisions individuelles concernant une éventuelle naturalisation ; du reste, le nombre de demandes n’est pas jugé alarmant mais il convient, aux yeux des responsables catholiques, de rester vigilants pour éviter que l’acte de naturalisation ne soit accompagné d’un abandon simultané du caractère polonais 601 . Il semble toutefois qu’aucune campagne particulière n’ait été menée au sein du bloc catholique polonais pour empêcher le développement des demandes de naturalisation.

 

 

 

 

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Les mariages mixtes

 

 

Les mariages entre personnes de nationalités différentes, française et polonaise, contribuent également à la baisse du nombre de citoyens polonais recensés en France. Alors que, pendant l’entre-deux-guerres, les Polonais étaient plus portés à épouser d’autres étrangers, ce qui était normal puisqu’ils rencontraient une majorité d’étrangers sur leurs lieux de travail 602 , les mariages entre Polonais et Français se multiplient à partir de 1945 603 :

 

 

 

Année Polonaise – Français Polonais – Française Total

1945

1946

1947

1948

1949 2937

3861

2990

2352

2 061 1198

2033

2078

1906

1 639 4135

5894

5068

4258

3 700

Total 14 201 8 854 23 055

 

 

 

 

Toutefois, si une Polonaise acquiert automatiquement la nationalité française en épousant un Français, un Polonais qui épouse une Française voit seulement réduit à deux ans de séjour en France le délai nécessaire pour solliciter une naturalisation par décret. Enfin, il y a lieu de remarquer que ces données sont à manipuler avec précaution : les mariages dont le conjoint français l’est devenu par naturalisation, sont comptabilisés dans les mariages mixtes, mais ne contribuent absolument pas à la modification de la mentalité de la communauté immigrée polonaise.

 

 

 

 

 

 

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Une répartition géographique sans modifications

 

 

Tous les facteurs étudiés ci-dessus modifient évidemment l’état numérique de la communauté polonaise en France : de plus de 423 000 en 1946, le nombre de citoyens polonais passe à 389 395 au 31 décembre 1948. La diminution observée, de l’ordre de 34 000 personnes, ne correspond pas à l’addition arithmétique du nombre de retours en Pologne et du nombre de naturalisés au cours de la période 1945 – 1948, addition qui, en considérant les sources polonaises pour les retours, donnerait :

 

72 000 rapatriements + 63 900 retours + 39 800 naturalisations + 12 100 mariages mixtes Polonaise – Français = 187 800 personnes.

 

Mais, rien n’indique que les Polonais entrant dans les catégories de personnes susceptibles de bénéficier d’un rapatriement (soldats démobilisés, prisonniers, travailleurs déportés, …), aient été tous dénombrés en 1946 ; il faut tenir compte également du fait que leur rapatriement est déjà bien entamé en 1946. Par ailleurs, il est possible que le nombre de mariages mixtes entre Polonaises et Français, entraînant la naturalisation automatique de la femme, ait été englobé, au moins en partie, dans le décompte des naturalisations. Même si l’on ne prend pas en considération les données relatives à ces deux catégories, le total serait quand même d’environ 100 000 personnes. Les arrivées ont donc assez largement compensé les départs.

 

De toute façon, le champ d’action du clergé polonais demeure extrêmement important : à la fin de 1948, il y a au moins 390 000 Polonais auxquels la Mission catholique a vocation de porter l’assistance religieuse. Et ce n’est pas parce qu’un Polonais s’est fait naturaliser ou a contracté un mariage avec une personne de nationalité différente, qu’il quitte nécessairement l’orbite de la communauté polonaise. La tâche reste immense.

 

Par contre, la répartition géographique des Polonais en France ne subit aucune modification par rapport à celle de l’entre-deux-guerres. Ce sont toujours les départements industriels du Nord et de l’Est, ainsi que les régions agricoles de l’Ile de France, qui regroupent le plus de Polonais 604 :

 

 

 

Année 1946 1948

Population polonaise

en France 423 470 389 395

départements :

Pas-de-Calais

Nord

Moselle

Meurthe-et-Moselle

Aisne

Seine

Seine-et-Marne

Seine-et-Oise pourcentage

88 849 21

56 866 13,4

24 069 5,7

16 366 3,9

17 822 4,2

34 160 8,1

13 864 3,3

15 628 3,7 pourcentage

80 845 20,8

51 643 13,3

21 777 5,6

12 914 3,3

13 253 3,4

41 773 10,7

13 786 3,5

15 999 4,1

Total 267 624 63,2 251 990 64,7

 

 

 

 

Ainsi, au cours de l’après-guerre, la même énorme difficulté demeure pour les responsables de la Mission et de la fédération catholiques : si leurs structures, développées jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, peuvent être jugées suffisantes, dans une certaine mesure, pour les régions minières et industrielles, la dispersion des immigrés des zones rurales pose toujours problème. Si le souci de conserver ceux-ci au sein de la communauté catholique polonaise persiste dans l’esprit des dirigeants, il faudra bien trouver les moyens et les hommes pour accomplir la tâche.

 

 

 

 

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Chapitre 10

LA REORGANISATION ET L’EVOLUTION ADMINISTRATIVE DU BLOC CATHOLIQUE

 

 

 

 

Fin 1944 – début 1945, le territoire français à peine libéré de l’occupation allemande, les responsables catholiques polonais remettent les institutions, Mission catholique et fédération des associations catholiques, en état de fonctionnement. Les premières réunions, au niveau du clergé comme des laïcs, dressent le bilan des dommages subis pendant la guerre et s’efforcent de trouver les solutions pour que reprennent vie les instances dirigeantes du mouvement. Mais la réorganisation mobilise beaucoup d’énergie et exige du temps ; tout ne peut se faire immédiatement et simultanément.

 

De plus, dans la lutte qui s’annonce au sein de la vie associative polonaise en France entre les trois composantes principales – Conseil national des Polonais en France, Comité central de Lutte et Union des Associations catholiques polonaises, le groupement catholique compte bien faire entendre sa voix : il ne peut laisser le champ libre à des orientations idéologiques opposées à la doctrine chrétienne, sous peine de voir l’immigration polonaise en France perdre son identité religieuse. Pour cela, en plus d’une organisation administrative solide, une présence accrue sur le terrain est nécessaire ; réunions, assemblées, cérémonies solennelles, missions populaires, pèlerinages, vie culturelle, toutes ces manifestations doivent être mises en œuvre, pour démontrer que les catholiques veulent témoigner de leur caractère propre et insuffler un souffle particulier dans la vie des Polonais en France.

 

La période 1945 – 1949 est donc dominée, en ce qui concerne le mouvement catholique, par cette double préoccupation : asseoir l’organisation administrative du mouvement sur des bases solides, et arriver à imposer sa conception de la vie associative polonaise en France, en proposant la création d’une large fédération, baptisée Congrès des Polonais en France, qui resterait d’inspiration chrétienne mais qui ne serait plus un mouvement d’action catholique proprement dit. Les chapitres suivants sont consacrés à ces questions. Certes, administration et activités sont liées dans le temps : elles interagissent entre elles et évoluent en parallèle. Dans les archives des institutions catholiques, la part respective des documents relatifs à l’administration et à l’organisation des activités s’équilibre ; cela tendrait à prouver toute l’importance accordée par les responsables catholiques à l’instauration d’une administration adéquate. Il nous a paru préférable de diviser l’étude selon ces thèmes malgré leur imbrication dans le temps et leurs rapports assez étroits. Ce chapitre 10, fort technique, traite ainsi de l’évolution de l’administration du bloc catholique ; le suivant est consacré à l’étude des différentes formes d’engagement des catholiques polonais en France ; enfin, le dernier présente la manière dont s’est opérée la fondation du Congrès des Polonais en France sous l’égide du mouvement catholique.

 

 

 

 

 

 

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LA MISSION CATHOLIQUE POLONAISE

 

 

 

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Des effectifs plus importants

 

 

Le dynamisme et l’activité inlassable de l’abbé Wedzioch ont permis, dès la fin de l’année 1944, la pleine reprise des activités de la Mission catholique. L’une de ses préoccupations majeures est alors de répartir les effectifs entre les différentes régions et les centres pastoraux. Dans la deuxième partie de notre travail, nous avons détaillé cette répartition pour le début de l’année 1945 :

 

5 prêtres au siège de la Mission,

 

24 prêtres et 3 séminaristes pour le doyenné de Paris,

 

25 prêtres pour celui du Nord,

 

6 prêtres pour celui de l’Est,

 

et 29 prêtres pour celui du Sud,

 

soit 89 prêtres et 3 séminaristes au total.

 

Ce chiffre est à rapprocher du total de 79 prêtres exerçant en France à la fin de 1938, et de 76 à la fin de 1939. Malgré la guerre et la déstabilisation générale qui en est résultée, leur nombre est donc en augmentation. Incontestablement, la P.M.K. a bénéficié de l’apport des prêtres que la tourmente mondiale a amenés sur le territoire français, en particulier de ceux des congrégations religieuses masculines comme les Oblats de Marie Immaculée.

 

La seconde moitié de l’année 1945 voit l’arrivée en France de prêtres polonais libérés des camps de concentration. Certains, affaiblis par la détention, nécessitent des soins intenses : ils sont ou bien placés en sanatorium, parfois à l’étranger comme l’abbé Bobrowski en Suède 605 , ou bien confiés aux bons soins des religieuses, notamment à Paris chez les Sœurs de Nazareth 606 . D’autres reprennent vite leurs fonctions pastorales ; c’est le cas de l’abbé Cegielka qui, libéré de Dachau en avril 1945, reprend aussitôt la direction de la Mission catholique. Il est difficile de préciser avec certitude combien de prêtres polonais arrivent en France en provenance des camps de concentration. Roman Dzwonkowski fait état de 200 prêtres au total 607 ; un courrier du recteur Cegielka, adressé le 12 juin 1945 à l’évêque de Bayeux, mentionne l’arrivée de 40 prêtres sortis de Dachau, ce qui permet d’envoyer l’abbé Piesiewicz, du diocèse de Varsovie, à Potigny dans le Calvados pour aider l’abbé Makulec, les sœurs polonaises de Potigny devant s’occuper de sa santé, alors qu’une information parue dans le journal de la Mission catholique polonaise fait état de 50 prêtres et 40 séminaristes arrivés le 30 mai 1945 à Paris en provenance de ce camp 608 .

 

Quel qu’en soit le nombre exact, la Mission catholique dispose donc d’un effectif jamais atteint jusqu’alors, qui lui rendra les plus grands services. En effet, la plupart de ces prêtres s’engage, parfois seulement de manière temporaire, dans la pastorale auprès des immigrés polonais, notamment là où l’assistance religieuse a été partiellement ou presque totalement détruite par la guerre : ce sont surtout les doyennés de l’Est, du Sud, et dans une moindre mesure, celui de Paris, qui bénéficient de cet afflux, comme le montrent les statistiques données dans la suite de ce paragraphe. Quelques-uns sont aussi affectés dans les camps pour les Polonais réfugiés ou travailleurs obligatoires déportés en France : au début de 1946, une trentaine de ces camps est disséminée sur le territoire français.

 

Mais l’année 1946 voit le retour en Pologne de beaucoup de ces prêtres sortis des camps de concentration. Les persécutions en Pologne ont décimé les rangs du clergé ; certains sont donc rappelés par leurs évêques pour compenser les pertes. D’autres, en charge des camps de réfugiés ou de déportés, ressentent le devoir de les accompagner au moment de leur rapatriement en Pologne. Du reste, la circulaire n° 1777/45 du 13 août 1945 609 , adressée par le recteur Cegielka aux prêtres polonais en France, les y oblige lorsqu’ils sont aumôniers de ces camps pour réfugiés ou déportés ; mais elle interdit aux autres prêtres d’organiser un éventuel retour au pays selon leur bon vouloir. La P.M.K. tient manifestement à conserver le contrôle du flux de ses effectifs. Quelques-uns s’apprêtent encore à quitter la France pour poursuivre leur sacerdoce dans d’autres pays de la diaspora polonaise. Toutes ces décisions provoquent d’importants mouvements au sein de la Mission : quand un prêtre est amené à quitter son poste, il faut bien essayer de le remplacer – parfois, lorsqu’aucune solution de remplacement ne peut être trouvée, le poste est déclaré vacant ; les nominations et mutations se succèdent donc à un rythme soutenu, et les listes nominatives éparpillées dans les archives ne décrivent pas toujours fidèlement l’état de la P.M.K. Un exemple significatif parmi d’autres : l’abbé Marian Majda est muté, en septembre 1945, de Montluçon à Soissons pour aider l’abbé Perlinski, puis il obtient un congé de trois semaines pour raison de santé à partir du 10 janvier 1946 ; il est ensuite nommé aumônier adjoint d’abord à Dechy dans le Nord puis, le 10 juin 1947, à Montceau-les-Mines, qu’il quitte au début de l’année 1948 pour rejoindre le poste du Creusot laissé vacant par le retour en Pologne de l’abbé Gora à la fin de 1947 610 .

 

Ce n’est qu’à partir de 1947 que les effectifs de la Mission catholique et le nombre de centres pastoraux desservis commencent à se stabiliser selon la répartition suivante 611 , même si l’on note encore en 1947 et 1948 quelques retours en Pologne de prêtres parfois expérimentés comme le doyen Mateuszek :

 

 

 

doyenné de Paris : doyen : poste vacant ; 59 prêtres.

 

siège de la P.M.K. : 5 prêtres (recteur : abbé Cegielka, secrétaire général : abbé Jacek Marian Dabrowski, rédacteur du journal de la Mission : abbé Kaszubowski, prêtres desservant l’église de la rue Saint Honoré : abbés Galezewski et Gutowski) ;

 

8 aumôniers en poste : à Caen, Couëron, Meaux, Reims, Sedan, Soissons, Cœuvres/Soissons, Troyes, (poste d’Amiens vacant) ;

 

2 prêtres dépendant de la curie épiscopale française : à Houdainville et Vez ;

 

8 prêtres assumant diverses tâches : aumônier de l’Institution Saint Casimir à Paris, responsables des congrégations religieuses masculines, prêtres à la disposition du Recteur pour la pastorale itinérante ;

 

17 prêtres dans des écoles : 1 à Houilles, à Lisieux et au Petit Séminaire de La Flêche, 6 à Chevilly, 4 à Osny et au Séminaire de la rue des Irlandais à Paris ;

 

19 prêtres étudiants.

 

 

 

doyenné du Nord : doyen : abbé Antoni Szewczyk (Bruay-en-Artois) ; 30 prêtres.

 

3 à Bruay-en-Artois ; 2 à Auby, Barlin, Calonne-Ricouart, Dechy, Mazingarbe et Nœux-les-Mines ; 1 à Billy-Montigny, Dourges, Harnes, Lens, Liévin, Méricourt, Montigny-en-Ostrevent, Oignies, Roubaix, Rouvroy, Sallaumines, Valenciennes, Waziers et Wingles ; 1 aumônier des étudiants de l’académie de Lille.

 

 

 

doyenné de l’Est : doyen : abbé Kazimierz Kwasny (Audun-le-Tiche) ; 15 prêtres.

 

14 aumôniers en poste à : Algrange, Auboué, Audun-le-Tiche, Creutzwald, Ensisheim, Hayange, Merlebach, Metz, Mulhouse, Strasbourg, Tucquegnieux (2 prêtres), Wittelsheim et Wittenheim, (poste vacant à Longwy-Gouraincourt) ;

 

1 aumônier à l’école des sœurs du Sacré Cœur de Jésus à Saint Ludan.

 

 

 

doyenné du Centre : doyen : abbé Wladyslaw Mateuszek (Les Gautherets) ; 15 prêtres.

 

9 aumôniers en poste à : Les Baudras, Carmaux, Decazeville, Les Gautherets, Le Creusot, Montceau-les-Mines, Rosières, Toulouse (2 prêtres) ;

 

1 prêtre en cure ;

 

1 prêtre en maison de retraite ;

 

4 prêtres dépendant de la curie épiscopale française : 2 à Brive, 1 à Cazalis (Gironde),1 à Luzech (Lot).

 

 

 

doyenné du Sud : doyen : abbé Waclaw Knapik (Beaulieu) ; 18 prêtres.

 

9 aumôniers en poste à : Abbaye de Cendras, Beaulieu, Hauteville, Les Brousses, La Ricamarie, Lyon, Saint Etienne, Saint-Eloy-les-Mines, Saint-Foy-les-Lyon ;

 

2 aumôniers dans des camps militaires à : Carqueiranne et Nice ;

 

2 prêtres assumant des tâches diverses : 1 aumônier des hôpitaux de la région lyonnaise, 1 aumônier des étudiants de l’académie de Grenoble ;

 

2 prêtres dans des institutions : 1 chargé de l’internat polonais de Nîmes, 1 au scolasticat oblat de Notre Dame des Lumières ;

 

1 prêtre dépendant de la curie épiscopale française : à Madie par Saignes (Cantal) ;

 

1 prêtre en cure ;

 

1 prêtre, résidant au Petit Séminaire de Neussargues dans le Cantal, dont nous n’avons pu déterminer avec exactitude la fonction.

 

 

 

A cette liste s’ajoutent encore deux prêtres polonais en Corse, dont l’un au moins est officiellement aumônier des Polonais en Corse. La brochure éditée en 1947 par la Mission catholique mentionne également, dans des rubriques séparées, les noms de deux prêtres polonais dépendant du diocèse de Nîmes, ainsi que ceux de douze prêtres du diocèse d’Arras et quatre du diocèse de Cambrai issus de l’immigration polonaise, tous en poste dans des paroisses françaises. Certains parmi les prêtres du diocèse d’Arras faisaient pourtant partie du cercle des séminaristes polonais créé au Grand Séminaire d’Arras dès 1929 ; après avoir accepté que les premiers séminaristes - fils d’ouvriers polonais, ordonnés prêtres avant la Seconde Guerre mondiale, rejoignent les rangs de la Mission catholique polonaise, l’évêché d’Arras a donc complètement modifié sa position, les difficultés rencontrées avec les abbés Przybysz et Glapiak à Oignies y sont peut-être pour quelque chose. Alors que nous avons repris dans le tableau statistique les prêtres des doyennés Paris, Centre et Sud en charge de paroisses françaises, qui rendent des services dans la pastorale itinérante polonaise ou s’occupent officiellement des ouvriers polonais de leurs secteurs respectifs, et qui figurent de ce fait dans les rubriques usuelles de la brochure de la P.M.K., nous ne l’avons pas fait pour les autres prêtres. En effet, mis à part l’un des prêtres du diocèse de Cambrai occasionnellement en contact avec des aumôniers polonais, aucun d’entre eux n’entretient de relation avec le clergé polonais. Du reste, la P.M.K. ne les mentionne même plus dans ses brochures ultérieures.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Une structure figée 612

 

 

Le centre pastoral ou la mission pastorale confiée à un prêtre par le Recteur de la Mission catholique polonaise constituent, comme depuis sa réorganisation au début des années 1920, l’unité de base de la P.M.K. Cette considération met automatiquement à l’écart les aumôniers militaires, qui ne relèvent pas de l’autorité du Recteur mais de l’abbé Michal Krysiak – représentant en France de l’évêque de l’armée polonaise. Il est même curieux que l’état au 1-er mars 1947 de la Mission catholique polonaise fasse apparaître, dans la liste du doyenné Sud, les noms de deux aumôniers militaires ; peut-être sont-ils simultanément aumôniers pour la population civile. Avec la liquidation des Forces polonaises en Occident, le rôle de ces aumôniers s’achève.

 

Les prêtres polonais en France sont regroupés en doyennés selon leur situation géographique, et doivent participer aux réunions convoquées régulièrement par les doyens. Le corps décanal subit quelques modifications au cours de la période étudiée. L’abbé Antoni Szewczyk, doyen du Nord depuis 1938, est remplacé le 1-er mars 1948 par l’abbé Alojzy Nosal de Roubaix. Le doyen de la région parisienne, Ludwik Makulec, après 17 années au service des immigrés polonais en France, part pour les Etats-Unis à la fin de 1946. Après une longue période de vacance, le poste est occupé par l’abbé Augustyn Galezewski, nommé le 1-er mars 1948 également ; celui-ci inaugure ses fonctions à la réunion du Conseil de la Mission du 6 avril et à celle du doyenné Paris du 20 avril 1948. A la demande du doyen Wladyslaw Mateuszek, le plus ancien des doyens en exercice, le doyenné Sud est divisé en deux à cause de son étendue : le doyenné Centre, regroupant les régions de Montceau-les-Mines et du Sud-Ouest de la France, avec toujours l’abbé Mateuszek à sa tête, et le doyenné Sud, comprenant les régions de Saint-Etienne, Lyon et le Sud-Est, avec l’abbé Waclaw Knapik à sa tête. En août 1948, l’abbé Wahrol est muté de Waziers dans le Nord aux Gautherets à la place de l’abbé Mateuszek, et lui succède simultanément comme doyen du Centre. Le doyenné de l’Est est celui où la Mission catholique a le plus souffert pendant la guerre ; cependant, dès que l’abbé Kazimierz Kwasny retrouve son poste à Audun-le-Tiche à la fin des hostilités, il prend la fonction de doyen devenue vacante à la suite de la mort de l’abbé Rogaczewski en camp de concentration, et une réunion de réorganisation a lieu le 10 octobre 1945. A la fin de 1947, lorsque l’abbé Kwasny devient recteur de la Mission catholique, il est remplacé au doyenné Est par l’abbé Wiktor Miedzinski.

 

Au sommet de la structure pyramidale, se retrouvent l’assemblée générale des prêtres comme organe consultatif, et le siège de la P.M.K. comme organe exécutif et centre décisionnel par l’intermédiaire du Conseil de la Mission. L’assemblée générale des prêtres polonais de France se tient une fois par an, vers la fin de l’année, en clôture des quelques jours de retraite spirituelle annuelle 613 . Les prêtres appartenant à des congrégations peuvent être dispensés de participer à la retraite, lorsque leurs congrégations respectives ont déjà organisé dans le courant de l’année une telle récollection ; par contre, tous sont invités à prendre part à l’assemblée générale. Le Conseil de la Mission se réunit la veille de l’assemblée générale, pour préparer l’ordre du jour de celle-ci, les points à discuter ou les directives à expliquer, les motions et résolutions, et aussi pour discuter des orientations générales de la P.M.K., par exemple dans le domaine de la vie associative de l’immigration. En 1948, le Conseil a tenu, avant la rencontre habituelle de fin d’année, une première réunion le 6 avril ; il semble que ce soit l’exception. La composition du Conseil est invariable : le recteur et le secrétaire général de la P.M.K., les doyens, le secrétaire général de l’Union des Associations catholiques polonaises, le rédacteur du journal de la Mission et, en 1949, l’aumônier du Congrès des Polonais en France, ainsi que parfois, selon l’ordre du jour, quelques prêtres spécialistes des questions traitées comme les directeurs des unions constituant le P.Z.K.

 

La Mission catholique polonaise a toujours pour siège les locaux de la rue Saint-Honoré à Paris, et elle est dirigée par un recteur. Après l’intérim assuré par l’abbé Wedzioch, avec un dévouement qui lui a valu l’admiration de tous ses confrères, l’abbé Cegielka retrouve ses anciennes fonctions à sa sortie du camp de concentration, dès le mois de juin 1945 614 . Il remplit cette tâche jusqu’en septembre 1947, lorsqu’il quitte la France. Les motifs et les circonstances de son départ ne sont pas très clairs 615 ; peut-être, ses opinions légalistes, sa sympathie pour le gouvernement polonais de Londres deviennent-elles gênantes à un moment où l’Eglise de Pologne est contrainte à la plus grande prudence dans ses rapports avec le monde politique, et qu’en France même, les milieux catholiques polonais vont s’efforcer d’écarter toute activité politique de la vie associative. En tout cas, son départ est quelque peu précipité, puisqu’il n’a pas de successeur désigné et que l’abbé Wedzioch est de nouveau chargé d’assurer un intérim du 17 septembre au 15 novembre 1947. A cette date, l’abbé Kwasny est promu recteur de la Mission catholique.

 

Le poste de secrétaire général de la P.M.K. est celui que les retours en Pologne et les mutations ont le plus perturbé. A l’abbé Bernard Pawlowski succède le 1-er février 1945 l’abbé Antoni Szymanowski, lui-même remplacé en avril 1945 par l’abbé Gerard Mizgalski. Rappelé par son évêque en Pologne, ce dernier est à son tour remplacé en août 1946 par l’abbé Jacek Marian Dabrowski. Enfin, en novembre 1948, c’est l’abbé Andrzej Soczowka qui devient secrétaire général. Les tâches de secrétariat sont assurées, à partir de mars 1947, par le frère Wladyslaw Szynakiewicz de la Société du Christ. Rue Saint-Honoré se trouvent encore les bureaux du journal de la Mission, Polska Wierna (La Pologne fidèle), ainsi que ceux de l’église polonaise adjacente. Les prêtres desservant l’église ont été :

 

en 1945 : les abbés Wlodzimierz Zimolag et Bernard Pawlowski,

 

en 1946 : les abbés Zimolag et Florian Deresinski,

 

à partir de 1947 : l’abbé Augustyn Galezewski avec, pour adjoints, l’abbé Marian Gutowski et, à partir du mois de juillet, l’abbé Zbigniew Delimat, tous deux membres de la Société du Christ.

 

Il semble qu’après la nomination des abbés Delimat et Gutowski à Bruay-en-Artois, le 1-er septembre 1947, l’abbé Galezewski soit resté seul pour s’occuper de l’église polonaise de Paris

 

La seule nouveauté dans la structure de la pastorale polonaise à l’étranger réside dans le transfert du rôle de ’protecteur de l’émigration polonaise’, confié en 1931 par le Pape Pie XI au primat Hlond et à ses successeurs, à un délégué résidant en Europe de l’Ouest 616 . Il s’agit donc en quelque sorte d’un échelon intermédiaire entre la Mission catholique en France et l’Eglise de Pologne, supérieur hiérarchique immédiat du recteur de la P.M.K. Dès le début de l’année 1945, prenant en considération l’arrestation du Primat par les Allemands, le Vatican confie en effet à l’évêque militaire Jozef Gawlina, par un courrier de la Congrégation pour les Affaires exceptionnelles du 8 février 1945, la direction de la Centrale d’Assistance religieuse pour les émigrés polonais, en liaison avec les évêques ordinaires des lieux d’implantation des émigrés. Puis, à la mort du cardinal Hlond le 22 octobre 1948, compte tenu de la situation difficile de l’Eglise en Pologne et de la tâche ardue qui attend le nouveau primat Stanislaw Wyszynski, le Vatican confie à nouveau, par courrier de la même congrégation en date du 28 janvier 1949, la même fonction à l’évêque Gawlina, mais tant que dureront les circonstances qui empêchent le Primat de prendre efficacement la tête de l’œuvre en question. Il s’agit cependant principalement d’un rôle de coordination entre les différentes missions catholiques polonaises existant dans les pays d’Europe de l’Ouest ; l’archevêque Gawlina n’intervient pas directement dans la gestion effective et l’organisation de ces missions. Il sert toutefois de relais entre la P.M.K. et l’Eglise de Pologne, notamment dans le domaine des nominations et des mutations des prêtres, et plus généralement des relations entre les prêtres polonais travaillant à l’étranger et leurs évêques en Pologne

 

 

 

 

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Un statut précaire

 

 

De même que la structure et l’organisation de la Mission catholique, le statut des prêtres polonais en France ne subit aucune modification entre 1945 et 1949. Et les relations entre les clergés français et polonais demeurent régies par le fragile Règlement de 1924, dont l’acceptation et l’application par les évêques français dépendent exclusivement de leur bonne volonté ; rien ne les y oblige. Ainsi, les prêtres polonais diocésains, qui ne sont que des aumôniers adjoints aux curés des paroisses françaises, restent soumis à une double dépendance hiérarchique : à l’autorité du recteur de la P.M.K., et à celle de l’évêque du diocèse français où ils exercent leur sacerdoce.

 

Il n’est pas étonnant que, dans ce contexte, les rapports entre les deux clergés continuent à poser souvent des problèmes délicats. En fait, tout dépend encore de la personnalité des uns et des autres, de leur volonté réciproque de collaboration harmonieuse ou au contraire d’hégémonie. Même s’il s’agit d’un cas extrême, l’exemple d’Oignies – Ostricourt, qui a déjà encombré les chancelleries des évêchés d’Arras et de Lille pendant la guerre, révèle bien les difficultés de compréhension et de communication entre les deux clergés. Le territoire de la région du Nord est à peine libéré de l’occupation ennemie que reprennent les tentatives polonaises pour dénoncer le règlement signé conjointement en avril 1943 par les évêques d’Arras et de Lille 617 . Une lettre du recteur Wedzioch au cardinal Liénart, du 16 novembre 1944, demande de rétablir les usages d’avant-guerre : enseignement du catéchisme et de la religion en langue polonaise, faculté de pouvoir administrer les baptêmes et les mariages en polonais, possibilité de disposer d’un deuxième aumônier. Une pétition des femmes polonaises de la concession minière adressée à l’évêque de Lille transite par l’intermédiaire du consul de Pologne à Lille, Czeslaw Bitner ; dans son courrier d’accompagnement, daté du 4 décembre 1944, celui-ci rappelle même l’existence du règlement de 1927, relatif à la vie religieuse sur le territoire de la Compagnie des Mines d’Ostricourt, que les Polonais aimeraient voir appliqué à nouveau. L’évêché maintient évidemment sa position et n’entend pas remettre en cause les dispositions de 1943. Tous les efforts de l’aumônier polonais et de la communauté catholique polonaise vont alors se conjuguer pour imposer de fait, puisque la chose est impossible de droit, l’assistance religieuse dans leur langue maternelle aux Polonais de la paroisse Saint Jacques d’Ostricourt. Les problèmes de compétences vont désormais se multiplier ; l’imbroglio sera d’autant plus grand que la paroisse Saint Jacques, située sur la commune d’Ostricourt, dépend de l’évêché de Lille, alors que l’aumônerie polonaise, sur le territoire d’Oignies, dépend de celui d’Arras. Les plaintes du curé de Saint Jacques recommencent à affluer à la chancellerie de Lille ; le problème du catéchisme et de la communion des enfants est le plus épineux : l’aumônier polonais, l’abbé Glapiak, envisage de faire célébrer, le dernier dimanche de mai 1945, la première communion dans le secteur du Pas-de-Calais qui lui est attribué, mais il incorpore dans son groupe des enfants polonais de la paroisse Saint Jacques qui ont déjà fait la première communion dans leur paroisse officielle avec le curé français ! Les parents préfèrent peut-être la solennité de la cérémonie polonaise, les enfants recevront donc deux fois le même sacrement. La visite au centre pastoral polonais d’Oignies, effectuée au milieu du mois de juillet 1945 par le recteur Cegielka accompagné de l’évêque Radonski de passage en France pour rejoindre la Pologne, sert de prétexte pour diffuser la rumeur du rétablissement des droits religieux pour les Polonais. Une longue polémique entre le cardinal Liénart et l’abbé Cegielka s’ensuit. Aux courriers du cardinal, du 22 août et du 4 octobre 1945, s’offusquant des rumeurs lancées parmi les Polonais d’Ostricourt, le Recteur répond que l’affaire a été portée à la connaissance du primat Hlond, car le règlement de 1943 est unilatéral, en contradiction avec celui de 1924 qui, lui, a été établi par les épiscopats polonais et français, et approuvé par le Pape Pie XI. C’est oublier que le règlement de 1924 ne résultait que d’une entente privée avec le cardinal Dubois de Paris et n’avait pas force de loi, et sans doute accorder au titre de ’protecteur de l’émigration polonaise’, attribué en 1931 par le Pape Pie XI au primat Hlond, une dimension que le Saint-Siège n’avait certainement pas prévue. Qu’importe, le cardinal Liénart reste intansigeant et, par courrier du 30 octobre 1945, confirme le maintien du règlement de 1943. Dans sa réponse du 17 novembre 1945, l’abbé Cegielka ne peut que s’incliner, mais il le fait visiblement à contrecœur.

 

En 1946, intervient dans cette affaire le chanoine Rupp, secrétaire de la Commission de l’épiscopat français chargée des Affaires religieuses concernant les étrangers, mais il n’ose s’opposer ouvertement à l’autorité du cardinal Liénart. Comme les plaintes du curé de saint Jacques sur l’abbé Glapiak continuent d’arriver à l’évêché tout au long de l’année 1947, notamment à propos du catéchisme encore, le cardinal retire les pouvoirs sacerdotaux à l’aumônier polonais. L’évêque Perrin d’Arras menace de faire de même en novembre 1947. L’abbé Glapiak se soumet donc et contresigne un texte du cardinal Liénart, daté du 5 décembre 1947, portant ’Règlement destiné à M.M. les Aumôniers polonais d’Oignies dans les paroisses du diocèse de Lille’, qui entérine celui de 1943. « Les aumôniers polonais d’Oignies (diocèse d’Arras) n’ont, en vertu de leur charge, aucun pouvoir de juridiction sur les Polonais habitant dans le territoire d’Ostricourt (diocèse de Lille) » (article 1). Ils ne peuvent en conséquence accomplir aucun acte religieux canoniquement du ressort des curés, sans l’autorisation expresse de ces derniers (article 2). Ils peuvent néanmoins assister aux baptêmes, mariages et enterrements des Polonais, et présideront les funérailles lorsqu’il s’agira de mineurs victimes d’accidents du travail ou de responsables d’associations polonaises (article 5). Les enfants polonais d’Ostricourt sont autorisés à suivre le catéchisme à la chapelle polonaise d’Oignies, à condition qu’ils suivent aussi celui de leur paroisse (article 3). En définitive, les seuls pouvoirs de l’aumônier polonais, qui ne nécessitent pas d’autorisation du curé français, sont de confesser les Polonais et de prêcher dans le diocèse de Lille (article 4), ainsi que de visiter les malades polonais d’Ostricourt et de leur administrer l’Extrême-Onction, mais sans rien décider pour les funérailles éventuelles (article 6).

 

En 1948, les relations entre les deux clergés ne s’améliorent guère, malgré les tentatives de médiation du doyen polonais du Nord, l’abbé Nosal. En fait, toutes les manifestations de la vie religieuse donnent prétexte à des réclamations de part et d’autre, le point de friction principal demeurant la question du catéchisme et de la communion solennelle. Au cours d’une réunion au presbytère de la paroisse Saint Jacques, entre les prêtres français – les abbés Vandame, Motte et Desmettre – et l’aumônier polonais, afin de régler à l’amiable les différends qui persistent entre clergé français et clergé polonais, l’abbé Glapiak se voit reprocher le fait d’accepter à ses catéchismes des enfants polonais d’Ostricourt qui ne suivent pas les catéchismes paroissiaux et sur lesquels le curé de Saint jacques n’a aucun contrôle, et de ne pas fournir la liste de ces enfants. L’aumônier polonais répond qu’il n’y a pas de mauvaise volonté de sa part, et qu’il rencontre lui-même une forte opposition de la part des parents. Pour convaincre ses confrères, il leur propose même de venir les rencontrer. La réunion se tient le 6 février 1949, et rassemble une centaine de personnes recrutées parmi les parents des enfants fréquentant le catéchisme polonais et les militants des mouvements religieux polonais, non seulement de la paroisse Saint Jacques mais de toute la concession minière d’Oignies. Si les prêtres français espéraient pouvoir expliquer aux Polonais les rudiments du droit canonique relatif à la paroisse, le discours introductif du président de séance – militant laïc polonais – leur ôte très vite toute illusion en orientant les débats dans un sens patriotique et nationaliste : face à la poussée matérialiste et soviétique qui s’exerce en Pologne, il y a nécessité de maintenir en France un foyer ardent de sentiment patriotique, et l’éducation religieuse tient évidemment un rôle primordial dans la préservation des valeurs nationales polonaises. Et pendant près de deux heures, devant les prêtres français qui ne s’attendaient certainement pas à cette tournure des événements, les témoignages se succèdent et se répètent : les ouvriers immigrés vivent en France mais tiennent à rester intégralement Polonais ; ils doivent être évangélisés par des Polonais ; pourquoi leur a-t-on enlevé ce droit promis à leur installation en France ? ; ils demandent le rétablissement des coutumes d’avant-guerre, et la Chapelle polonaise doit être le centre de la vie religieuse des Polonais, non seulement pour les catéchismes, mais aussi pour les baptêmes, les mariages, etc. Interrogé à propos du règlement du 5 décembre 1947, dont la plupart des participants apprennent ainsi l’existence, l’abbé Glapiak répond qu’il l’a signé, ’obligé’ par le Recteur de la Mission catholique. La salle s’écrie alors qu’elle ne peut céder à cette pression, et décide de demander une audience à l’évêque de Lille.

 

L’incompréhension demeure totale. Comme le souligne fort justement l’abbé Henri Desmettre dans son rapport sur la réunion du 6 février 1949 618 , la vraie source du conflit réside dans l’opposition entre les aspects ’psychologique’ et ’canonique’ de la question. S’il reconnaît, d’un point de vue que l’on pourrait qualifier de sentimental, la légitimité des revendications polonaises, l’abbé Desmettre insiste cependant sur le côté juridique. Pour lui, « le nationalisme outrancier » des Polonais, « encore aiguisé par la situation douloureuse de la mère-Patrie, ne leur permet pas de voir l’autre aspect du problème, tout aussi important, à savoir : la structure institutionnelle de l’Eglise et la primauté de la paroisse ». Il ne peut également être question d’un retour aux anciennes dispositions, le règlement de 1924 ayant été souvent appliqué en dépit des lois les plus élémentaires du droit canonique, alors que celui de 1947 est conforme aux exigences du code. C’est, pour l’auteur du rapport, ce que l’aumônier polonais aurait dû expliquer à ses fidèles, « au lieu de se poser en victime » et d’entretenir « chez eux un complexe de nationalisme persécuté ».

 

En fait, Français et Polonais impliqués dans ce problème ne parlent pas de la même chose : pour les uns, sentiment religieux et sentiment national unis dans un même effort pour conserver une indéfectible fidélité aux valeurs qui constituent la base de leur identité propre ; pour les autres, nécessité de se plier aux lois et aux exigences de l’institution pour en respecter la dimension universelle. Et les tracasseries quotidiennes à Ostricourt reprennent leur cours habituel : la question de la communion solennelle des enfants fait une nouvelle fois l’objet d’une pétition adressée à l’évêché de Lille le 19 avril 1949. Au bas de la pétition figurent les sceaux et les signatures des délégués de 17 associations polonaises de la concession ; pour faire bonne mesure, tous sont là : les mouvements catholiques bien sûr, et aussi le comité local de l’Union centrale des Polonais – en opposition pourtant à la fédération catholique, la chorale locale, les Anciens Combattants, la section du P.O.W.N. et celle des ouvriers F.R.E.P., les scouts, et encore la troupe de théâtre amateur Le Gai Poméranien (Wesoly Pomorzanin), le club de motocyclistes La Mouette (Mewa) et le club de football du Rapid. L’union ne fait-elle pas la force ?

 

Lassé, l’abbé Glapiak s’en va en septembre 1949. Il est remplacé par l’abbé Bronislaw Wiater, de la congrégation des Pallottins, auquel l’évêché de Lille adresse dès le 1-er octobre des remarques visant à faire respecter les dispositions du règlement de 1947. Le problème n’est pas réglé pour autant.

 

L’écho des difficultés rencontrées dans les relations avec le clergé français se retrouve encore au cours des réunions des prêtres polonais 619 . Ainsi par exemple, le 26 mars 1946, le doyenné Est s’inquiète des déclarations des évêchés de Metz et Nancy, selon lesquelles le travail des aumôniers polonais doit se concentrer exclusivement sur les personnes âgées, et ne doit pas concerner les jeunes et les enfants. Même inquiétude en janvier 1947 au doyenné Nord, à propos des souhaits de l’épiscopat français relatifs au rapprochement entre les organisations de jeunesse polonaise – K.S.M.P. – et française – J.O.C., et à l’alignement du catéchisme polonais sur les normes françaises. Les prêtres polonais déclarent défendre la jeunesse face à « l’esprit d’annexion » 620 du clergé français. A chaque fois, le Recteur insiste sur le fait de ne céder sur aucun point du Règlement de 1924 ; faute de mieux, la P.M.K. se retranche derrière les dispositions de ce texte qui, rappelons le encore, n’a aucune force de loi du point de vue du droit canon. A la réunion annuelle des prêtres polonais, le 12 novembre 1948 à Clamart, le chanoine Rupp, délégué de l’épiscopat français pour la pastorale des émigrés, les assure cependant de la bienveillance des évêques pour le travail sacerdotal qu’ils accomplissent. Tout en reconnaissant que peuvent se produire, ici ou là, des problèmes avec les curés français, le chanoine les qualifie d’affaires secondaires et purement personnelles dont il ne faut pas s’offusquer outre mesure. Un contact direct de la Mission et des prêtres polonais avec les évêques français devrait, selon lui, résoudre bon nombre de difficultés.

 

Mais la question reste d’importance et d’actualité à tel point que, l’année suivante, elle figure à l’ordre du jour de la réunion annuelle des 6 et 7 octobre 1949 à Paris. Dans son exposé intitulé ’Notre tactique à l’égard des prêtres français’, l’abbé Majchrzak dresse une liste des sources de conflits entre prêtres polonais et français : le catéchisme, les cérémonies telles que les mariages et les enterrements, les honoraires et les quêtes, la ponctualité lorsque les deux communautés catholiques utilisent les mêmes édifices de culte, l’utilisation commune du matériel liturgique. Pour surmonter les problèmes, il recommande surtout à ses confrères d’user de gentillesse dans les rapports personnels : un « merci quand même » permet souvent de modifier l’attitude négative du prêtre français ; une invitation à un repas, une visite au doyen français, le maintien de contacts avec les prêtres français des environs, sont autant de possibilités de décrisper les relations. L’exposé ne soulève pas de grande discussion, les aumôniers polonais admettant peut-être qu’une telle attitude, emprunte d’humilité, devrait porter ses fruits. Mais lorsque, le second jour des délibérations, le chanoine Rupp les invite à s’exprimer sur les difficultés rencontrées dans la pratique quotidienne de leur sacerdoce, tant de prêtres veulent prendre la parole que, par manque de temps, il faut limiter le nombre des interventions. Dans son allocution, le chanoine réaffirme une nouvelle fois les bonnes dispositions de l’épiscopat français envers la pastorale polonaise, et met encore les difficultés de collaboration entre les deux clergés sur le compte de la simple faiblesse humaine et d’une probable incompréhension de la spécificité polonaise par les curés français. En cas de tension avec un confrère français, le prêtre polonais peut toujours s’adresser en toute confiance directement au chanoine qui promet d’intervenir avec bienveillance et efficacité. Personne n’est dupe ; le problème est loin d’être réglé.

 

Une difficulté supplémentaire vient, à partir de 1945, dégrader la situation des prêtres polonais dans la région du Nord – Pas-de-Calais. Avec la mise en application de la nationalisation des compagnies minières de cette région, ordonnée déjà par le décret du 13 décembre 1944, disparaissent les aides matérielles que les compagnies assuraient aux aumôniers polonais. Certes, tombe par la même occasion l’une des dépendances auxquelles étaient soumis les prêtres polonais pendant l’entre-deux-guerres, mais la contrepartie est importante : l’assistance matérielle des compagnies contribuait pour une large part à l’entretien des prêtres. Le recteur Cegielka s’alarme de la situation et entreprend des démarches auprès du gouvernement français. Il livre dans la circulaire n° 3277/45 du 20 novembre 1945, classée confidentielle 621 , le résultat de ses entretiens : les Houillères nationalisées du Nord – Pas-de-Calais sont dégagées, à partir du 1-er décembre 1945, de toute obligation à l’égard des aumôniers polonais, afin de se conformer à la législation française, mais le gouvernement, désireux de maintenir les prêtres polonais à leur poste, versera mensuellement au Rectorat de la Mission catholique la somme correspondant aux salaires des aumôniers de la région du Nord. L’arrangement demeure favorable au clergé polonais, mais il est assez vite dénoncé par les autorités françaises. Au Conseil de la Mission qui se tient le 7 novembre 1946 622 , le Recteur annonce que les Houillères nationales refusent de payer la subvention à la P.M.K., dont il attribuait 2 500 F. par mois à chaque prêtre de la région du Nord, et estime que, malgré les démarches entreprises, les chances de faire rétablir le paiement de cette subvention sont quasiment nulles.

 

La situation financière du siège de la P.M.K. n’est guère reluisante également. Même de manière irrégulière, le gouvernement polonais de l’entre-deux-guerres octroyait néanmoins des subsides qui étaient toujours bienvenus dans le budget très serré de la Mission. A partir de 1945, il n’est pas question bien entendu de subvention de la part du gouvernement de Varsovie ; quant au gouvernement polonais de Londres, il est très vite aux prises avec ses propres difficultés de financement, et rien n’indique qu’il ait été sollicité par la P.M.K. Par contre, l’aide apportée par l’épiscopat polonais en la personne du primat Hlond demeure. Le montant total de celle-ci n’est pas précisé ; mais les dépenses de plus en plus importantes que doit couvrir le don du Primat, ce dont le recteur Cegielka s’inquiète au cours de la même réunion du Conseil de la Mission, en donnent une idée :

 

200 000 F. par mois pour le journal Polska Wierna, 160 000 F. par mois pour les besoins de la pastorale y compris les allocations aux prêtres du Nord, 100 000 F. par mois pour l’action du comité Caritas.

 

Il faut en conséquence trouver d’autres sources de financement. Dans le courant de l’année 1947 probablement 623 , est instaurée l’obligation pour les prêtres polonais d’envoyer à la P.M.K. le produit de la quête effectuée le premier dimanche de chaque mois. Mais comment un prêtre en charge d’une communauté un peu faible numériquement, ou affecté à la pastorale itinérante, pourrait-il contribuer efficacement au développement d’un tel type de trésorerie ? Il semble donc que cette disposition ait surtout concerné les prêtres à demeure dans les grands centres industriels. De toute façon, cette contribution donne de faibles résultats : 102 386 F. pour les mois de janvier à octobre 1948, utilisés pour aider les centres pastoraux les plus nécessiteux, accorder des subventions exceptionnelles ou des prêts lors d’une mutation ou de la prise de fonction d’un nouveau centre, couvrir les frais de la pastorale itinérante 624 . Le solde de cette caisse particulière au début du mois de novembre 1948 s’élève à 5 636 F. De la comparaison des chiffres de 1948 et des buts assignés à cette caisse, ne serait-ce que seulement la couverture des frais liés à la pastorale itinérante, il ressort qu’à ce moment-là la Mission avait certainement cessé de payer l’allocation mensuelle aux prêtres de la région du Nord. Il n’est donc pas exagéré d’affirmer qu’alors l’entretien des aumôniers polonais repose presque entièrement sur la générosité des fidèles. Pour les mois de janvier à septembre 1949, le montant des quêtes mensuelles au profit de la P.M.K. s’élève seulement à 76 239 F., utilisés exclusivement pour secourir les prêtres dans le besoin dont l’un en maison de retraite, et rembourser les frais de transport. Le solde, au début d’octobre 1949 625 , est de

 

8 812 F. Ces données semblent bien confirmer la remarque précédente.

 

Un problème nouveau apparaît encore à la réunion annuelle des prêtres en octobre 1949 à Paris : la cotisation à une caisse d’assurance maladie et de retraite. Signe des temps sans doute : jusqu’à un passé récent, la plupart des prêtres bénéficiaient de la protection des compagnies minières ou industrielles, et leur séjour en France se limitait à quelques années ; même ceux qui exerçaient en France depuis longtemps comptaient certainement sur un retour en Pologne, au moins au moment de la retraite. En 1949, la vague de retour des prêtres libérés des camps, les rappels par les évêques polonais, s’ils n’ont pas cessé complètement, n’ont plus en tout cas la même ampleur qu’au cours des années 1945 et 1946. En Pologne, la lutte des autorités contre l’Eglise s’est intensifiée. Dans ces circonstances, certains prêtres sont sans doute amenés à penser qu’ils resteront en France bien plus longtemps que prévu, voire même définitivement ; il faut donc prévoir l’avenir et le moment de la cessation d’activités. Les discussions animées et les projets les plus divers présentés pendant l’assemblée, le plus sérieux étant tout simplement l’affiliation aux caisses diocésaines françaises, témoignent de la sensibilisation à ce problème. Le recteur Kwasny clôt la discussion en constatant qu’aucune solution n’a été adoptée ; la Mission étudiera les différentes possibilités et en informera ses membres. Le règlement de la question est ainsi remis à plus tard.

 

 

 

 

 

 

 

 

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L’organisation particulière des congrégations religieuses masculines

 

 

Timide avant la seconde guerre mondiale malgré les efforts déployés par les instances ecclésiastiques, en particulier par le cardinal Hlond, la présence des congrégations religieuses masculines au sein de la Mission catholique polonaise en France s’est considérablement renforcée au cours de la guerre. L’arrivée des prêtres libérés des camps de concentration a aussi amené un certain nombre de prêtres réguliers, c’est-à-dire soumis aux règles d’une congrégation. A la fin des hostilités, se pose la question de leur avenir, comme pour tous les membres de la P.M.K. Des engagements dans l’armée polonaise à l’Ouest, nombreux par exemple chez les Oblats de Marie Immaculée comme nous l’avons vu, permettent de régler momentanément le problème. Quant à un retour en Pologne ou à une poursuite des activités en dehors du pays, la décision incombe aux responsables de leurs congrégations respectives.

 

Mais dans la deuxième éventualité, un problème supplémentaire de droit ecclésiastique est alors soulevé. Pour un prêtre séculier, l’engagement au sein de la Mission s’effectue de manière assez simple. Muni de l’autorisation de l’évêque polonais dont il dépend, il se voit attribuer un poste par le Recteur, et il est alors soumis à la double autorité du Recteur et de l’évêque français du diocèse où il a été nommé. Pour un prêtre régulier, aucune autorisation épiscopale n’est nécessaire puisqu’il ne dépend pas d’un évêque ; il faut en revanche l’accord de ses supérieurs de congrégation. En France, il est soumis à la même double autorité précédemment citée. Mais en plus, il reste encore dépendant de la hiérarchie de sa congrégation qui peut éventuellement le rappeler en fonction de ses besoins propres. Il reste aussi soumis à l’observation des règles de son ordre religieux, notamment des règles de vie commune ou de pratiques spirituelles communes. Comment les respecter en étant en France alors que la structure hiérarchique de la congrégation est basée en Pologne ? Il y a bien la solution d’un transfert vers la structure française équivalente. C’est ce qui s’est passé pendant la guerre avec les Oblats polonais du scolasticat de Notre-Dame des Lumières, incorporés après leur ordination à la province oblate du Midi de la France tout en étant regroupés dans des districts propres.

 

En 1945, cette solution ne satisfait pas les Polonais ; et chaque groupe suffisamment nombreux de prêtres appartenant à une congrégation donnée, va s’efforcer d’obtenir de sa hiérarchie la création d’une entité polonaise spécifique en France.

 

Dès le mois de décembre 1945 626 , les Oblats polonais en France demandent à l’Administration générale de la congrégation l’érection d’une province polonaise à l’étranger. Une propriété comprenant une villa de deux étages entourée d’un parc et d’un jardin, est même achetée dans cette intention à La Ferté-sous-Jouarre (Seine-et-Marne), à une soixantaine de kilomètres à l’est de Paris. Le 1-er mai 1946, s’y installent les pères Kubsz et Stolarek, suivis bientôt des pères Cieply et Miczko. Au mois d’août 1946, se tient à La Ferté la première réunion des Oblats polonais en France. Informés du peu d’enthousiasme de l’Administration générale pour la création d’une province polonaise à l’étranger, les pères oblats se mettent d’accord pour demander la fondation d’un district polonais en France. Cette solution est retenue par les autorités de la congrégation qui, par un acte du 4 septembre 1946, érigent un district polonais regroupant les 26 pères travaillant en France, dirigé par le père Karol Kubsz mais dépendant de la province de Pologne. C’est donc dans une atmosphère de confiance quant aux nouvelles perspectives de travail pastoral, et d’émotion puisque la cérémonie est la première du genre depuis le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, qu’en novembre 1946 à La Ferté, les Oblats polonais de France renouvellent leurs vœux religieux à l’issue d’une retraite spirituelle menée par l’abbé Luczak.

 

Puis, à la suite des démarches du cardinal Hlond pour confier la direction de la Mission catholique polonaise en Belgique à la congrégation oblate, les limites du District polonais de France vont être élargies aux territoires de la Belgique et du Luxembourg. En prévision de la nomination, en décembre 1947, du père Kubsz au poste de recteur de la P.M.K. de Belgique, le Conseil provincial de Pologne, réuni le 23 août 1947, confie au père Konrad Stolarek la fonction de supérieur du District, le père Kubsz restant, après son installation à Bruxelles le 1-er janvier 1948, le supérieur religieux des Oblats de Belgique. La nouvelle structure s’étend alors d’année en année à de nouveaux postes en France, en Belgique et au Luxembourg. Le succès de l’expérience et la difficulté de maintenir les contacts avec la Pologne vont provoquer une décision de l’Administration générale qui fortifiera la situation juridique des Oblats polonais en France. Le 10 mai 1949, le District est détaché de la province de Pologne et placé sous la dépendance directe du Supérieur général.

 

Le groupe des Pallottins, déjà bien présents en France avant et pendant la guerre, avec notamment le recteur Cegielka, s’agrandit encore après guerre 627 . Des prêtres et des frères de la congrégation, libérés des camps, sont dirigés vers la France en 1945. D’autres les rejoignent en 1947, après la fin de leurs études en Italie ou leur démobilisation des forces armées polonaises. En prévision d’un futur accroissement des effectifs, le 1-er août 1946, la délégation temporaire de la province polonaise en France est élevée par l’Administration générale de la congrégation au rang de Régie des Pères pallottins polonais en France ; l’abbé Bronislaw Wiater en est le premier supérieur. En décembre 1946, donc dix ans à peine après l’arrivée des premiers Pallottins au service des immigrés polonais en France, la Régie compte déjà 22 pères et 4 frères. L’une de ses premières préoccupations est de s’assurer à Paris la propriété d’une résidence ; celle-ci devrait servir de centre administratif à la disposition des différents postes pallottins pour la réalisation de leurs activités (organisation de colonies de vacances, retraites spirituelles, cours d’action catholique, etc…), de centre d’organisation de l’activité missionnaire (pastorale itinérante, missions populaires), de centre d’édition et de rencontre. Dès 1946, les Pallottins acquièrent une petite maison, au numéro 21 de la rue Bargue, qui se révèle vite trop petite pour les activités envisagées. Aussi achètent-ils en 1947 une demeure au 25 de la rue Surcouf, promise à un beau rayonnement au sein de la communauté polonaise en France.

 

Malgré la demande pressante d’envoyer des prêtres en France, adressé en août 1946 par son fondateur, le cardinal Hlond, au Père supérieur Posadzy de la Société du Christ, seuls deux pères de la congrégation s’y trouvent en 1945 et 1946, cinq pères et deux frères en 1947, six pères en 1948. La faute en incombe aux autorités polonaises de Varsovie qui refusent aux prêtres volontaires de la congrégation le passeport et l’autorisation de quitter le territoire national polonais. Aussi, aucune structure particulière pour la congrégation ne sera mise en place en France dans l’immédiat ; ce n’est qu’après 1950, et même après 1956, au moment où les effectifs de la congrégation en France vont considérablement se renforcer, qu’une telle structure propre verra le jour. Pour l’instant, à partir de mars 1947, l’abbé Jozef Grzelczak remplit les fonctions de délégué en France du Supérieur général de la Société 628 .

 

Les Lazaristes polonais, sans doute la congrégation la plus anciennement implantée en France, puisque l’abbé Szymbor, recteur de la Mission catholique de 1922 à 1929, faisait partie de la Congrégation des Missionnaires de Saint Vincent de Paul, ont également un supérieur en la personne de l’abbé Wiktor Bieniasz ; mais ils ne développent pas non plus de structure particulière, et la dizaine de membres de la congrégation en poste en France reste directement intégrée à la Mission.

 

D’autres congrégations sont encore présentes en France, mais chacune en petit nombre. Certains de leurs membres, comme ceux de la congrégation des Missionnaires de la Sainte Famille, étaient déjà là avant guerre. D’autres, les Salésiens par exemple, le plus souvent anciens prisonniers des camps de concentration, arrivent en France pour se soigner ou terminer leurs études ; ils attendent les décisions que prendront à leur égard leurs supérieurs religieux et, dans l’attente, se joignent à la pastorale menée par la P.M.K. Il est évident que l’autorité de la Mission sur les membres de ces congrégations minoritaires est toute relative, en tout cas beaucoup plus fragile que celle pouvant s’exercer sur les Oblats, les Pallottins ou les Sociétaires du Christ. En effet, les immigrés polonais en France n’entrent pas dans le cadre du programme principal d’action missionnaire de ces congrégations ; il n’est donc pas question de créer de structure propre en France, leurs représentants y sont d’ailleurs trop peu nombreux. Aussi, lorsque le besoin s’en fait sentir, les autorités supérieures rappellent leurs prêtres ; et le Recteur de la Mission n’a aucun moyen de s’y opposer, il ne peut même pas compter sur l’appui d’un quelconque responsable de la congrégation en France qui pourrait plaider la cause de la Mission auprès de ses supérieurs.

 

Néanmoins, la P.M.K. trouve incontestablement, avec l’engagement de tous ces prêtres réguliers, un appoint appréciable, même s’il s’avère parfois temporaire. Leur apport sera présenté, dans le chapitre suivant, dans le cadre général de la pastorale de la Mission catholique polonaise.

 

 

 

 

 

 

 

 

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LA FEDERATION DES ASSOCIATIONS CATHOLIQUES

 

 

 

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La réorganisation de 1945

 

 

Nous avons vu, à la fin de la deuxième partie, comment, à la suite de la réunion du clergé du 13 décembre 1944 à Lens et de celle de son Conseil supérieur le 7 janvier 1945, l’Union des Associations catholiques polonaises se trouve prête à fonctionner de nouveau : les postes de directeurs des unions constituant le P.Z.K. et leurs bureaux respectifs sont pourvus, un calendrier administratif a été mis au point. Il ne reste plus, au début de l’année 1945, qu’à le mettre en pratique pour réveiller ainsi toute la structure de la fédération, du haut en bas de l’échelle.

 

A la base, les sections locales retrouvent rapidement l’habitude de se réunir et reprennent leurs activités. C’est ainsi que, par exemple, réorganisé en février 1945, le district Bruay-en-Artois de la jeunesse K.S.M.P. masculine est en mesure d’organiser une première manifestation publique dès le 6 mai 1945. La réorganisation au niveau local, qui s’effectue par la tenue des assemblées générales des sections, se déroule non seulement dans la région du Nord, mais s’étend bien à la France entière, comme le montre une enquête du secrétariat général du P.Z.K. Pour préparer l’assemblée générale de la fédération, celui-ci demande en effet aux aumôniers, dans une circulaire du 16 juillet 1945, de dresser l’état des mouvements catholiques de leurs centres pastoraux. Les réponses conservées dans les archives 629 sont fragmentaires, il n’est donc pas possible de donner de résultats globaux ; elles permettent toutefois de mesurer l’étendue de la réorganisation. Nous en citons ci-après quelques exemples pris dans différentes régions de France.

 

Beaucoup de courrier concerne bien entendu le Nord – Pas-de-Calais, et certaines paroisses affichent déjà des statistiques impressionnantes. Par exemple, l’état des associations catholiques du centre pastoral de Bruay-en-Artois se présente au 27 juillet 1945 de la manière suivante :

 

sociétés masculines :

 

Ste Barbe à Bruay : 153 membres

 

Ste Barbe à Divion : 58

 

St Adalbert à Haillicourt-6 : 51

 

Ste Barbe à Houdain : 112

 

total : 374 membres ;

 

Confréries du Rosaire :

 

Bruay : 257 membres

 

Divion : 149

 

Haillicourt-2 : 68

 

Haillicourt-6 : 493

 

Houdain : 449

 

total : 1 416 membres ;

 

jeunesse féminine :

 

Bruay : 106 membres

 

Divion : 45

 

Haillicourt-2 : 24

 

Houdain : 40

 

total : 215 membres ;

 

jeunesse masculine :

 

Bruay : 25 membres

 

Divion : 37

 

Haillicourt-2 : 28

 

Haillicourt-6 : 30

 

Houdain : 20

 

total : 140 membres ;

 

chorales paroissiales :

 

’Ste Cécile – Wanda’ : 125 membres

 

’Moniuszko’ : 68

 

Haillicourt-2 : 52

 

total: 245 membres ;

 

associations d’enfants :

 

patronage de Sœur Kazimiera : 150 filles et garçons

 

patronage des sœurs du Sacré Cœur : 83 filles

 

patronage à la chapelle polonaise : 64 garçons

 

Divion : 167 filles et garçons

 

total : 464 membres.

 

Cela représente un total de 2 854 personnes affiliées au mouvement catholique. Mais le rapport indique aussi que des jeunes appartenant au K.S.M.P. sont également membres des chorales paroissiales ; il y a donc lieu de diminuer un peu l’effectif total, l’ordre de grandeur devant probablement se situer aux environs de 2 600 adhérents.

 

 

 

Etat du centre pastoral de Billy-Montigny au 1-er août 1945 :

 

Billy-Montigny : société Ste Barbe : 19 membres

 

Confrérie du Rosaire : 97

 

K.S.M.P. féminin : 41

 

chorale paroissiale : 35 ;

 

Montigny-en-Gohelle : société Ste Barbe : 21

 

Confrérie du Rosaire : 70

 

K.S.M.P. féminin : 25

 

K.S.M.P. masculin : 30

 

Croisade des enfants : 60 ;

 

total : 398 adhérents.

 

 

 

Etat du centre pastoral de Waziers au 30 juillet 1945 :

 

Notre-Dame à Waziers : société St Joseph : 85 membres

 

Confrérie du Rosaire : 350

 

K.S.M.P. féminin : 16

 

K.S.M.P. masculin : 21

 

chorale ’Ste Cécile’ : 40

 

Croisade des filles : 60

 

Croisade des garçons : 40 ;

 

Ste Rictrude à Frais-Marais : société Ste Barbe : 30

 

Confrérie du Rosaire : 40

 

chorale ’Ste Cécile’ : 30 ;

 

total : 712 adhérents.

 

 

 

Les autres régions industrielles ne sont pas en reste. En voici quelques exemples :

 

Etat du centre pastoral de Montceau-les-Mines au 29 juillet 1945 :

 

La Saule : société St Stanislas : 28 membres

 

Confrérie du Rosaire : 65

 

K.S.M.P. féminin : 62

 

K.S.M.P. masculin : 14

 

chorale paroissiale : environ 45

 

cercle des enfants de chœur :10 ;

 

Bois du Verne : société St Joseph : 30

 

Confrérie du Rosaire : 45

 

K.S.M.P. féminin : 35

 

K.S.M.P. masculin : 23

 

chorale paroissiale : 37

 

cercle des enfants de chœur :13 ;

 

Ste Marguerite : K.S.M.P. féminin : 25

 

K.S.M.P. masculin : 15

 

chorale paroissiale ’St Jean’ : 32 ;

 

Blanzy : chorale paroissiale : 12 ;

 

total : 491 adhérents.

 

 

 

Etat du centre pastoral de La Ricamarie au 28 juillet 1945 :

 

société Ste Barbe : 34 membres

 

Confrérie du Rosaire : 63

 

K.S.M.P. féminin : 37

 

K.S.M.P. masculin : 19

 

Croisade des enfants : 60

 

total : 213 adhérents.

 

 

 

Etat du centre pastoral de Saint-Eloy-les-Mines au 27 juillet 1945 :

 

confréries du Rosaire : 30 membres à Saint-Eloy-les-Mines

 

30 à Montjoie

 

15 à Montluçon

 

15 à Noyant d’Allier ;

 

chorale paroissiale à Montjoie : 15 ;

 

total : 105 adhérents.

 

 

 

Etat du centre pastoral de Longwy – Gouraincourt au 26 juillet 1945 :

 

confréries du Rosaire : Bouligny : 25 membres

 

Joudreville : 33

 

La Mourière : 15

 

Le Mont-Bonvillers : 45

 

Hussigny :14

 

chorales paroissiales : Joudreville :12

 

La Mourière :10

 

Hussigny : 8

 

total : 162 adhérents.

 

 

 

Ces quelques chiffres montrent bien que les centres industriels bénéficient d’une assise, bâtie avant la Seconde Guerre mondiale, suffisamment solide pour pouvoir relancer assez rapidement le mouvement associatif. Mais les situations restent très disparates ; et les rares commentaires accompagnant les réponses à cette enquête du secrétaire général du P.Z.K., font parfois état de difficultés de réorganisation. Par exemple, l’abbé Krusze de Saint-Eloy-les-Mines indique que les sociétés d’hommes et de jeunes sont seulement en train de renaître ; l’abbé Brzozowski de Longwy se plaint de la division introduite dans les colonies polonaises par les partisans du gouvernement de Lublin. De même, l’abbé Hojenski du Creusot fait part de la déstabilisation de ses paroissiens à la suite des difficultés rencontrées par la pastorale polonaise pendant la guerre ; et tous les courriers émanant de prêtres polonais en poste dans l’Est de la France montrent aussi les traces profondes laissées par la guerre dans la vie associative. Néanmoins, dans les régions industrielles de manière générale, malgré certaines difficultés bien compréhensibles, plus ou moins importantes selon les zones, les associations catholiques dans l’ensemble reprennent vie.

 

Par contre, les archives ne contiennent aucune réponse à l’enquête du P.Z.K. émanant de la région parisienne ou des zones rurales du Sud. Le seul courrier de l’abbé Purgol de l’Abbaye de Cendras ne laisse guère beaucoup d’espoir quant à un éventuel renouveau des sociétés catholiques. Il est certainement possible d’en déduire que les associations catholiques de ces territoires, rares du reste ou n’ayant pas établi de racines profondes avant la Seconde Guerre, éprouvent de sérieuses difficultés à se rétablir.

 

Après les sections locales, vient le tour des unions constituant le P.Z.K. 630 . Elles tiennent leurs assemblées générales à Lens au début du mois d’août : le 5 pour la jeunesse féminine, le 7 pour les Confréries du Rosaire, et le 12 pour la jeunesse masculine et les sociétés masculines d’adultes. Par contre, le mode de fonctionnement de l’Union des Associations d’Enfants diffère fortement de celui des autres groupements formant la fédération catholique, et ne nécessite pas la convocation d’une réunion particulière pour relancer ses activités : les militants catholiques redonnent vie tout naturellement dans les localités, dès que les conditions matérielles le permettent, aux patronages et différents cercles d’enfants. Les réunions plénières du début du mois d’août concernent essentiellement les sections du Nord de la France ; elles permettent néanmoins de faire le point sur les possibilités de chaque union, de redéfinir les buts et les idéaux, d’élire les bureaux. La composition de ceux-ci ne subit que très peu de modifications, surtout dans les organisations d’adultes dirigées depuis leur création ou presque par les mêmes personnes :

 

Union des Confréries du Rosaire :

 

Stanislawa Witkowska – présidente, Antonina Szypura – secrétaire, Anna Bruzi – trésorière,

 

Union des Sociétés catholiques d’Hommes polonais :

 

Franciszek Ratajczak – président, Feliks Rakowski – secrétaire, Jozef Michalak – trésorier,

 

Union de la jeunesse K.S.M.P. féminine :

 

Teresa Durczynska – présidente, Maria Kazmierczak – secrétaire, Irena Lapinska – trésorière,

 

Union de la jeunesse K.S.M.P. masculine :

 

Alojzy Ambrozy – président, Marian Wieczorek – secrétaire, Kazimierz Majcherek – trésorier.

 

De même, la répartition des postes de directeurs des unions reste pratiquement la même que celle élaborée au cours de la réunion du clergé de décembre 1944 à Lens :

 

l’abbé Szewczyk pour les Confréries du Rosaire,

 

l’abbé Jagla pour les sociétés masculines,

 

l’abbé Makulec pour les associations d’enfants.

 

Seules les fonctions de l’abbé Nosal sont modifiées : il conserve le secrétariat général de la fédération P.Z.K., mais transmet la charge de directeur des deux unions K.S.M.P. à l’abbé Mieczyslaw Januszczak, revenu en France après sa libération du camp de Dachau, nommé par le recteur Cegielka le 1-er juillet 1945 631 . L’abbé Januszczak retrouve ainsi un poste qu’il avait déjà occupé entre 1934 et 1936, au sein d’un groupement dont il avait assuré le secrétariat général de 1936 à 1938.

 

La nouveauté de l’après-guerre consiste en la création d’une sixième organisation aux côtés des cinq unions spécialisées constituant le P.Z.K. : il s’agit de l’Union des Chorales paroissiales (Zwiazek Polskich Chorow Koscielnych we Francji). Déjà avant la Seconde Guerre mondiale, en 1932 et 1936 notamment, le groupement catholique avait envisagé la création d’une structure propre aux chorales religieuses, et n’avait abandonné son projet qu’à cause de l’attitude négative de l’Union des Cercles de Chant. Trois arguments principaux sont maintenant avancés par le bloc catholique en faveur de cette création 632 : quelques chorales se sont inscrites à l’Union des Sociétés catholiques d’Hommes polonais, mais celle-ci ne peut répondre à tous leurs besoins (prêt de partitions, engagement de maîtres de chant pour plusieurs chorales, organisation de concerts, …), un regroupement spécifique s’avère donc indispensable ; l’action des chorales paroissiales pendant l’occupation a été déterminante pour sauvegarder l’esprit religieux et patriotique au sein de l’immigration, et il est nécessaire d’entretenir et de développer cette activité particulière ; enfin, l’Union des Cercles de Chant n’ayant pas encore été réactivée, les dirigeants catholiques se sentent contraints de promouvoir leur propre solution. Cependant, sans doute afin de tempérer les récriminations éventuelles de cette dernière union, la fédération catholique stipule que, dès la remise en état des cercles de chant, les chorales paroissiales collaboreront étroitement avec eux. L’assemblée constitutive de l’Union des Chorales paroissiales se tient à Lens le 5 août 1945 633 et enregistre l’adhésion de 28 chœurs, du Nord de la France en majorité mais aussi de Paris, Chaumont, Couëron, Montjoie, Bois du Verne, La Saule, Les Baudras et Montceau-les-Mines. Les statuts et un règlement intérieur sont adoptés ; un bureau est constitué : Kazimierz Majcherek (Divion) – président, Robert Goj (Calonne-Ricouart) – secrétaire, Feliks Salamon (Grenay) – trésorier. La fonction de directeur de l’union est confiée par le recteur Cegielka à l’abbé Gerard Mizgalski, ancien président de l’Union des Chorales paroissiales de l’archidiocèse de Gniezno – Poznan, arrivé en France après sa libération du camp de Dachau, qui remplit simultanément la tâche de secrétaire général de la Mission catholique polonaise.

 

Tous les rouages administratifs se mettent ainsi en place conformément au calendrier établi par le Conseil supérieur du P.Z.K. au mois de janvier 1945. L’assemblée générale du groupement catholique, le 26 août 1945 à Lorette, le jour même du pèlerinage traditionnel, va donc constituer le point culminant de la phase de réorganisation 634 . Le titre de la fédération reste celui adopté par l’Assemblée du 4 juin 1939 : Union des Associations polonaises catholiques (Polskie Zjednoczenie Katolickie – P.Z.K.) ; mais les statuts et le règlement intérieur sont une nouvelle fois modifiés pour entériner la décomposition du groupement en six unions spécialisées. Chacune d’entre elles se réunira chaque année en assemblée générale, alors que la fédération ne le fera que tous les trois ans. Les élections au bureau ramènent à la présidence l’un des fondateurs du P.Z.K., Jan Szambelanczyk. Sa démission en mai 1932 du poste de président du groupe catholique pour se consacrer davantage au Comité central des Polonais, n’avait pas empêché la défaite de ce dernier face à la volonté des autorités polonaises de l’époque de dominer la vie associative de l’immigration par le biais du Conseil d’Entente des Unions polonaises en France ; elle consacrait aussi la victoire des partisans du maréchal Pilsudski sur le courant nationaliste de Roman Dmowski. Sa réélection en 1945, alors qu’il est président d’honneur, place à la tête du groupement un homme imprégné de l’importance du mouvement catholique, persuadé de sa prépondérance au sein de l’immigration, marqué aussi par les événements de 1932 et 1933, et qui sera en conséquence, face aux deux autres orientations en concurrence pour gouverner les associations polonaises en France, un défenseur acharné des prérogatives du camp catholique. Les titulaires des postes de secrétaire et de trésorier demeurent Feliks Rakowski et Alojzy Ambrozy respectivement.

 

 

 

 

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Les districts

 

 

La fédération catholique est alors, d’un point de vue administratif, en état de fonctionner. Seuls les districts du P.Z.K. n’ont pas été tous réactivés. En fait, compte tenu de ce que les assemblées générales des unions se font dans le Nord, que tout leur appareil administratif s’y trouve et qu’elles y maintiennent des districts propres, la superposition d’une entité supplémentaire, en l’occurrence un district P.Z.K., selon le schéma :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

qui avait cours avant guerre, est maintenant jugée superflue. Aussi, aucun des districts P.Z.K. de la région du Nord, c’est-à-dire Lens, Bruay-en-Artois, Douai et Valenciennes, n’est réorganisé après la guerre.

 

Par contre, dans les régions géographiquement éloignées du centre administratif que constitue le Nord – Pas-de-Calais pour le groupement catholique, il est important de remettre en place les districts P.Z.K., véritables fédérations régionales de toutes les sections – féminines, masculines, de jeunes, d’enfants, et chorales , qui coordonnent leurs activités et organisent des manifestations communes. C’est le district Saint-Étienne qui, libéré le plus tôt de l’occupation allemande, se réorganise en premier. Une assemblée générale réunit, le 11 avril 1945 à Saint-Etienne même, 60 délégués représentant 25 associations 635 de Saint-Etienne et environs, Beaulieu, Roche-la-Molière et La Ricamarie. Le but est surtout de dresser l’inventaire des forces disponibles, et elles s’avèrent conséquentes :

 

9 confréries du Rosaire avec plus de 350 membres,

 

5 sociétés masculines, dont l’une – la Ligue catholique polonaise de Saint-Etienne Soleil-Marais – a mis sur pied une section théâtrale autonome, avec environ 160 membres,

 

4 sections de jeunesse féminine regroupant 100 membres,

 

3 sections de jeunesse masculine regroupant entre 50 et 60 membres,

 

2 associations d’enfants regroupant également entre 50 et 60 membres,

 

1 chorale avec environ 20 membres,

 

c’est-à-dire un total de 25 sections rassemblant environ 740 adhérents, l’effectif de 4 des 25 sections, non précisé dans le rapport, ayant été seulement estimé.

 

Un bureau est élu : Antoni Tomaszewski (Chambon-Feugerolles) – président, Michal Szostak (Saint-Etienne) – secrétaire, Franciszek Boniecki (Saint-Etienne) – trésorier,

 

auquel l’assemblée confie l’établissement d’un calendrier des activités du district pour l’année 1945. L’âme du district demeure cependant l’abbé Michal Babirecki, aumônier à Saint-Etienne et dans les cités avoisinantes – Grand-Coin, La Chana, Saint-Ennemond, La Talaudière, Villard ; il porte le titre de patron du district. Ce n’est que vers la fin de l’année 1945 que la Mission catholique polonaise officialise et conforte, lorsque les conditions le permettent, la position dominante d’un aumônier au sein de la structure d’un district P.Z.K., en nommant, sur le modèle des unions, un directeur de district. L’abbé Babirecki est ainsi confirmé au poste de directeur du district Saint-Etienne du P.Z.K. à la date du 1-er novembre 1945 636 . Vers la fin de l’année 1945, le renouveau du district est suffisamment important pour permettre l’organisation d’une manifestation commune, la célébration de la fête du Christ Roi le 28 octobre à La Ricamarie, en présence du recteur Cegielka 637 .

 

Le district I Montceau-les-Mines ne tarde pas non plus à se redresser. Dès le 5 août 1945, un rassemblement de la jeunesse K.S.M.P. réunit à Montceau-les-Mines 360 jeunes filles et 170 jeunes garçons 638 . La réunion de réorganisation administrative du district a lieu le 25 novembre 1945, mais les archives n’ont pas gardé la trace de son état à ce moment-là ; tout au plus , une information donne le nombre d’environ 2 000 adhérents au milieu de l’année 1946 639 . La difficulté principale du district réside dans la lutte d’influence que se livrent au sein des communautés polonaises de la région, les trois fractions regroupées respectivement autour du Conseil national des Polonais en France, de l’Union centrale des Polonais et de l’Union des Associations catholiques polonaises 640 . Le district I du P.Z.K. n’éprouve cependant aucun problème pour se démarquer par rapport au P.K.W.N., tant les conceptions idéologiques des deux groupements divergent ; et les dirigeants catholiques ne prennent pas part aux diverses réunions d’unification tentées par le P.K.W.N. au mois de juin 1945, malgré les affirmations lancées dans la presse de ce dernier. Par contre, une certaine confusion demeure en ce qui concerne les rapports entre les districts du P.Z.K. et du C.Z.P. En effet, les associations catholiques sont habituées depuis longtemps à collaborer localement avec certains mouvements membres de l’Union centrale comme le scoutisme. De plus, le président du district P.Z.K., Smektala, occupe simultanément la fonction de président du district C.Z.P. ; et il paraît s’impliquer davantage dans celle-ci. Aussi, au cours de l’assemblée générale du district catholique en 1946, les délégués adoptent une attitude ferme vis-à-vis des prétentions de l’Union centrale à dominer la vie associative de la région. Sous la conduite d’un nouveau président en la personne de Wladyslaw Kaim, de Montceau-les-Mines, le district P.Z.K. va désormais centrer ses activités et son fonctionnement autour de ses idéaux, en respectant uniquement les directives générales de la fédération catholique. A partir de 1948, Bronislaw Jedrosz, des Gautherets, occupe le poste de secrétaire et apporte une aide précieuse au président Kaim pour maintenir le district dans cette voie. La fonction de directeur du district est confiée à chaque doyen successif, l’abbé Mateuszek d’abord, puis à l’abbé Wahrol en août 1948.

 

Un courrier du 10 avril 1945 641 annonce la composition du bureau du district Paris ; il s’agit en fait de celui élu avant la guerre, en 1938 : Andrzej Reczek, Jan Chalupczak et Wladyslaw Pawelek. Une réunion du bureau a lieu le 8 décembre 1945 642 , mais la reprise paraît difficile : la nature essentiellement rurale de la majeure partie du territoire du district en est sans doute la cause, seules quelques associations dans la banlieue parisienne ou en province renaissent 643 . Pour insuffler un dynamisme nouveau, le recteur Cegielka nomme l’abbé Florian Deresinski au poste de directeur du district à compter du 1-er avril 1946 644 , mais celui-ci rentre bientôt en Pologne, et l’activité du district semble rester au point mort. Ce n’est qu’après de longues années de travail intensif à la base, mené en particulier grâce à l’énergie de Jan Chalupczak, que le district Paris retrouve une organisation cohérente. Une assemblée générale 645 , le 16 octobre 1949, dresse le bilan des sociétés adhérentes :

 

1 confrérie du Rosaire à Paris ;

 

9 associations masculines : Paris, Saint-Denis, Argenteuil, Dammarie-les-Lys (Seine-et-Marne), Villers-Saint-Paul (Oise), Amiens, Couëron (Loire-Inférieure), Potigny et Mondeville (Calvados) ;

 

l’association universitaire Veritas ;

 

6 groupes de jeunesse K.S.M.P. féminine : Paris, Saint-Denis, Argenteuil, Dammarie-les-Lys, Villers-Saint-Paul, et Mondeville ;

 

1 association d’enfants à Paris.

 

Un bureau est élu : Feliks Mikolajczak – président, Jan Chalupczak – secrétaire, Franciszek Marzec – trésorier. La tâche principale que lui confie l’assemblée, est de veiller justement à maintenir et resserrer les liens entre le district et les sections locales, trop facilement distendus par suite de la dispersion des sections à travers le territoire, et de favoriser le renouveau des associations qui ont suspendu leurs activités.

 

Dans l’Est de la France enfin, ni le district Metz, ni le district Alsace (Mulhouse) ne peuvent renaître en 1945. Sur ces territoires récemment libérés, beaucoup d’associations sont encore inactives ; il faut d’abord les réactiver avant de songer à la reconstitution des districts. C’est ce qui ressort par exemple du courrier adressé par l’abbé Neumann, aumônier à Tucquegnieux, en réponse à l’enquête de juillet 1945 du P.Z.K. 646 . Tout en déplorant le fait qu’il n’y ait pas à nouveau une autorité à la tête du groupement catholique régional, et qu’aucun doyen n’ait été désigné pour diriger les aumôniers polonais de la région, il reconnaît, en dressant la liste des sections existantes dans les communes qu’il dessert, qu’il y a d’abord un énorme travail à mener en profondeur à la base : à l’exception de cinq confréries du Rosaire rassemblant environ 130 membres, et d’un groupe de jeunesse féminine de 20 membres, nouvellement créé à Tucquegnieux, toutes les autres associations sont inactives ou seulement en phase de reconstruction ; et pour relancer l’activité de l’ensemble, il faudra vaincre l’indifférence générale et le sentiment d’abattement ambiant. Ce travail est néanmoins mené à bien en l’espace d’une année et, au milieu de 1946, les deux districts P.Z.K. de l’Est sont réorganisés.

 

La réunion du doyenné Est, le 26 mars 1946 à Metz 647 , est en effet consacrée en grande partie à l’Action catholique dans le doyenné. Les directeurs respectifs des districts VIII Metz et IX Alsace nommés en novembre 1945 648 , les abbés Neumann et Pachciarz, commentent les efforts déployés pour redonner vie au groupement catholique dans la région, et annoncent la reconstitution prochaine des structures laïques des districts. En mai 1946 649 , est d’abord reformé le district Alsace encore appelé district Mulhouse : il compte un total de 21 associations réparties en 3 confréries du Rosaire, 3 sociétés masculines, 7 groupes de jeunesse et 8 chorales ; le bureau élu à sa tête se compose de Blaszczyk de Wittenheim – président, Stanislaw Slazyk d’Ensisheim – secrétaire, et Jan Wolak de Wittenheim – trésorier. Le directeur du district demeure l’abbé Czeslaw Pachciarz jusqu’à son retour en Pologne à la fin du mois d’août 1947 ; il est alors remplacé par l’abbé Walenty Debski.

 

Le district VIII tient sa première assemblée générale d’après-guerre le 10 juin 1946 à Metz, et constate l’adhésion de 39 sections locales 650 :

 

22 confréries du Rosaire à : Bouligny dans la Meuse, Blénod-les-Pont-à-Mousson, Giraumont, Homécourt, Jœuf, Joudreville, La Mourière, Mancieulles, Mont-Bonvillers, Pont-à-Mousson, Trieux et Tucquegnieux en Meurthe-et-Moselle, Audun-le-Tiche, Cantebonne-Villerupt, Clouange – Rombas, Creutzwald, Hayange, Merlebach, Metz, Sainte-Marie-aux-Chênes, Stiring-Wendel et Thionville en Moselle,

 

avec un total de 892 membres ;

 

8 sociétés masculines à : Blénod-les-Pont-à-Mousson, Homécourt, Pont-à-Mousson, Tucquegnieux, Cantebonne-Villerupt, Creutzwald, Hayange et Ottange,

 

avec un total d’environ 200 membres ;

 

4 sections K.S.M.P. féminines à : Blénod-les-Pont-à-Mousson, Pont-à-Mousson, Tucquegnieux et Creutzwald,

 

avec environ 50 membres ;

 

2 sections K.S.M.P. masculines à : Pont-à-Mousson et Creutzwald,

 

avec environ 20 membres ;

 

3 chorales paroissiales à : Cantebonne-Villerupt, Creutzwald et Merlebach,

 

avec un total de 110 membres ;

 

soit près de 1 200 adhérents pour le district.

 

Le nouveau bureau est formé par : Stanislaw Piotrowski – président, Ignacy Krakowiak – secrétaire, et Antoni Horala – trésorier. L’abbé Ignacy Neumann, en France depuis 1935, originaire du diocèse de Poznan, est rappelé au milieu de l’année 1947 par son évêque en Pologne. A la date du 1-er septembre 1947 651 , il est libéré de sa paroisse et de ses fonctions de directeur du district VIII du P.Z.K.. A la même date, l’abbé Jan Wiatr est muté des Gautherets en Saône-et-Loire à Tucquegnieux en remplacement de l’abbé Neumann ; il lui succède également au poste de directeur du district mais à titre provisoire. Il semble qu’ensuite cette tâche ait été confiée à l’abbé Wiktor Miedzinski, doyen de l’Est dès la fin de l’année 1947 652 .

 

Ainsi, la structure du groupement catholique, établie avant la guerre selon le schéma rappelé au début de ce paragraphe, a été assez largement modifié. Dans les départements du Nord de la France, aucun des districts P.Z.K. n’ayant été réactivé, elle s’est simplifiée suivant l’organigramme :

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans les autres régions de France, à l’exception de celle du Centre, la structure est également différente du modèle de l’avant-guerre, même s’il convient de rappeler que ce modèle n’était pas scrupuleusement appliqué partout et toujours. L’organigramme dans ces régions est maintenant devenu le suivant :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Seul le district I Montceau-les-Mines a pu, semble-t-il, conserver l’ancienne structure, c’est-à-dire regrouper toutes les sections situées sur son territoire et appartenant à un mouvement donné, au sein d’un district d’union dépendant à la fois de l’union à laquelle il appartient et du district P.Z.K. Dans le district VIII Metz, le nombre important de confréries du Rosaire, 22 avec 892 membres en juin 1946, a également permis la constitution d’un district propre au Rosaire dirigé par Rozalja Jankowska de Thionville, Jadwiga Mieloszynska et Stanislawa Antczak de Metz.

 

 

 

 

 

 

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Les unions

 

 

Les deux unions rassemblant exclusivement des adultes, l’Union des Confréries du Rosaire et l’Union des Sociétés catholiques d’Hommes polonais, se caractérisent par une remarquable stabilité au niveau administratif, comme c’était du reste le cas pendant l’entre-deux-guerres. Elles tiennent chaque année leurs assemblées générales statutaires au cours desquelles les mêmes personnes sont réélues au bureau, les modifications n’intervenant qu’aux postes d’adjoints. Et au poste d’aumônier directeur, un seul changement est à noter au cours de la période étudiée.

 

Ainsi, l’abbé Antoni Szewczyk, directeur de l’Union des Confréries du Rosaire depuis septembre 1936, quitte sa fonction au début de l’année 1948 pour rentrer en Pologne à la fin de cette année. Il est remplacé à partir du 1-er mars 1948 par l’abbé Antoni Majchrzak, aumônier à Méricourt 653 . Les assemblées générales se tiennent toujours dans le Nord de la France 654 :

 

le 7 août 1945 à Lens, le 22 septembre 1946, le 31 août 1947 à Lorette, le 1-er août 1948 à Lens, le 25 septembre 1949 ;

 

et élisent au bureau :

 

en 1945, 1946, 1947 et 1948 :

 

Stanislawa Witkowska –présidente, Antonina Szypura –secrétaire, Anna Bruzi – trésorière,

 

en 1949 :

 

Stanislawa Witkowska, Antonina Szypura, Gertruda Lepczynska – trésorière.

 

L’union se décompose en districts : Lens, Bruay-en-Artois, Douai, Valenciennes, Montceau-les-Mines et Metz, menant des activités propres, dirigés par des bureaux élus chaque année par une assemblée générale et assistés par un aumônier directeur de district d’union. Les autres sections locales, dans les régions de Paris, Saint-Etienne et en Alsace, entrent directement dans la composition des districts de la fédération P.Z.K. Les archives du groupement catholique sont très discrètes quant au nombre de membres des confréries du Rosaire ; les estimations trouvées situent le nombre total de confréries en France entre 1945 et 1949, aux alentours de 70 regroupant entre 9 000 et 9 500 membres 655 .

 

Le directeur de l’Union des Sociétés catholiques d’Hommes polonais demeure l’abbé Franciszek Jagla, nommé en mars 1938, aumônier des communautés polonaises d’Auby et des environs (Courcelles-les-Lens, Pont-de-la-Deule, Leforest) depuis le début de l’année 1945. Les assemblées générales ont lieu à Lens les : 12 août 1945, 7 juillet 1946, 29 juin 1947, 20 juin 1948 et 25 septembre 1949 656 . Sont élus au bureau de l’Union :

 

en 1945, 1946 et 1947 :

 

Franciszek Ratajczak – président, Feliks Rakowski – secrétaire, Jozef Michalak – trésorier,

 

en 1948 et 1949 :

 

Franciszek Ratajczak, Feliks Rakowski, Franciszek Maciejewski – trésorier.

 

Le Nord de la France est subdivisé en 4 districts : Lens, Bruay-en-Artois, Douai et Valenciennes ; et dans les autres régions, les associations masculines sont regroupées directement au sein des districts P.Z.K. 657 . Les questionnaires envoyés aux sections locales avant les assemblées générales, dont les réponses traitées par l’abbé Jagla sont présentées aux délégués réunis et diffusées dans les circulaires internes, permettent d’avoir une idée assez précise de l’état statistique de l’organisation 658 :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

districts assemblée générale du 07/07/46 assemblée générale du 29/06/47 assemblée générale du 20/06/48 assemblée générale du 25/09/49

Lens

Bruay-en-Artois

Douai

Valenciennes

Montceau-les-Mines

Saint-Etienne

Paris

Metz

Mulhouse 23 sections

12

18

5

5

 

5

9

11 19

10

17

9

7

 

4

10

8

6 20

10

17

9

7

 

5

10

8

7 20

10

18

10

7

 

5

10

14

8

total 88

3 283 membres 90

3 433 membres 93

3 114 membres pour 75 sections 102

3 176 membres pour 83 sections

 

 

 

 

Dans la statistique de 1946, le chiffre 11 correspond au nombre de sections existant dans l’Est de la France, c’est-à-dire dans les districts de Metz et Mulhouse ensemble. Les précisions relatives au nombre total d’adhérents à l’Union en 1948 et 1949 proviennent du fait que, sur les 93 et 102 sociétés locales recensées en 1948 et 1949 respectivement, seules 75 et 83 d’entre elles ont répondu au questionnaire ; le décompte du nombre de membres n’a été réalisé que sur la base des réponses obtenues. Cette précision n’est pas apportée pour les années 1946 et 1947 ; mais, compte tenu de la moyenne par association que fournissent les différentes données annuelles du tableau, il y a lieu de penser que les nombres d’adhérents indiqués pour 1946 et 1947 correspondent bien à la somme des membres des 88 et 90 sections respectivement.

 

C’est au poste de directeur de l’Union des Chorales paroissiales que les mutations des prêtres provoquent le plus de changements. A l’abbé Gerard Mizgalski, premier directeur de l’Union, rappelé par son évêque en Pologne en août 1946, succède l’abbé Franciszek Wahrol, aumônier à Waziers 659 , à compter du 1-er septembre 1946. Lorsque celui-ci est muté en août 1948 aux Gautherets dans le doyenné du Centre, il est remplacé par l’abbé Stanislaw Stefaniak de la congrégation des Missionnaires de la Sainte Famille. Le bureau élu au cours de l’assemblée constitutive du 5 août 1945, Kazimierz Majcherek – président, Robert Goj – secrétaire, et Feliks Salamon – trésorier, reste en place jusqu’à l’assemblée générale du 10 avril 1949 qui confie le poste de président à Roman Wisniewski, celui de secrétaire à Feliks Salamon, et la trésorerie à Franciszek Matuszak. La composition de l’Union reste stable ; aux 28 chorales ayant déclaré leur adhésion au moment de la fondation de l’Union, s’ajoutent 4 autres chorales avant la fin de l’année 1945 660 :

 

dans le doyenné du Nord : Sallaumines, Calonne-Ricouart, Bruay-en-Artois (2 chorales), Waziers, Lille, Méricourt et Noyelles-sous-Lens, Auchel, Roubaix, Libercourt, Oignies, Pont-de-la-Deule, Dourges, Barlin, Leforest, Auby, Frais-Marais, Rouvroy, Grenay, Ostricourt ;

 

dans le doyenné de l’Est : Cantebonne-Villerupt, Creutzwald ;

 

dans le doyenné du Centre : Bois du Verne, La Saule, Les Baudras, Les Gautherets, Montceau-les-Mines ;

 

dans le doyenné de Paris : Couëron, Chaumont, Paris, Blanc-Mesnil ;

 

dans le doyenné du Sud : Montjoie.

 

Cet état n’a probablement subi que de légères modifications au cours de la période étudiée ; un rapport5 661 1 indique en effet qu’en 1949 l’Union des Chorales paroissiales compte 28 sections et 1 200 membres. Le nombre relativement important de chorales dans la région du Nord permet d’y créer dès le début de l’année 1947 les districts : Lens, Bruay-en-Artois et Douai, avec des bureaux et des aumôniers directeurs propres 662 . Les chorales de la région du Centre ont peut-être également constitué un district d’union au sein du district P.Z.K. de Montceau-les-Mines5 663 3. Ainsi, la structure de l’Union des Chorales paroissiales demeure calquée sur celle des autres unions de la fédération catholique.

 

Contrairement aux associations où les personnes adultes sont majoritaires, la nature même des mouvements de jeunesse entraîne une fluctuation plus importante de leur hiérarchie. Un conflit entre l’aumônier directeur des unions K.S.M.P. et l’autorité ecclésiastique n’améliore guère la situation. Pourtant, sous l’impulsion de l’abbé Mieczyslaw Januszczak, directeur des unions de la jeunesse depuis juillet 1945, et des bureaux élus en août 1945, dominés par les personnalités de Teresa Durczynska et d’Alojzy Ambrozy, l’organisation K.S.M.P. retrouve vite sa vitalité. Ces deux responsables œuvrent à la tête du mouvement depuis 1934 pour l’une et 1936 pour l’autre, et lui sont entièrement dévoués. Les assemblées générales de 1946 et 1947 confirment la confiance que leur portent les délégués. La composition des bureaux est alors la suivante :

 

pour le K.S.M.P. féminin :

 

assemblée générale du 8 décembre 1946 : T. Durczynska – présidente, Stefania Blerick – secrétaire, Janina Kreslak – trésorière,

 

assemblée générale du 21 décembre 1947 : les mêmes sont élues ;

 

pour le K.S.M.P. masculin :

 

assemblée générale du 22 décembre 1946 : A. Ambrozy – président, Marian Wieczorek – secrétaire, Kazimierz Majcherek – trésorier,

 

assemblée générale du 28 décembre 1947 : A. Ambrozy – président, Marian Idziorek – secrétaire, Stanislaw Hudziak – trésorier.

 

Mais, au début de l’année 1948, l’abbé Januszczak est subitement démis de ses fonctions. Invoquant son rappel par l’évêque de Poznan parvenu à la Mission catholique par courrier en date du 26 décembre 1947, le recteur Kwasny libère l’abbé Januszczak de sa charge de directeur des unions K.S.M.P. à compter du 15 janvier 1948 et la confie, à partir de ce même jour, à l’abbé Konrad Stolarek 664 de la congrégation des Oblats de Marie Immaculée. Mais l’abbé Januszczak refuse de se soumettre à la décision de ses supérieurs. L’affaire, aggravée par une querelle entre le Recteur de la Mission catholique et le directeur du K.S.M.P. à propos du règlement du déficit lié à l’organisation de stages pour la jeunesse au cours de l’été 1947, prend alors une tout autre dimension 665 . A une intervention de Teresa Durczynska et Alojzy Ambrozy en faveur du maintien de l’abbé Januszczak, le recteur Kwasny répond, le 23 janvier 1948, que l’abbé Stolarek a pris en charge le K.S.M.P. à la demande du primat Hlond, désireux de confier la direction de l’action catholique parmi la jeunesse à une congrégation afin de lui assurer stabilité et continuité. C’est bien là que réside l’enjeu de l’affaire : la congrégation des Oblats a certes pour vocation l’éducation de la jeunesse, mais prendre la tête d’un mouvement aussi important lui permet aussi de s’assurer, parmi les catholiques polonais en France, la prépondérance dans le domaine éducatif.

 

L’abbé Januszczak campe sur sa position, et la querelle s’envenime à tel point que, dans un courrier du 10 mars 1948, l’abbé Stolarek se plaint au Recteur de la Mission catholique de ne pas avoir encore reçu les archives du K.S.M.P. Finalement, la transmission définitive de la charge s’effectue à la fin des mois de mars et avril 1948 ; et l’abbé Januszczak, sans doute grâce à l’intervention du recteur Kwasny, reste en France. Mais la confirmation de l’abbé Stolarek dans la fonction de directeur des unions de la jeunesse place les présidente et président de celles-ci, qui ont pris position contre lui, dans une situation inconfortable. L’assemblée générale de l’Union masculine du 29 mars 1948 traite des affaires courantes de l’organisation et ne procède qu’à une élection complémentaire à un poste d’adjoint 666 ; il semble que l’Union féminine également, si elle a effectivement tenu une assemblée générale en 1948 667 , n’a procédé à aucune modification dans la composition de son bureau. Teresa Durczynska et Alojzy Ambrozy sont donc contraints de collaborer avec le nouveau directeur. A. Ambrozy se marie le 18 avril 1948 et laisse alors son poste au vice-président Stanislaw Matuszak ; la tradition au sein du mouvement voulait qu’après le mariage les jeunes le quittent et s’inscrivent aux sociétés d’adultes. Durczynska se retrouve seule ; elle maintient sa position un certain temps puis, le 16 août 1948, le lendemain même du grand rassemblement annuel de l’organisation de la jeunesse, elle remet sa démission au Recteur de la Mission catholique. Le malaise à la tête du mouvement K.S.M.P. n’est définitivement dissipé qu’à l’occasion des assemblées générales de 1949, le 20 mars pour l’Union féminine et le 27 mars pour l’Union masculine, qui amènent de nouveaux militants aux postes principaux des bureaux :

 

K.S.M.P. féminin :

 

Jozefa Szymanska de Nœux-les-Mines – présidente, Krystyna Wolska de Bruay-en-Artois – secrétaire, Helena Czerwinska de Montigny-en-Ostrevent – trésorière ;

 

K.S.M.P. masculin :

 

Boleslaw Szambelanczyk de Divion, fils du président - fondateur du P.Z.K. – président, Franciszek Baranowski de Nœux-les-Mines – secrétaire, Stanislaw Hudziak d’Oignies – trésorier.

 

La structure des unions de la jeunesse reste par contre semblable à celle des autres groupements de la fédération catholique. Dans les régions autres que le Nord – Pas-de-Calais et le Centre, les sections locales sont directement regroupées au sein des districts P.Z.K. Dans la région de Montceau-les-Mines, il semble que, comme dans le cas des associations d’adultes, les jeunes soient regroupés en districts autonomes. En tout cas 668 , un délégué du district Montceau-les-Mines, Antoni Skowronski, est présent à l’assemblée générale de l’Union masculine le 22 décembre 1946, une déléguée – Czeslawa Cichon – à celle de l’Union féminine du 20 mars 1949, et un délégué – Bronislaw Jedrosz – à celle de l’Union masculine du 27 mars 1949 ; une délégation de jeunes gens est aussi présente au rassemblement annuel le 15 août 1947 à Nœux-les-Mines, et une délégation mixte à celui du 15 août 1948 à Billy-Montigny. Le Nord reste traditionnellement divisé en les districts Lens, Bruay-en-Artois et Douai. Mais l’importance des districts Lens qui comptent, en 1945 669 , 15 sections et environ 1 300 membres à eux deux, provoque leur découpage en deux districts distincts : Billy-Montigny et Lens, en janvier 1947 670 . Entre 1945 et 1949, la composition des districts de l’Union féminine se présente de la manière suivante 671 :

 

district de Lens : sections à

 

Auchy-les-Mines, Avion, Bully-les-Mines, Calonne-Liévin, Grenay, Lens, Liévin, Mazingarbe 2, Mazingarbe 7, Vendin le Vieil, Wingles ;

 

district de Billy-Montigny : sections à

 

Billy-Montigny, Harnes, Méricourt / Noyelles-sous-Lens, Montigny-en-Gohelle, Rouvroy, Sallaumines ;

 

district de Bruay-en-Artois : sections à

 

Barlin, Béthune, Bruay centre, Bruay 7, Calonne-Ricouart, Divion, Haillicourt 2 bis, Hersin-Coupigny, Houdain, La Clarence, Marles-les-Mines, Nœux-les-Mines ;

 

district de Douai : sections à

 

Auby, Carvin, Dechy, Dourges, Frais-Marais, Lallaing, Leforest, Libercourt, Montigny-en-Ostrevent, Oignies – Ostricourt, Pecquencourt, Pont-de-la-Deule, Roubaix, Waziers ;

 

district de Montceau-les-Mines : sections à

 

Bois du Verne, Le Magny, Les Baudras – Essarts, Les Gautherets, Montceau-les-Mines ;

 

district de Paris : sections à

 

Argenteuil, Creil, Dammarie-les-Lys, Paris, Pont-Sainte-Maxence, Saint Denis, Villers-Saint-Paul, Couëron, Livet, Dives-sur-Mer, Mondeville, Potigny ;

 

district de Metz : sections à

 

Blénod-les-Pont-à-Mousson, Creutzwald, Mancieulles, Pont-à-Mousson, Trieux, Tucquegnieux ;

 

district de Mulhouse : sections à

 

Ensisheim, Pulversheim, Wittelsheim – Amélie, Wittelsheim – Rossallmend, Wittenheim ;

 

district de Saint-Etienne : sections à

 

Beaulieu, La Chana, La Ricamarie, La Talaudière, Saint-Etienne – Côte Chaude, Saint-Etienne – Soleil Marais.

 

La composition de l’Union masculine est assez semblable à celle de l’Union féminine :

 

district de Lens : sections à

 

Auchy-les-Mines, Avion, Bully-les-Mines, Calonne-Liévin, Lens, Mazingarbe 2, Mazingarbe 7, Wingles ;

 

district de Billy-Montigny : sections à

 

Billy-Montigny, Harnes, Méricourt / Noyelles-sous-Lens, Montigny-en-Gohelle, Rouvroy, Sallaumines ;

 

district de Bruay-en-Artois : sections à

 

Barlin, Béthune, Bruay, Calonne-Ricouart, Divion, Haillicourt 2 bis, Haillicourt 6, Hersin-Coupigny, Houdain, La Clarence, Marles-les-Mines, Nœux-les-Mines ;

 

district de Douai : sections à

 

Auby, Dechy, Dourges, Lallaing, Leforest, Libercourt, Oignies – Ostricourt, Pecquencourt, Roubaix, Waziers ;

 

district de Montceau-les-Mines : sections à

 

Le Magny, Les Baudras – Essarts, Les Gautherets, Montceau-les-Mines ;

 

district de Paris : sections à

 

Argenteuil, Creil, Paris, Couëron, Mondeville, Potigny ;

 

district de Metz : sections à

 

Creutzwald, Freyming-Merlebach, Pont-à-Mousson, Tucquegnieux ;

 

district de Mulhouse : section à

 

Ensisheim ;

 

district de Saint-Etienne : sections à

 

Beaulieu, La Ricamarie, La Talaudière, Saint-Etienne – Côte Chaude, Saint-Etienne – Soleil Marais.

 

Un groupe K.S.M.P. a également existé à Evin-Malmaison dans le district de Douai ; mais il a été impossible de déterminer s’il s’agit d’une section féminine, d’une masculine, ou des deux. Dans les Ardennes, se sont aussi créées en 1947 des sections féminines et masculines de jeunesse à Revin et Moussonville 672 , mais aucune information sur l’action et la longévité de ces groupes n’a pu être trouvée.

 

Les archives n’ont conservé pratiquement aucunes statistiques exploitables ; les seuls éléments globaux retrouvés ne sont que des estimations. Elles indiquent, pour 1946 673 , environ 3 000 membres dans chaque union ; pour les autres années, il n’y a plus de renseignements fiables. Même si les effectifs des mouvements de jeunesse sont fluctuants par nature, il est raisonnable de penser que le nombre d’adhérents dans chacune des deux unions K.S.M.P. se soit maintenu, au cours de la période 1945 – 1949, entre 2 500 et 3 000. En effet, une indication précise sur l’état numérique des districts Bruay-en-Artois en 1949 est connue : 12 sections avec 528 membres pour le district féminin, et 12 sections avec 608 membres pour le district masculin 674 , ce qui représente en moyenne 44 jeunes filles par section et 51 jeunes gens par section. Compte tenu des listes précédentes des sections locales, même si elles ne peuvent évidemment toutes prétendre à rassembler autant de jeunes que celles de la région de Bruay-en-Artois, les moyennes calculées montrent qu’un ordre de grandeur de 2 500 à 3 000 adhérents pour chacune des deux unions est tout à fait plausible.

 

Enfin, l’Union des Associations d’Enfants ne développe toujours pas de structure particulière. Il n’y a pas de district véritable. L’animation du mouvement repose essentiellement sur les militants locaux, les sœurs des congrégations religieuses et les aumôniers, qui regroupent les enfants dans des cercles aux dénominations diverses. Le rôle de l’aumônier directeur consiste principalement à définir les grandes orientations communes, à donner des conseils et des directives de travail, à prendre en charge quelques activités générales comme la publication d’un journal destiné aux enfants ou l’organisation de stages d’été ou colonies de vacances. L’abbé Makulec est à la tête de l’organisation, d’abord comme secrétaire puis comme directeur, depuis sa création en 1932 ; à la fin de la guerre, toujours aumônier à Caen et doyen de Paris, il a tout naturellement repris la fonction de directeur. Le recteur Cegielka lui adjoint, à compter du 15 août 1945 675 , l’abbé Obarski, aumônier à Barlin, comme secrétaire et responsable de la région Nord. La nomination de l’abbé Obarski découle de son engagement auprès des enfants concrétisé par l’édition d’un journal à leur intention appelé Rycerzyk (Le Petit Croisé) et présenté dans la suite de ce travail. Mais, à la fin de 1946, l’abbé Makulec part pour les Etats-Unis et l’abbé Obarski est rappelé en Pologne. La responsabilité de l’Union est alors confiée, à partir du 1-er janvier 1947 676 , à un membre de la congrégation des Pallottins basé à Chevilly puis rue Surcouf à Paris, l’abbé Bronislaw Wiater. Dès lors, la direction de l’organisation destinée aux enfants restera entre les mains de cette congrégation ; à l’abbé Wiater succède en effet, dans le courant de l’année 1948 probablement 677 , l’abbé Piotr Oramowski dont le siège est situé à la maison des Pallottins rue Surcouf à Paris. Ce dernier trouve en Jozef Kudlikowski, chargé des questions scolaires auprès de la fédération catholique, une aide appréciable 678 .

 

Aucun renseignement sur le nombre d’enfants regroupés dans les différentes sections n’a pu être trouvé. Seule une estimation figurant dans un compte rendu général des années 1949 – 1953 indique environ 4 000 enfants dans 125 cercles 679 , ce qui donne une moyenne de 32 enfants par section, chiffre tout à fait plausible d’après les quelques données numériques fournies par les réponses à l’enquête du P.Z.K. de juillet 1945. Pour renforcer la cohésion idéologique entre les différents groupes d’enfants aux appellations variées : association catholique d’enfants polonais, cercle d’enfants de chœur, Croisés de Jésus, Croisade eucharistique, …, la décision est prise à la réunion du doyenné Nord, le 13 juin 1946 à Bruay-en-Artois 680 , de changer le titre de l’Union, jusqu’alors Zwiazek Stowarzyszen Dzieci Polskich we Francji (Union des Associations d’Enfants polonais en France), en Katolicki Zwiazek Dziatwy Polskiej we Francji, traduit en français par Union des Croisades et Patronages polonais en France.

 

 

 

 

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La fédération

 

 

La réorganisation de 1945, achevée par l’Assemblée générale de l’Union des Associations catholiques polonaises le 26 août 1945 à Lorette, a donc transmis aux groupements constituant la fédération la charge d’insuffler une nouvelle dynamique dans les rangs catholiques. L’instance supérieure du P.Z.K. peut ainsi se consacrer davantage à son rôle de coordination et de représentation. Ces questions feront l’objet de l’étude au chapitre suivant. Le travail abonde donc et nécessite des réunions régulières du Bureau ou du Conseil supérieur (Rada Naczelna) de la fédération. Le Bureau se compose du président, du secrétaire, du trésorier et de leurs suppléants, élus par l’assemblée générale, ainsi que des secrétaires permanents nommés ; à ces dirigeants s’ajoutent les directeurs et les présidents des unions pour former le Conseil supérieur. Le recteur de la Mission catholique polonaise demeure le protecteur et l’autorité suprême du mouvement catholique.

 

Conformément aux statuts, l’assemblée générale du P.Z.K. se réunit tous les trois ans, contrairement aux unions qui se rassemblent chaque année. L’assemblée suivante a donc lieu le 19 septembre 1948 à Lens ; Jan Szambelanczyk et Alojzy Ambrozy sont reconduits à leurs postes respectifs de président et de trésorier, Hubert Pogodala remplace Feliks Rakowski à celui de secrétaire que ce dernier occupait depuis 1927. Le secrétariat général est assuré par un prêtre nommé par la Mission catholique 681 . C’est l’abbé Alojzy Nosal qui, depuis janvier 1945, assume la charge. Au mois de mai 1946, celui-ci présente sa démission au recteur Cegielka qui confie l’intérim à l’abbé Januszczak, directeur des unions K.S.M.P. et ancien secrétaire général du groupe catholique avant la guerre. Un autre ancien secrétaire général d’avant guerre, l’abbé Leon Plutowski, hérite de la fonction à compter du 1-er octobre 1946. Mais la tâche est lourde, d’autant plus que l’abbé Plutowski conserve la charge pastorale du centre de Harnes. Aussi, l’abbé Marian Gutowski de la Société du Christ, aumônier à Bruay-en-Artois, lui est adjoint à partir du 1-er mai 1948. Enfin, à la fin de septembre 1949, celui-ci prend seul le secrétariat général du P.Z.K., pour permettre à l’abbé Plutowski de se consacrer exclusivement aux autres fonctions que le recteur Kwasny lui a confiées à partir du mois de juin. Une nouvelle fonction apparaît, sans doute à partir du début de l’année 1946 682 , dans l’organigramme du P.Z.K. : celle de secrétaire administratif confiée à Leonard Rudowski, avocat, ancien fonctionnaire de la Croix Rouge polonaise à Lille en 1945 ; il ne s’agit pas d’un poste pourvu par élection au cours de l’assemblée générale, mais d’une nomination probablement par le Conseil supérieur sur proposition du secrétaire général. En tout cas, le travail administratif à proprement parler va peu à peu lui incomber entièrement : il rédige les comptes rendus, les communiqués et les circulaires, prépare le matériel pour l’animation des sections locales et les documents pour les assemblées générales, donne des conférences, étudie les différentes options qui se présentent au P.Z.K. dans ses tractations avec les autres institutions polonaises en France. Du point de vue de la pratique quotidienne de l’organisation, son rôle devient vite primordial.

 

A partir de décembre 1948 683 , la location d’un local à Lens, au numéro 99 de la rue Emile Zola, à proximité de l’imprimerie du Narodowiec située au numéro 101 de la même rue, devant servir de siège pour le P.Z.K., apporte un supplément de confort dans l’administration de la fédération. Elle dispose enfin d’un endroit stable où peuvent être entreposés divers matériels et se tenir des réunions et où, à des jours précis, les sections, au moins celles de la région du Nord, peuvent venir régler directement leurs questions propres. La bénédiction du local par le recteur Kwasny s’effectue le 26 février 1949 en présence des membres du Conseil supérieur du P.Z.K.

 

Les effectifs de la fédération ne sont pas connus et ne peuvent qu’être estimés selon le tableau suivant :

 

 

 

unions nombre de sections nombre d’adhérents

Confréries du Rosaire

Sociétés catholiques d’Hommes polonais

Chorales paroissiales

Jeunesse K.S.M.P. féminine

Jeunesse K.S.M.P. masculine

Associations d’enfants 70

100

 

28

80

60

125 9 200

3 500

 

1 200

3 000

2 500

4 000

total 463 23 400

 

 

 

 

Insistons encore sur le fait qu’il ne s’agit que d’estimations, tant en ce qui concerne le nombre de sections que celui des adhérents. Comme le paragraphe consacré aux unions le montre bien, à l’exception des Sociétés catholiques d’Hommes polonais grâce surtout au soin apporté par l’abbé Jagla à la réalisation des bilans pour les assemblées générales, celles-ci sont peu soucieuses de tenir à jour leurs états statistiques. Les militants catholiques et non seulement eux, mais les immigrés polonais restés dans l’orbite de l’Eglise dans leur ensemble, participent volontiers aux multiples activités proposées par les sections locales, les districts ou les unions de la fédération catholique. Peut-être l’impression d’être une organisation de masse que confère au P.Z.K. cette participation nombreuse aux manifestations, suffit-elle aux dirigeants catholiques ? En tout cas, les estimations indiquées pour chaque union paraissent plausibles en considérant le nombre moyen de membres par section qu’elles impliquent.

 

Par contre, une difficulté supplémentaire surgit dans la globalisation. La simple addition des effectifs des unions, comme nous l’avons fait dans le tableau ci-dessus, ne peut pas se faire en réalité ; elle indique forcément un chiffre faux. Cette erreur provient de l’existence de la nouvelle composante du P.Z.K., les Chorales paroissiales, et de la double appartenance qu’elle génère pour certains membres. En effet il ne fait aucun doute que, parmi les chanteurs des chorales, se trouvent des personnes déjà membres soit d’une confrérie du Rosaire, soit d’une société masculine, ou encore d’un groupe de jeunesse. Rappelons que, pendant la guerre, le regroupement au sein de chorales, notamment des jeunes, a été un moyen utilisé pour maintenir un état d’esprit religieux et patriotique dans les centres pastoraux. Il n’y a pas de raison qu’après la guerre, les jeunes par exemple aient cessé de participer aux chorales ; de nombreux rapports d’activités du K.S.M.P. mentionnent même le contraire.

 

La composition de la fédération catholique est donc passée de cinq groupements spécialisés – confréries du Rosaire, sociétés masculines, jeunesse féminine, jeunesse masculine, enfants – à six, par la création en août 1945 de l’Union des Chorales paroissiales. Cette nouvelle décomposition est entérinée par les modifications apportées aux statuts et au règlement intérieur du P.Z.K. au cours de l’Assemblée générale du 26 août 1945. Une ambiguïté concerne l’adhésion de l’Association universitaire catholique polonaise Veritas (Polskie Katolickie Stowarzyszenie Uniwersyteckie – P.K.S.U. Veritas). Créée à Paris le 24 novembre 1946, elle demande par courrier du 6 décembre son rattachement à la fédération catholique 684 . Le secrétaire général Leon Plutowski répond, dès le 4 janvier 1947, que l’adhésion du P.K.S.U. au P.Z.K. se fera officiellement dès que le Conseil supérieur l’aura entérinée ; le secrétaire administratif Leonard Rudowski est chargé du détail des négociations. Toutefois, il semble bien que cette adhésion ne se soit pas concrétisée de manière très étroite. Pour l’Assemblée générale du P.Z.K. de septembre 1948, le P.K.S.U. n’envoie aucun représentant mais seulement des vœux de fructueuses délibérations. Dans son courrier du 29 septembre, l’abbé Plutowski répond que la nouvelle de l’adhésion de Veritas à la fédération fut accueillie par l’assemblée avec des applaudissements. Mais à la fin de 1949, comme nous l’avons indiqué dans le paragraphe consacré aux districts du P.Z.K., l’association universitaire est comptée parmi les sections formant le district Paris, ce qui est en contradiction avec son éventuel statut de groupe autonome constitutif de la fédération. Par contre, elle est bien cofondatrice, au même titre que les autres groupements du bloc catholique, d’une nouvelle entité associative créée en juin 1949 à l’initiative du P.Z.K., qui sera présentée dans la suite du travail.

 

Cependant, les effectifs de l’association Veritas, estimés à 200 au maximum, ne sont pas de nature à modifier sensiblement l’importance numérique de la fédération catholique. Alors, quel chiffre retenir comme le plus vraisemblable pour le total des adhérents au P.Z.K au cours de la période 1945 - 1949. Compte tenu des remarques précédentes, il semble qu’une estimation oscillant entre 20 000 et 23 000 membres peut être retenue. Ce chiffre est à rapprocher des 30 000 adhérents dénombrés en 1939. La baisse assez sensible des effectifs s’explique, en comparant les tableaux statistiques selon les unions, par la nette diminution enregistrée dans les confréries du Rosaire : de plus de 11 000 à plus de 9 000 membres, dans les sociétés masculines : de plus de 8 000 à environ 3 500 membres, et dans les associations d’enfants : de plus de 7 000 à environ 4 000 membres. Ces pertes ne sont que légèrement compensés par l’augmentation des effectifs des unions de la jeunesse, qui passent de presque 4 000 à environ 5 500 membres, et l’arrivée de nouveaux adhérents par le biais des chorales paroissiales et de l’association universitaire. Le détail de ces opérations amène un déficit compris entre 7 000 et 8 000 personnes, ce qui, à partir d’un total de 30 000 adhérents avant la guerre, conduit effectivement à un total se situant entre 22 000 et 23 000 adhérents après la guerre.

 

La cause principale de cette diminution est à rechercher bien sûr dans les conséquences de la guerre et des mouvements de population qu’elle a entraînés. Il est incontestable que les rangs des militants catholiques ont été affectés par les déplacements de population tant au cours qu’après la guerre. Il y a certainement eu des retours en Pologne, en 1946 et 1947, de familles comprenant des membres des associations catholiques, mais combien ? Les organisations du P.Z.K. sont très peu soucieuses d’établir leurs états numériques, alors comptabiliser les départs ne leur semble probablement d’aucune utilité. Quant aux statistiques relatives aux retours en Pologne, elles ne font évidemment pas la distinction selon l’appartenance des individus à une association. Les effets de la guerre – la désorganisation quasi générale qu’elle a engendrée, l’émergence de nouveaux courants d’opinions, le rapprochement avec la société française dans la lutte commune contre l’occupant – sont aussi, mais dans une mesure qu’il est impossible de préciser, responsables de la baisse des effectifs. Nous l’avons vu avec les rares commentaires accompagnant les réponses à l’enquête de réorganisation lancée par le secrétaire général du P.Z.K. en juillet 1945 : certains centres pastoraux, certaines régions entières comme l’Est de la France, ont du mal à retrouver leur vitalité d’antan, et il faudra du temps pour qu’ils y parviennent. Que dire alors des territoires du Sud de la France où, avant la guerre, dans le Gard par exemple, la fédération catholique comptait quand même quelques sections ? Pour la période 1945 – 1949, les archives du P.Z.K. ne font mention d’absolument aucune section qui serait située en-dessous d’une ligne passant par Bordeaux, Saint-Etienne, Lyon et Grenoble.

 

Une autre explication peut également être fournie par l’insuffisance du recrutement des jeunes dans les organisations adultes. Dès 1948, une fois que l’administration des unions du P.Z.K. s’est solidement stabilisée, le clergé polonais attire l’attention sur le faible taux d’adhésion des jeunes aux confréries du Rosaire ou aux sociétés masculines 685 . Une circulaire de l’Union des Sociétés catholiques d’Hommes polonais est même consacrée, en 1948, à la question des méthodes propres à insuffler une dynamique nouvelle au sein des associations 686 . En particulier, il est recommandé de veiller à recruter des membres jeunes et de leur confier des responsabilités, tout en confiant aux anciens dirigeants, parfois fondateurs des sections locales, des titres honorifiques. Pourtant, un principe, déjà mentionné auparavant, veut qu’au moment du mariage, les membres du K.S.M.P. quittent les rangs de l’organisation de jeunesse pour s’inscrire aux associations d’adultes. Faut-il en déduire que ce passage du K.S.M.P. vers les groupements d’adultes se fait mal ou, en tout cas, est trop faible ? Beaucoup d’exemples prouvent que, évidemment lorsque les deux conjoints partagent les mêmes convictions, ce passage s’effectue. Qu’il ne se réalise pas de manière automatique, ne fait pas de doute non plus. Et de toute façon, les effectifs de la jeunesse avant guerre, presque 4 000 adhérents en 1939 pour les deux unions ensemble, ne sont pas en mesure de combler à eux seuls le déficit enregistré après la guerre par les confréries du Rosaire et les sociétés masculines, de l’ordre de 2 000 et 4 500 membres respectivement. En l’absence de statistiques précises, il est cependant impossible de se prononcer catégoriquement sur cette question.

 

Quant à la faible rotation des cadres dirigeants des organisations d’adultes, et par conséquent leur vieillissement, incriminés également dès 1948 au cours des réunions du clergé, la comparaison de la composition des bureaux de la fédération et des unions ne laisse planer aucun doute sur la réalité du problème. Beaucoup de membres des bureaux du P.Z.K., de l’Union des Confréries du Rosaire et de l’Union des Sociétés catholiques d’Hommes, figurent déjà dans les listes avant guerre, voire sont les fondateurs de ces mouvements. Il semble, d’après la circulaire de l’Union des sociétés masculines citée ci-dessus, qu’il en est de même au niveau des sections locales. Cela pose inéluctablement le problème du renouveau à la tête des organisations, pour y amener des idées nouvelles, un dynamisme créatif, capables d’attirer les adhésions individuelles, de renouveler les activités et éviter la sclérose du mouvement. Les dirigeants demeurés trop longtemps à leur poste de responsabilité, peuvent en effet être tentés de reproduire continuellement les mêmes schémas de direction sans chercher d’innovations. Pour l’instant cependant, porté par la vague de la reconstruction administrative des années 1945 – 1947 et par l’impression de force qui se dégage de la multiplicité des activités proposées tout au long de la période jusqu’en 1949, le bloc catholique ne ressent pas ce problème avec acuité ; cela viendra plus tard. Et si la question est débattue au cours des réunions du clergé 687 , c’est que peut-être le poids décisionnel et l’animation dans la vie des sections reposent de plus en plus sur les épaules du clergé, contrairement à ce qui se passait avant guerre où les laïcs intervenaient fréquemment dans la prise de décision. Cette situation nouvelle n’a pas échappé à l’attention de l’ensemble des prêtres de la Mission catholique polonaise et quelques-uns, ayant une vision plus lointaine de l’avenir des organisations catholiques polonaises en France, tirent déjà la sonnette d’alarme.

 

 

 

 

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Chapitre 11

UNE PRESENCE RENFORCEE

 

 

 

 

Réorganisé en 1945, le bloc catholique polonais en France se munit donc petit à petit, au cours des années de l’après-guerre, d’une structure administrative solide, sur laquelle il peut s’appuyer afin de développer ses activités. Pour faire reconnaître sa spécificité, son action doit cependant être ressentie fortement au cœur des cités habitées par les Polonais, identifiée par des idées directrices déterminées ; elle doit être constante, régulière ; elle doit aussi proposer des moments forts capables de mobiliser les énergies. Le groupement catholique est tenu de marquer sa présence sur le terrain par une diversification des activités, pour conserver voire augmenter ses effectifs. Confronté à deux autres courants d’opinion au sein de l’immigration, il doit également faire entendre sa voix dans tous les domaines intéressant les immigrés, comme l’enseignement du polonais ou l’engagement syndical, développer à cet effet une presse adéquate, indiquer enfin des lignes de conduite fermes et précises, notamment dans les relations avec les autres composantes associatives polonaises.

 

 

 

 

 

 

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LA PASTORALE

 

 

 

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Les centres pastoraux

 

 

Dans le cas de la Mission catholique polonaise, le but principal reste intangible : apporter l’assistance religieuse à tous les catholiques polonais résidant en France ; il ne concerne pas seulement les adhérents aux œuvres catholiques. Ce travail pastoral de base nécessite une disponibilité permanente de la part des aumôniers, leur présence quotidienne auprès des fidèles, et repose essentiellement sur l’organisation des centres pastoraux décrite au chapitre précédent. Nous ne faisons ici qu’apporter un complément sur la pastorale temporaire destinée aux camps de réfugiés en 1945 et 1946, et sur la répartition des centres pastoraux entre les différentes catégories de prêtres : étudiants, séculiers ou réguliers.

 

Nous avons déjà souligné le fait que l’augmentation des effectifs de la Mission catholique polonaise après la Seconde Guerre mondiale doit être relativisée. Les aumôniers militaires, ceux des compagnies de gardes engagés par l’armée américaine et stationnés en France, 24 et 18 prêtres respectivement au début de 1946 688 , n’interviennent pas directement dans la pastorale auprès des immigrés polonais. Les prêtres chargés des camps de réfugiés remplissent aussi en 1945 – 1946 un rôle particulier, et certains accompagnent le retour des réfugiés en Pologne. Au cours des premiers mois après la capitulation de l’Allemagne, la plus grande partie de l’émigration polonaise que la guerre a amenée sur le sol français, se trouve regroupée dans 26 camps pour civils et militaires ; en outre, la Croix Rouge polonaise (P.C.K.) ouvre 21 refuges destinés d’abord aux immigrés de l’entre-deux-guerres, puis à tous les travailleurs déportés 689 . La liste des prêtres engagés dans la pastorale des camps en 1945 – 1946 690 se présente comme suit :

 

camps de réfugiés :

 

dans le district de Grenoble : abbé Bronislaw Bozowski,

 

à Brides-les-Bains (Savoie) : abbé Jerzy Kania,

 

dans le district de Verdun : abbé Mikolaj Twardoch,

 

à Sedan : abbé Jozef Pakula,

 

à Epernay : abbé Aleksander Lechanski, puis abbé Sochanski,

 

à Connantre (Marne) : abbé Edward Wojtusiak,

 

à Provins : abbé Bruno Marciniak,

 

au Blanc-Mesnil : abbé Feliks Soltysiak,

 

à Saint-Médard-sur-Ille (Ille-et-Vilaine) : abbé Alfons Urban,

 

à Saint-Cast (Côtes-du-Nord) : abbé Kazimierz Rakowski,

 

aux Sables-d’Or-les-Pins (Côtes-du-Nord) et à Salbris (Loir-et-Cher) : abbé Jozef Zdebel,

 

à Châteauneuf-sur-Cher (Cher) : abbé Tadeusz Sukiennik,

 

à Decize (Nièvre) : abbé Konrad Szweda,

 

à Saint Symphorien (Gironde) : abbé Henryk (Herbert) Paruzel ;

 

camp pour enfants déportés à Boissise (Seine-et-Marne) : abbé Boleslaw Burian ;

 

refuges du P.C.K. :

 

à Puteaux : abbé Roman Miodynski,

 

à Houilles : abbé Jan Fondalinski,

 

à Levallois-Perret : abbé Kazimierz Borowicz,

 

à La Bastide (Gard) : abbé Piotr Purgol,

 

à L’Isle Jourdain (Gers) : le père franciscain Wladyslaw.

 

Sur les 21 prêtres cités ci-dessus, il en reste 13 en France au milieu de l’année 1947 : il s’agit de prêtres devant terminer des études ou engagés dans la pastorale de la Mission catholique, la charge d’un camp pour réfugiés n’ayant été qu’une tâche supplémentaire à leur travail normal ; 3 d’entre eux rentrent en Pologne en août et septembre 1947 691 .

 

Les prêtres étudiants, au nombre de 19 en 1947 rien que dans le doyenné de Paris, rendent aussi des services appréciables, s’occupant par exemple de l’aumônerie des hôpitaux ou assurant les offices religieux dans les agglomérations assez proches de la capitale (Blanc-Mesnil, Dammarie-les-Lys, Melun). Mais une fois leurs études terminées, tous ne restent pas en France, surtout lorsqu’ils appartiennent à une congrégation religieuse qui n’envisage pas de développer une action sur le territoire français. C’est le cas par exemple de l’abbé Wladyslaw Barton, prêtre salésien, auteur d’une thèse connue en sociologie sur la vie religieuse des ouvriers polonais soutenue à l’Institut catholique de Paris, ou d’un autre salésien, l’abbé Stanislaw Garecki, qui étudie la philologie romane à l’Université de Montpellier ; tous deux rentrent en Pologne au cours de la seconde moitié de 1947.

 

Néanmoins, malgré les restrictions apportées aux effectifs de la Mission, il est indéniable que l’amélioration est significative et permet de rétablir l’état de la pastorale. En particulier, les doyennés de l’Est, du Centre et du Sud profitent pleinement de l’augmentation des effectifs et, de ce point de vue, leur situation est bien meilleure que pendant l’entre-deux-guerres. La liste des postes pour l’année 1947 a été donnée dans le chapitre 10 ; rappelons seulement la répartition des 61 centres selon les doyennés :

 

Paris : 10 (y compris l’église de Paris ; mais poste d’Amiens vacant, pourvu de nouveau en octobre 1947)

 

Nord : 21

 

Est : 14 (poste de Longwy – Gouraincourt vacant, pourvu de nouveau en février 1947)

 

Centre : 9

 

Sud : 7.

 

Toutefois, il n’y a évidemment rien de comparable entre un poste dans un département industriel à forte implantation d’immigrés polonais, et un autre dans un département à moindre densité de population polonaise ou en zone rurale. Dans le Pas-de-Calais, l’aumônier de Bruay-en-Artois dessert également les communes de Divion, Haillicourt et Houdain ; celui de Metz s’occupe de Clouange, Hagondange, Hettange-Grande, Rombas, Sainte-Marie-aux-Chênes, Saint-Privat, Talange et Uckange ; celui du Creusot se rend à Montchanin et Saint-Forgeot ; de l’aumônier résidant à Beaulieu dépendent Roche-la-Molière et Firminy. Mais au poste de Reims est confié tout le département de la Marne ; à celui de Sedan, le département des Ardennes ; de Rosières dépend tout le département du Cher. Le prêtre à Caen est aumônier pour le Calvados, l’Orne, la Manche et l’Eure. Les deux aumôniers basés à Toulouse se partagent le Sud-Ouest : l’abbé Stanislaw Skudrzyk visite la Haute-Garonne, le Lot, le Lot-et-Garonne, la Dordogne et l’Aveyron ; le père franciscain Wladyslaw, de son vrai nom Ludwik Jan Goldwasser, s’occupe du Gers et du Tarn-et-Garonne. Pour ces postes-là, il s’agit toujours d’une ’pastorale itinérante’. Rappelons que le Recteur de la Mission catholique dispose encore à Paris de deux prêtres supplémentaires, le pallottin Bernard Pawlowski et le père franciscain conventuel Efrem, qu’il envoie à travers la France pour des tournées missionnaires.

 

Une nouveauté dans l’attribution des postes consiste à confier la gestion de certains d’entre eux aux congrégations, dans le but sans doute d’assurer une certaine continuité dans les méthodes de travail. Pour la période étudiée, ce sont surtout les Oblats de Marie Immaculée qui sont concernés ; mais cette tendance va se confirmer après 1956 avec l’arrivée des prêtres de la Société du Christ. L’une des grandes difficultés de la Mission au cours de l’entre-deux-guerres, et aussi de 1945 à 1947 avec l’extrême fluidité de ses effectifs, était le remplacement trop fréquent des aumôniers. Le fait de confier, de manière durable, des centres pastoraux à des congrégations permet, peut-être pas de garder plus longtemps la même personne à la tête d’un centre donné, mais certainement d’assurer à celui-ci une certaine stabilité, en tout cas une transition beaucoup plus harmonieuse entre les prêtres successifs. Cette tactique se révèlera par la suite à double tranchant. Avec la fin des retours en Pologne, le nombre de prêtres séculiers affectés à la Mission demeurera pratiquement constant, et beaucoup poursuivront leur sacerdoce dans un seul et même centre, ce qui mettra un terme à l’instabilité tant décriée auparavant par tous les intervenants dans la question de la pastorale polonaise en France. Mais les congrégations religieuses ont souvent pour règle de ne laisser leurs membres à un poste donné que pour une période relativement brève de quelques années ; ce sont donc les centres confiés aux prêtres réguliers qui connaîtront alors une succession parfois trop rapide de leurs titulaires, contrairement aux intentions initiales.

 

Ces observations ne sont pas valables bien sûr pour les congrégations faiblement représentées en France. Les Missionnaires de la Sainte Famille disposaient de deux centres : à Rouvroy (abbé Berk) et à Dourges (abbé Stefaniak) ; l’abbé Dera était, lui, utilisé pour assurer les remplacements, surtout pendant la guerre, ce qui lui avait valu de parcourir une bonne partie du territoire français. A son retour du camp de concentration, l’abbé Stefaniak retrouve son poste à Dourges, qu’il occupe jusqu’au printemps 1947. Il habite alors chez son voisin, l’abbé Berk, à Rouvroy, d’où il exerce une activité de prédicateur et de missionnaire ainsi que, à partir d’août 1948, la fonction de directeur de l’Union des Chorales paroissiales. En 1945, la Mission catholique confie à l’abbé Dera le poste de Lyon puis, en 1948, celui de Waziers, ce qui le rapproche de ses deux confrères. Ils quittent tous les trois la France au début des années 1950, ce qui met un terme momentané à la présence de la Mission de la Sainte Famille en France. Les Salésiens arrivés en France en 1945 sont au nombre de trois : les abbés Barton et Garecki rentrent en Pologne en 1947 après leurs études ; le troisième, l’abbé Walenty Debski, en poste à Wittenheim (Haut-Rhin), quitte la France pour l’Amérique du Sud après 1950 692 . Un autre Salésien, l’abbé Stefan Duda, est transféré d’Italie en France en 1948. Domicilié à Lyon puis à Caluire, il s’occupera de la pastorale dans la région lyonnaise pratiquement jusqu’à son décès en 1959.

 

Par contre, les congrégations désireuses de se fixer en France se voient donc confier durablement certains postes. Les Lazaristes sont nommés à Soissons (abbés Przewozniak puis Kowolik). Les Pallottins obtiennent en 1949 la charge d’Oignies ; le premier Pallottin qui y est nommé, est l’abbé Bronislaw Wiater. Un prêtre de la Société du Christ, l’abbé Stanislaw Malec, est nommé à Troyes le 31 juillet 1947 693 ; mais ce poste n’est que temporairement affecté à la congrégation : l’abbé Malec est muté dès le 1-er octobre 1948 à Montigny-en-Ostrevent (Nord) qui devient alors un centre desservi exclusivement par les Chrystusowcy, et d’octobre à décembre 1948, c’est l’abbé Grzelczak, délégué en France du Supérieur général de la Société du Christ, qui, de Paris, assure l’intérim à Troyes jusqu’au retour d’Angleterre de l’abbé Sobieski, aumônier dans cette ville avant la guerre. Un deuxième poste dans le Nord est affecté en 1948 à la Société du Christ 694 . Depuis le 1-er septembre 1947, deux prêtres de la congrégation, les abbés Zbigniew Delimat et Marian Gutowski, sont à Bruay-en-Artois en qualité d’adjoints à l’aumônier principal, le doyen Szewczyk. Celui-ci est remplacé dans ses fonctions, le 21 janvier 1948, par un autre Chrystusowiec, l’abbé Czeslaw Pawlak, et rentre en Pologne en décembre 1948 : il aura été le dernier prêtre séculier en charge du centre de Bruay-en-Artois confié, à partir de cette date, exclusivement à des prêtres de la congrégation du Christ.

 

La congrégation des Oblats de Marie Immaculée est celle qui se voit attribuer le plus de postes 695 . Dans le Nord, déjà présents à Nœux-les-Mines depuis 1943 avec les pères Stanislaw Stefaniak, puis Franciszek Dudziak assisté de Wojciech Roj, ils obtiennent en 1947 le poste de Marles-les-Mines – Calonne-Ricouart, et celui de Dourges en 1948. L’obtention du centre de Marles-les-Mines fait suite au décès de l’aumônier en poste depuis au moins le début de l’année 1930, le chanoine Teodor Zalewski, arrivé en France fin 1925 ou début 1926. Ce sont les pères Stanislaw Stefaniak, muté de Nœux-les-Mines, et son adjoint, Jerzy Kania, qui occupent les premiers ce poste. A Dourges, c’est le père Antoni Murawski qui arrive le premier en 1948 ; il est remplacé dès 1949 par les pères Alfons Stopa et Karol Palus. Dans l’Est, le père Feliks Rozynek est à Hayange, en Moselle, depuis 1945. Les Oblats s’établissent aussi en Normandie en 1946. Le départ du doyen Makulec pour les Etats-Unis a laissé vacante la place de Caen. Le père Ignacy Pluszczyk s’y installe, dans la résidence de l’abbé Makulec. Puis, celle-ci est transférée à Potigny où, en 1949, le nouvel Oblat en poste, le père Antoni Dreszer, fait bâtir une chapelle à partir d’un baraquement offert par les compagnies de gardes polonais auprès de l’armée américaine. Par contre, dans le Sud, les Oblats abandonnent entre 1947 et 1949 les deux postes du Gard : Abbaye de Cendras, occupé depuis septembre 1938 par le père Piotr Purgol, rentré en Pologne en 1946, puis visité seulement de temps en temps par différents pères oblats, et Les Brousses (Molières-sur-Cèze) desservi depuis 1945 par les pères Palus puis Dreszer ; ainsi que celui de Carmaux dans le Tarn, où se sont succédés depuis 1945 les pères Müller et Palus, et celui de Decazeville dans l’Aveyron après le départ du père Rzezniczek.

 

Les Pallottins rendent encore d’immenses services dans la pastorale itinérante, en utilisant comme bases leurs résidences de Chevilly dans le Loiret et d’Osny en Seine-et-Oise. Comme il s’agit d’institutions propres à la congrégation destinées à la formation des jeunes, et non de centres pastoraux à proprement parler, elles ont été placées, dans les tableaux récapitulatifs du chapitre 10, au niveau du doyenné Paris, dans la rubrique ’collèges et institutions’ et non dans la rubrique ’postes’. Néanmoins, la part importante de territoire couvert par les missionnaires de ces institutions démontre l’ampleur de l’aide apportée ainsi à la Mission catholique polonaise. En effet 696 , les prêtres du collège de Chevilly desservent les communes de Boullancy, Bray, Davron, Gien, Montigny, Mormant, Orléans, Trappes, Vésines, Villuis, et parcourent les départements de Charente, Côte-d’Or, Deux-Sèvres, Indre-et-Loire, Loir-et-Cher, Loiret, Yonne, Eure-et-Loir. Ceux de l’institution d’Osny sont aumôniers à Argenteuil, Creil, Villers-Saint-Paul, Les Mureaux, Vigneux-sur-Seine et Marines.

 

 

 

 

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Les autres formes de pastorale

 

 

De même que pendant l’entre-deux-guerres, le clergé polonais en France s’efforce de développer d’autres formes de pastorale que celles strictement liées aux offices et aux cérémonies célébrées dans les églises qui sont à sa disposition. On retrouve, parmi elles, les congrès catholiques qui avaient permis, avant 1939, de cimenter les rangs des associations catholiques. Dans la nouvelle conjoncture sociale de l’après-guerre, leur utilité est moindre, et peu sont finalement organisés. Le 30 septembre 1945 a lieu le premier rassemblement dans la propriété des Pères Pallottins à Osny 697 . Placé sous la présidence du recteur Cegielka, il réunit des Polonais de Paris essentiellement, dans un but caritatif en liaison avec l’existence de l’orphelinat à Osny. Depuis, un congrès catholique s’y déroule chaque année, jusqu’à aujourd’hui. Les premiers rassemblements d’après-guerre gardent le caractère de fête caritative. Mais au fil des ans, surtout après 1950, en s’ouvrant à d’autres thèmes, en alliant judicieusement cérémonie religieuse et manifestation patriotique, le congrès d’Osny deviendra une institution dans la vie religieuse polonaise en France. Le nombre de ses participants, en provenance de régions de plus en plus éloignées, va considérablement augmenter ; l’un de ses grands mérites est justement de permettre la réunion des immigrés disséminés dans les zones rurales de l’Aisne, de la région parisienne, de la Bourgogne.

 

En 1949, se déroulent aussi un congrès à Hayange 698 et un à Bruay-en-Artois. Ce dernier est organisé le 15 août 1949 par l’Union des Associations catholiques polonaises à l’occasion du 25-ème anniversaire de sa fondation, et associe également le rassemblement annuel de la jeunesse K.S.M.P. 699 . La campagne d’information menée par le secrétaire général du P.Z.K., l’abbé Plutowski, relayée par la presse et les aumôniers dans les localités, suscite l’engouement des Polonais de la région du Nord. L’organisation technique repose sur son adjoint, l’abbé Gutowski. Deux trains spéciaux, desservant toutes les gares sur la voie Valenciennes – Douai – Lens – Bruay, sont mis en circulation ; entre 25 000 et 30 000 personnes sont présentes. Le matin, la messe est célébrée au Stade Parc de la ville de Bruay-en-Artois ; puis, un imposant cortège se rend au Monument aux Morts, où des gerbes sont déposées. Les associations, bannières déployées par centaines, défilent devant le Bureau du P.Z.K. mené par Jan Szambelanczyk, et les autorités religieuses : l’évêque Gawlina, le recteur Kwasny, le chanoine Rupp, délégué de l’épiscopat français pour la pastorale des immigrés. Sont également représentés la direction des Houillères nationales, celle du bassin de Bruay, la municipalité de la ville, le syndicat C.F.T.C. avec la Centrale des Mineurs. L’après-midi est consacré aux traditionnelles rencontres sportives entre les jeunes du mouvement K.S.M.P., et à une représentation où se mêlent chants et danses populaires, récitations de poésie, et discours exaltant l’attachement des émigrés polonais à la religion catholique et à la culture de leurs ancêtres. L’ensemble de la manifestation fait l’objet de reportages réalisés par la Section polonaise de la Radiodiffusion française, et de larges commentaires dans la presse polonaise et française 700 . Le journal Narodowiec titre :

 

« La plus grande manifestation de l’Emigration polonaise en France.

 

30 000 personnes au rassemblement de Bruay pour célébrer le 25-ème anniversaire de l’Union des Associations catholiques polonaises.

 

Le défilé des délégations, avec quelques centaines de bannières, devant l’évêque Gawlina, le recteur Kwasny, le chanoine Rupp délégué de l’Episcopat français, a duré plus de trois quarts d’heure. »,

 

relate avec enthousiasme le déroulement de la manifestation et conclut :

 

« Ce rassemblement a été la plus grande manifestation jamais organisée en émigration, et a montré aux ennemis de nos idéaux le véritable rapport de forces au sein de l’Emigration polonaise qui, à 90 %, est foncièrement polonaise et catholique. »

 

L’organisation des pèlerinages reprend dès 1945 également 701 . Au mois d’août, le doyen Makulec rassemble à Lisieux les Polonais du Calvados, auxquels se joignent des groupes du Nord, de Paris, et des représentants de la communauté polonaise des Etats-Unis ; et ceux de la région du Nord se rendent à Notre Dame de Lorette. Ce pèlerinage, le dimanche 26 août 1945, est jumelé avec l’Assemblée générale de réorganisation de la fédération catholique qui se tient au cours de l’après-midi 702 . A partir de 1945, le pèlerinage à Notre-Dame de Lorette, le dernier dimanche du mois d’août jusqu’aux années 1980, devient le temps fort de la vie religieuse des Polonais du Nord. Dans les différentes régions, les lieux de pèlerinage restent sensiblement les mêmes qu’avant la guerre.

 

Et dès 1945 encore, la Mission catholique polonaise renoue avec la tradition du pèlerinage national à Lourdes, national en ce sens qu’il s’adresse à tous les catholiques polonais de France. Le succès est immédiat, et les aumôniers rivalisent de zèle pour amener le plus grand nombre de fidèles de leurs centres respectifs. Les problèmes d’organisation, en particulier de transport pour acheminer les pèlerins jusqu’à Lourdes, ne sont pas minces au cours des premières années de l’après-guerre : en 1945, prévu au mois de mai, le pèlerinage doit être reporté en septembre à cause des difficultés de communication ferroviaire ; en 1948 également 703 , et pour les mêmes raisons, la date du pèlerinage passe du 20 au 28 septembre. Aussi, la Mission confie à l’un de ses membres le soin de coordonner la préparation technique du pèlerinage : inscriptions, réservation des billets, accueil dans les hôtels. En 1945, c’est l’abbé Wlodzimierz Zimolag, attaché à l’église polonaise de Paris, qui en est le responsable ; puis, à partir de 1947 704 , la tâche est confiée au frère Wladyslaw Szynakiewicz de la Société du Christ, arrivé en mars 1947 de Rome à Paris, où il travaille au secrétariat de la Mission. Parallèlement, un prêtre est chargé de coordonner les cérémonies à Lourdes, préparer la liturgie des offices, veiller à l’aspect spirituel du pèlerinage. Ce rôle est dévolu en 1945 à l’abbé Jozef Chechelski, transmis ensuite à l’abbé Edward Kedzierski, et enfin, en avril 1949, à l’abbé Mieczyslaw Januszczak 705 . Ces deux derniers, aumôniers à Mazingarbe et Sallaumines respectivement, servent aussi de relais pour l’organisation pratique du pèlerinage pour les pèlerins du Nord.

 

Les prêtres polonais renouent aussi avec l’organisation de missions dans les paroisses, dont le déroulement est absolument identique à celles des années 1937 – 1939 706 . Certains s’adonnent exclusivement à cette forme de pastorale ; c’est le cas par exemple de l’abbé Stefaniak de la congrégation de la Sainte Famille, après qu’il ait abandonné son poste à Dourges au printemps 1947 et se soit installé chez son confrère, l’abbé Berk, à Rouvroy. Mais c’est au cours des années 1950 et 1960 que cette pastorale va connaître son plein épanouissement avec l’engagement des équipes missionnaires de la congrégation des Pallottins et des Oblats de Marie Immaculée 707 .

 

Par contre, les conditions politiques de l’après-guerre empêchent évidemment les visites des centres pastoraux polonais en France par des évêques venus de Pologne. Pendant l’entre-deux-guerres, ces visites avaient été l’occasion de grandes manifestations dans le but de conforter l’attachement de l’immigration en France à l’Eglise de Pologne. Seul Mgr Radonski, évêque de Wloclawek (Cujavie), rentrant d’Angleterre en Pologne, visite quelques centres au cours du mois de juillet 1945 : Paris, Amiens, Lille, Bruay-en-Artois, Barlin, Marles-les-Mines, Nœux-les-Mines, Mazingarbe, Liévin, Lens, Sallaumines, Harnes, Billy-Montigny, Rouvroy, Dourges, Oignies, Auby, Waziers, Montigny-en-Ostrevent 708 . En attendant la possibilité de renouer des contacts directs avec la hiérarchie ecclésiastique de Pologne, c’est l’évêque Gawlina qui, à partir de sa nomination en janvier 1949 en tant que délégué du Primat de Pologne pour la pastorale des Polonais à l’étranger, vient en France représenter l’Eglise polonaise et honorer de sa présence les grandes manifestations religieuses, comme par exemple le congrès catholique d’août 1949 à Bruay-en-Artois.

 

Le recteur Cegielka met enfin un point d’honneur à faire renaître le comité Caritas 709 qui, aux premiers temps de la guerre mondiale et pendant la durée de celle-ci, avait rendu de grands services aux Polonais nécessiteux. Les besoins après-guerre sont toujours immenses : à Paris, déportés et réfugiés, orphelins, émigrés sans ressources, malades dans les hôpitaux, anciens prisonniers, sont envoyés ou signalés à la Mission par divers organismes français. Aussi, la remise en route de l’institution Caritas auprès de la P.M.K. s’avère une nécessité pour leur venir en aide. La direction du bureau du comité est d’abord confiée à l’abbé Antoni Banaszak puis, dès le 15 octobre 1945, à l’abbé Augustyn Galezewski. Des laïcs interviennent également dans la gestion du comité : Irena Galezowska, Halina Mélandre, Jozef Bieron, Szymon Konarski – président du comité en 1947 et responsable de la section d’aide aux prisonniers 710 . Les prêtres chargés des hôpitaux à Paris complètent la composition du comité. Le problème crucial demeure l’obtention de fonds pour financer les actions de l’institution. La quête dite de la Semaine de la Charité chrétienne, réalisée au cours de l’Avent, constituera progressivement la seule source de financement du Caritas 711 . C’est pourquoi, à la réunion annuelle des prêtres des 6 et 7 octobre 1949, le recteur Kwasny et l’abbé Galezewski prient instamment leurs collègues de redoubler d’efforts pour susciter la générosité des fidèles. Cette quête doit aussi, par ailleurs, apporter un complément pour couvrir certains frais de la Mission, comme par exemple ceux de la pastorale itinérante.

 

Il convient enfin de rappeler l’aide constante des congrégations religieuses féminines. Par rapport à la situation de l’entre-deux-guerres, il n’y a pas de changements : ce sont les mêmes congrégations qui remplissent les mêmes tâches 712 . Les Servantes de Marie gèrent toujours les foyers pour personnes âgées de Trélon dans le Nord et de Cuts dans l’Oise. Les Ursulines, présentes seulement à Ucel dans l’Ardèche, disposent maintenant d’une maison – mère à Virieu dans l’Isère, et travaillent aussi à Origny – Ouches dans la Loire et à La Ferté-sous-Jouarre en Seine-et-Marne. Les Sœurs de la Charité, qui avait le plus grand nombre de centres en charge, en perdent cinq mais en ouvrent un nouveau ; leurs activités se déroulent donc :

 

à Paris : Institution Saint Casimir, rue du Chevaleret, qui sert principalement d’orphelinat,

 

dans le Nord : à Guesnain, Sin-le-Noble, Lille et Wattrelos,

 

dans le Pas-de-Calais : à Barlin, Bruay-en-Artois et Frévent,

 

dans le Rhône : à Lyon,

 

en Saône-et-Loire : aux Gautherets et à Montceau-les-Mines,

 

dans la Loire : à Saint-Etienne et La Ricamarie.

 

Les Sœurs du Sacré Cœur de Jésus (Sercanki Pelczarki, ainsi nommées en l’honneur du fondateur de la congrégation, l’évêque Pelczar), qui avaient ouvert l’école de Saint Ludan en Alsace en 1924, perdent deux postes : Roubaix et Urmatt-Mullerhof ; elles sont ainsi présentes encore à : Couëron et La Brutz en Loire-Inférieure, Betz dans l’Oise, Athies et Tilloloy dans la Somme, Arras et Saint-André dans le Nord. D’autres Sœurs du Sacré Cœur de Jésus, dont la maison – mère se trouve au convent de Louvencourt à Amiens, et donc indépendantes de la maison de Saint Ludan, travaillent également à Paris et Osny. Enfin, la congrégation de la Sainte Famille de Nazareth, qui n’avait pas de contact direct avec l’immigration ouvrière pendant l’entre-deux-guerres, continue de s’occuper d’un internat pour les étudiantes de toutes nationalités en études supérieures dans la capitale, situé maintenant rue de Vaugirard à Paris, mais s’engage aussi à Potigny dans le Calvados.

 

 

 

 

 

 

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LES ACTIVITES DES ASSOCIATIONS CATHOLIQUES

 

 

 

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L’enracinement des organisations d’adultes dans les valeurs traditionnelles

 

 

Quelle que soit la nature d’une association, sa stricte administration, même parfaitement élaborée et rodée, si elle ne permet pas le développement de multiples activités, si elle ne se nourrit pas de la diversification des actions, est vide de sens, et l’association meurt d’asphyxie ; c’est l’action et l’idéologie sous-jacente à l’action qui renouvellent et justifient les règles de gestion. L’administration de l’Union des Associations catholiques polonaises, nous l’avons vu, s’est considérablement développée et ramifiée. Mais quelles sont les idées maîtresses qui régissent l’action de la fédération catholique ? Quelle réalité, quelle pratique quotidienne se cachent derrière cette organisation aux rouages bien huilés ? Que fait donc le militant d’une association catholique ? Quelles activités lui sont proposées ?

 

D’abord, bien entendu, il doit participer aux réunions et manifestations de sa section, aux messes solennelles et aux offices. Les occasions sont nombreuses : fête anniversaire annuelle de la section (rocznica), fête patronale de la Sainte Barbe pour les mineurs, arbre de Noël, bénédiction des aliments à Pâques, procession de la Fête Dieu. Ces manifestations sont souvent organisées conjointement par toutes les associations catholiques existantes dans une localité, et s’ouvrent en fait à tous les Polonais, adhérents ou non. Pour les dames du Rosaire, il y a aussi les réunions de prière du chapelet, et les offices spéciaux au cours des mois de mai et d’octobre dédiés au culte de la Vierge Marie. Chaque section se fait encore un devoir d’être représentée aux manifestations organisées par les sections voisines du même mouvement.

 

Au niveau régional, les membres des associations catholiques se retrouvent dans les pèlerinages et les congrès 713 . Les pèlerinages, dont l’aspect spirituel est évidemment confié aux prêtres, ce qui oblige à les indiquer également comme l’une des formes de la pastorale développée en France par le clergé polonais, font quand même partie intégrante du programme d’activités du P.Z.K. ; et ce sont les militants laïcs qui en font la promotion dans leur voisinage, se chargent souvent de certains aspects pratiques tels que le transport ou la décoration des édifices, assurent le bon déroulement du pèlerinage. Il en est de même de certains congrès et rassemblements régionaux qui se font sous l’égide du groupement catholique : c’est le cas, par exemple, des congrès en 1949 célébrant le 25-ème anniversaire de la fondation de la fédération catholique, à Bruay-en-Artois, dont il a déjà été question, et à Bois du Verne pour le district de Montceau-les-Mines.

 

Une précision concernant le vocabulaire utilisé à propos des manifestations à caractère régional, est importante pour comprendre leur hiérarchisation, sans laquelle aucune lecture de documents d’archives ou de presse n’est possible. En fait, ce vocabulaire reprend la nomenclature en vigueur dans la fédération. Ainsi, dans les régions éloignées du centre administratif que constitue le Nord – Pas-de-Calais, c’est-à-dire la région parisienne, l’Est, les régions de Montceau-les-Mines et Saint-Etienne, une manifestation concernant toutes les associations catholiques, tous mouvements confondus, porte le label de ’manifestation du district (P.Z.K.)’, par exemple : célébration du Christ Roi du district Saint-Etienne, 25-ème anniversaire de la fondation du district Montceau-les-Mines, pèlerinage du district Metz à Notre Dame de Sion, ou encore pèlerinage du district Mulhouse à Thierenbach. Par contre, dans la région du Nord, où les districts P.Z.K. n’existent plus, mais où chaque union a développé un réseau de districts propres, une ’manifestation de district’ ne concerne que les sections appartenant à un mouvement donné et situées dans un secteur géographique déterminé, par exemple : pèlerinage du district Douai du Rosaire, journée de réflexion des sociétés masculines du district Valenciennes. Si une manifestation est destinée à toutes les sections d’un groupement particulier, même si, compte tenu du lieu où elle se déroule, celles du Nord – Pas-de-Calais fournissent une part prépondérante voire exclusive des participants, elle porte la dénomination de ’manifestation de l’union’. Enfin, si elle s’adresse à tous les groupements ensemble, elle a le label de ’manifestation de la fédération’, par exemple : pèlerinage du P.Z.K. à Lorette, congrès du P.Z.K. à Bruay-en-Artois.

 

Une autre manifestation, célébrée dans pratiquement toutes les régions, a un caractère nettement plus patriotique que religieux : il s’agit de la commémoration de la proclamation de la Constitution du 3 Mai 1791, fête nationale polonaise pendant la période de l’entre-deux-guerres, bientôt supprimée en tant que fête nationale par le régime communiste. En 1945, c’est à l’appel des autorités polonaises, encore dépendantes du gouvernement en exil à